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L’intensité de la quête du photographe est toujours constante, il est utile de commencer ce livre par les photographies admirables de cette quête d’infini et de poésie. Le bleu, couleur royale, domine et le vent ne cesse d’animer les petites fleurs printanières, qui surgissent des tombes et les font parler comme autant de mots sacrés et de paroles enluminées, vivantes comme les colombes de Jérusalem (autre livre de Didier ben Loulou) et les notations qui sont, plus que l’instance romanesque, la chair tendre de ce livre. Livre qu’on lit comme des lèvres où l’imposture du temps se dénude face à la permanence du regard du photographe, où s’inscrit cette lumière qui énamoure ce monde fait de lettres et de pierres. La lumière s’invite comme source profonde de l’inspiration, de jour, chaude malgré l’hiver et colorée, ou, lunaire et mystérieuse.

« Tout mérite ce matin d’être photographié, ce souffle libre qui parcourt les bois, les ruelles étroites, les tombes du vieux cimetière. Il n’y a pas de règle pour ressentir, éprouver les choses. De temps en temps, comme en un éclair, on trouve un bref accord avec l’infini, alors c’est comme un renoncement, on se laisse pénétrer par la morsure du froid. »

….et ses mots, ces phrases, toujours éclaircissent une sensibilité qui s’habilite et parle sincèrement de coeur à coeur, de corps à corps. « Je ne parle ni de Justice, ni de sagesse, ni de bonté, ni de droit, ni de terre, ni de faute, de tous ces mots qui sans relâche parcourent ces livres, ces traités. J’ai juste besoin de ces mots de peu de chose: le bleu très pâle du ciel, l’ombre d’un cyprès, une douceur lointaine, les persiennes closes l’été sur le bruit de la mer, l’odeur d’un corps. »

Pourquoi ces cimetières sont ils si importants au regard des images ? C’est sans doute parce qu’ils sont un point de départ et un point d’arrivée, dans la maïeutique de l’auteur, en tout cas un seuil du côté de là où l’invisible repose en partie et s’étend sur les mystères de la vie et de la mort. Didier Ben loulou entrevoit cette sphynge devenue silencieuse à force de négations, entreprend son voyage de l’autre côté du monde visible.

« Tout est énigme, y compris moi ce matin sur cette chaise à essayer d’échapper à cette folie meurtrière qui gagne le monde. » répond le photographe, réponse qui accorde sa grâce aux multiples voyages dont il parle tout aussi gravement dans ses autres livres.

Et par quel hasard s’invente la possibilité de l’amour au centre de cette ville élue, quand la prière devient secret vivant, chair et que s’égrènent ces corps mus par le feu du désir, alchimie poétique essentielle où se joint une aventure improbable, alors semble t il, se fonde le corps silencieux des lettres. J’aime à penser que sur ces corps que sont la ville, Safed et ses alentours comme celui de cette jeune femme, Rebecca, le poète photographe s’éprend de la part inconnue de lui même, ce besoin du toucher, des sens, du jouir, une érotique s’ancrant dans une physique du mystère. Ce livre devient une énigme par son incantation mystique et la nécessaire interrogation que la photographie porte au secret des présences qui circulent, invisibles à la fois dans le paysage, à la fois dans le récit, comme dans le visible, par ces amis croisés au coin des rues, dans les cafés, dont ce rabbi Nahman de Braslev, le sage aux paroles justes « Chaque jour il faut danser, fût-ce seulement en pensée. »

Un hiver en Galilée conte cette belle histoire d’amour, entre le photographe Didier Ben Loulou et Rebecca, écrivaine, romancière, passionnée de littérature, spécialiste de Bataille, c’est à dire de l’Éros et de ses langages.

Tout cela se passe dans un lieu éloigné du Monde, SUR LE TOIT DU MONDE, une petite ville en Israel qui, selon la tradition hébraïque est une sorte de lieu d’exception, d’études et de repos, le coeur perdu de Jérusalem, une des quatre cités saintes d’Israël, où le photographe a souhaité passé l’hiver, pour écrire, pour suivre cette passion ailée qui le relie mystérieusement au secret des pierres et des lettres hébraïques. « Cette ville m’aide à habiter le cours monotone du temps. » écrit il.

Tout à sa démarche, le photographe devient un personnage à part entière, ombre subsumée du vrai Ben Loulou, qui s’écrit et se voit à travers non plus essentiellement le miroir de sa photographie et de ses textes en prises directes avec le monde, réflexivités de ses parcours méditerranéens antérieurs, mais à l’intérieur d’un nouveau prisme, alliage de fiction situant un romanesque, tirant vers le Romantisme , l’absolu et le feu de l’amour sacré et de sa recherche fondamentale; le photographe veut toucher l’invisible de ses yeux, entrer dans le secret des lettres hébraïques dont est issue la Création et faire oeuvre en faisant résonner ces noms inscrits dans la pierre.

Le photographe projète sa haute silhouette, marche inlassablement dans ces monts recouverts de neige, ces cimetières, poursuivant son travail, indéfectible, tout à sa tache tandis que survient une ombre charmante, une île parait et perce cette intimité pour rompre ce somnambulisme qui le retire au monde et en même temps, l’y inscrit….le feu de la passion amoureuse peut alors assécher l’eau de ce rêve sacrificiel pour lui substituer l’envol, la grâce, le sublime.

Le livre comporte deux parties dont celle destinée à ces images – signes, et dont le mobile n’est autre que s’ancrer plus avant dans cette recherche des lectures des différentes strates du réel. …Ce que Didier Benloulou tente n’est rien moins qu’un changement de tropisme, de corps, de textes, d’aventures, ou, du moins un décalage de sa marche sur ces territoires qu’il parcourt avec ferveur, depuis tant d’années, un glissement dans une circum-navigation de la présence à soi et au monde, nécessitant ce silence intérieur, né d’une concentration de la pensée et d’une ouverture du regard. » Le sommeil des objets, des Lettres gravées dans la pierre, chaque photographie doit le recueillir sur cette autre rive qui est celle de ce regard intérieur.Je dois m’immerger totalement au coeur de ce que j’ai traversé dans cette solitude, ce silence omniprésent, en m’arrachant à toutes ces choses mortes qui viendraient parasiter ce que je perçois de vivant, d’ardent, comme cette lettre Mem, simple parole chargée de tout un univers,…..pour la faire habiter à l’intérieur d’une image. »

Est ce une nouvelle voie d’exploration pour toujours se situer aux confins de son travail et en son centre, paradoxalement, péripatéticien au sens des philosophes grecs, la question du centre et de son vide, de Jérusalem et de Dieu, auquel ces déambulations offrent une réponse de fait circonstanciées, indique que ce livre se consacre à ces questions théologiques.

Le photographe ne nous avait pas habitué à se livrer plus intimement que prévu, ici, il se veut volontiers à nu, et s’il choisit Safed, cette ville qui respire la mysticité juive, plus encore son ésotérisme, une ville au bout de la nuit contemporaine, impressionnante de silence aussi calme que partagée par quelques personnages éminents, dont ce Nahman qui « a fait un retour à la religion après des études d’histoire » et qui devient cet interlocuteur érudit, avec lequel le photographe s’entretient volontiers.

Un roman, nourri de cette mysticité juive, se construit où apparaissent les réflexions de Ben Loulou comme ce chemin qu’il construit pas à pas, vers le devant de soi. Ainsi apprend on qu’ » il existe une correspondance entre se déplacer dans la nature et la forme complexe d’une page du Talmud…. Une buse dans les airs ressemble à une virgule, tel arbre est le signe de quelque chose, des roseaux se balancent d’avant en arrière, comme tous ceux, qui, pendant des siècles, se bercèrent en étudiant derrière leur pupitre….”

On le comprend, le photographe vit une sorte de plénitude, d’extase, de « Total Simul » où il lit deux textes en même temps. La lettre fait corps avec ces lieux sacrés, ces paysages ont infusé le Talmud et en sont la prolongation dans le champ du réel, il n’y a plus d’opposition entre le corps visible du monde et ce qu’il porte symboliquement de sacré, tout est uni par l’oeil complice qui a su se hisser à cette lecture inspirée. Ce qui pouvait être perçu comme extérieurement mortifère s’inverse dans la plénitude du champ impartial et léger de l’ esprit; les mondes se donnent à voir dans leur liberté propre et poétique, les signes ne sont plus désunis, mais appartiennent au même souffle, procède de ce mouvement duel de l’inspir et de l’expir. Toute un méta-langage devient immédiatement poésie de l’âme, l’esprit, lui se désigne en tant que source et pulsation, lumière douée.

Le narrateur se fait graphe, corps éprouvé à la marche quotidienne, trouve ce sacré accroché aux fuites éternelles du temps, sur les tombeaux aux lettres pétrifiées exhalant toujours cette part vivante de l’ Esprit, qui, hier encore semblait s’être enfui, et qui est somme toute toujours là, présent dans l’invisible, et visible aux yeux enfin vivants, sortis de la pétrification des coeurs.

Au coeur est une blessure, On sait le photographe pétri de culture, il est ici, en tout point habité et sans doute transpose t il en Rebecca ce sacré qui préside à tout Éros, à la venue d’une nouvelle rencontre a celui que la tradition hébraïque dispense au coeur de l’Homme et de la Femme par l’amour. Toute cette idéalité est indiciblement la preuve d’un lien, un Cantique des cantiques, qui illumine le texte et irradie sa Beauté dès l’union des corps et des âmes. Loin des happy end, la fin de cet amour surprend. Que veut dire exactement l’auteur de ses personnages, errance des élus, aux confins de la tradition hébraïque, dans un monde qui est devenu sourd et improbable, qui se pétrifie dans sa violence aveugle?

Quoiqu’il en soit il faut lire ces quelques quatre vingts pages d’un récit hypnotique et découvrir la part romanesque qui le traverse, l’innerve et l’adoube. Il ya là comme une métaphore de ce que porte le travail photographique essentiel de Didier Ben Loulou, celui de la constante ouverture de l’oeil par le coeur aimant et résolu, c’est à dire par la connaissance irrémédiable et en droite ligne de ce qui est, a été et sera, comme dans cette petite mort décrite par Georges Bataille et souhaitée par tous, espérée, le sel de la vie en maints des points.

INFORMATIONS PRATIQUES
Un hiver en galilée
Didier Ben Loulou
Arnaud Bizalion éditeur, 2018
http://didierbenloulou.com/fr/series/un-hiver-en-galilee
https://www.arnaudbizalion.fr

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