Interview Art ContemporainOtherSide

Rencontre avec Claire Le Restif, Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac

Temps de lecture estimé : 12mins

Commissaire du 21e Prix de la Fondation d’entreprise Ricard nous rencontrons Claire Le Restif au Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac qu’elle dirige, autour de l’exposition personnelle de Thu Van Tran, 24 heures à Hanoï. Elle nous a dévoilé les contours de ce commissariat futur et est revenue sur les temps forts du Crédac qui a fêté ses 30 ans en 2018, les priorités qui l’animent au quotidien et sa vision du rôle d’un centre d’art qu’elle a fortement fait évoluer. Généreuse et exigeante, elle place résolument l’artiste au cœur de ses décisions.

« Des gens qui vous font voir autrement, qui décalent votre regard, vous font penser différemment et qui définitivement changent quelque chose, font partie de ces rencontres décisives ».

Le Crédac a fêté ses 30 ans en 2018, quel bilan et défis à venir ?

Un bilan positif dans la mesure où le Crédac a été labellisé centre d’art contemporain d’intérêt national en septembre 2018, soit le premier centre d’art en Île-de-France à recevoir cette reconnaissance par le ministère de la Culture. C’est une étape très importante pour l’équipe qui est annoncée le soir de la célébration de nos 30 ans et de la sortie de l’ouvrage anniversaire : INDEX 1987-2017 (500 artistes / 225 expositions / 30 textes / 800 photos)
N’ayant eu de cesse de tenter d’améliorer la structure, en la déménageant en 2011 depuis ce lieu historique dans les fondations de l’architecture de Jean Renaudie avenue Georges Gosnat jusque dans les hauteurs du bâtiment américain à la Manufacture des Œillets, le défi a été de passer d’une expérience artistique underground, littéralement souterraine, qui a été un moment curatorial très important pour moi, à ce lieu de lumière. Un changement non pas de direction artistique mais sans doute, de contexte, pour les artistes qui sont invités à concevoir des projets artistiques.
La prochaine étape qui me semble manquer à ce que je m’étais engagée à faire, est une résidence d’artistes. Non pas une résidence, à demeure, mais de recherche : définir pour un artiste un contexte de travail situé sur un territoire en lien avec notre projet artistique. Dans l’idée que nous avons la capacité d’accompagner un artiste à lui faire rencontrer un territoire et ses interlocuteurs. Avec l’aide de la Région Île-de-France nous devrions pouvoir mettre en place cette résidence en novembre prochain avec l’accord du maire d’Ivry-sur-Seine, Philippe Bouyssou, qui nous soutient beaucoup afin de laisser à notre disposition quelques mètres carrés supplémentaires au 2e étage de la Manufacture.

Thu Van Tran, exposition et programme de films, genèse et dialogue à deux

Thu Van Tran fait partie de ces artistes que j’ai accompagné.e.s dès le départ de leur processus de création, terme plus approprié que carrière qui ne s’accorde pas avec l’esprit des centres d’art. Ce qui nous tient à cœur est d’accompagner une démarche artistique, la question commerciale ne nous appartenant pas même si elle est importante. Lorsqu’elle avait 28 ans elle a été invitée à produire, dans une exposition collective ; une pièce monumentale, et de nouveau en 2012 au moment de notre installation dans cette ancienne usine, lorsque j’ai produit et pensé l’exposition L’Homme de Vitruve à partir du constat que le logo de cet homme au travail, longtemps celui de Manpower avait disparu au profit d’un logo totalement abstrait. Cette remarque était bien symptomatique de notre temps, induisant la question de la mutation des friches industrielles en lieux d’art. Doit-on se satisfaire que les usines ferment au profit d’un lieu de production artistique ? une problématique importante à mon sens. Au-delà de cette satisfaction pour ces friches, elles incarnent également une productivité ouvrière passée. J’avais invité alors une quinzaine d’artistes autour de cette question de la condition ouvrière ou la disparition de cette figure, même s’il reste des millions d’ouvriers en France dont on ne parle pas et nous sommes comme vous le savez situés dans une ville et un département communiste. Thu Van, qui faisait toujours partie 5 ans après de mon univers mental, et dont je suivais le travail, rejoignait cette problématique de l’hégémonie soit d’un pays sur un autre ou d’un patronat sur un prolétariat très présente dans son travail. J’avais vu à la Maison Rouge sa sculpture en forme d’arche pour le Patio, comme c’est également le cas ici sur la fresque, intitulée Le nombre pur selon Duras avec comme clé de voute un boulon en fer sur lequel figurait un chiffre, « 199 491 », le dernier matricule des ouvriers Renault. Je lui ai demandé de revisiter cette pièce qui avait comme point d’origine Marguerite Duras, l’une de ses grandes figures tutélaires et littéraires, qui au moment de la fermeture des usines Renault de Billancourt en 1992 et du licenciement des derniers ouvriers.ères écrit dans Libération un texte manifeste où elle dit que nous devrions comptabiliser tous les ouvriers.ères qui ont travaillé dans ces usines et ériger un mur du prolétariat en leur hommage. Thu Van s’est attachée à faire ce recueil de ces milliers de personnes et l’inscrire sur ce boulon. À mon invitation autour du passé ouvrier du Crédac elle est repartie de ce boulon en revenant vers les ouvriers de Renault en leur demandant, ce qu’ils avaient lu lorsqu’ils travaillaient à la chaine, quelles étaient leurs attaches littéraires. Cela a donné ici D’Emboutir à Lire, une bibliothèque avec des livres issus de ces conversations, reposant ce boulon directement sur le sol, avec au mur les pages de cette nouvelle de Marguerite Duras, Écrire, où elle revient sur la fermeture de ces usines.
Ensuite j’ai continué à regarder de manière assez fidèle son travail et à partir de sa proposition à la Biennale de Venise, sous le commissariat de Christine Macel, ai décidé d’une invitation solo au Crédac, sachant que Thu Van n’avait pas bénéficié d’une exposition personnelle en centre d’art en Île-de-France depuis son exposition à Bétonsalon en 2007. N’ayant pas jusqu’ alors de galerie à Paris, son travail était plutôt visible à l’étranger.
À l’annonce de sa sélection pour le prix Marcel Duchamp, ce qui nous a réjoui, nous avons décalé la date de l’exposition à ce printemps.

Quel est votre quotidien de directrice de centre d’art et professeure à Paris IV ?

Mon activité au quotidien est assez passionnante car elle convoque beaucoup de savoir-faire, sachant que le cœur du réacteur est la relation avec les artistes, celle à des projets à venir avec un horizon à 18 mois en général favorisant une discussion au long cours avec les artistes, mais également les artistes présents, le temps d’exploitation de l’exposition étant décisif à mes yeux autour de toute une programmation de rendez-vous que ce soit avec le public et aussi des professionnels. Je suis très présente ici, j’anime une équipe de 5 personnes avec laquelle je partage l’engagement artistique et le développement des projets, je la dirige ce qui implique un soutien et une vérification des objectifs, comme dans toute direction.
Le Crédac a été repensé progressivement au fil des années pour être en phase avec mes envies de départ. Même si nous avons toujours peu de moyens, avec toutefois des améliorations, j’ai pu réorganiser les choses. J’ai avec moi des gens qui se sont formés à l’art, historiens ou artistes, exclusivement des profils destinés à ce métier, une professionnalisation que j’ai obtenu progressivement.
Au-delà de l’animation de cette équipe je suis en relation avec nos 4 partenaires majeurs : l’Etat, la Ville, la Région et le Département, ce qui implique disponibilité, implication et pédagogie.
Je suis amenée de plus en plus régulièrement à écrire aussi, soit sur des artistes ayant fait partie de ma programmation qui me demandent des textes pour des catalogues d’expositions, soit pour des artistes rencontrés lors d’expositions collectives avec lesquels je garde une très bonne relation.
Je travaille aussi beaucoup à la programmation à partir de nombreuses visites d’expositions et majoritairement à présent de visites d’artistes à l’atelier, ceux qui m’intéressent n’ayant pas forcément une actualité. Je continue un suivi auprès de beaucoup d’artistes, s’approchant pour 80% d’entre eux à une relation au long cours et la famille s’élargissant j’ai parfois du mal à répondre à la sollicitation. Je sens un vrai besoin de leur part à différents jalons de leurs parcours d’un rôle d’écoute et de conseil. Je me rends compte que j’écoute beaucoup ! La semaine dernière j’ai rencontré Christian Hidaka qui bénéficie d’une belle exposition chez Michel Rein, alors que nous nous étions croisés à son atelier londonien, qui m’a confié que j’avais cette faculté. J’ai réalisé que je parle moins à présent, les artistes ayant surtout besoin qu’on les écoute.
À ce quotidien s’ajoute des projets curatoriaux à l’international, comme en septembre dernier pour Dove Allouche à Vancouver, un artiste que j’ai montré dès 2008 au Crédac avec qui j’ai gardé une amitié fidèle. Nous aurons également une collaboration au ZKM | Center for Art and Media Karlsruhe en 2020 autour d’une exposition qu’il organise avec Bruno Latour. Je suis aussi sollicitée pour une artiste qui n’a jamais fait d’exposition ici au Canada. Ces exemples parmi d’autres incarnent ces rebonds passionnants et mon engagement à l’international. Depuis 10 ans je travaille dans ce sens et cela m’intéresse d’accueillir ici des commissaires extérieurs qui travaillent avec d’autres outils de pensée.
Enfin, j’enseigne à la Sorbonne Paris IV, depuis 4 ans, dans le master 2 professionnel : l’art et son exposition, en charge d’un petit groupe de 10 à 12 jeunes, futurs curateurs, pour la moitié d’entre eux étrangers, ce qui m’intéresse aussi beaucoup. J’apprends aussi de ces jeunes qui ont une autre manière de regarder l’art ayant souvent une première expérience professionnelle dans leur pays d’origine. Je leur transmets une expérience qui ressemble à un mentorat.

Commissaire du 21e Prix Ricard : comment avez-vous réagi à cette proposition et les enjeux ?

J’ai accueilli avec joie cette invitation de Colette Barbier à laquelle j’avoue, je ne m’attendais pas, même si je la connais bien et qu’elle a déjà collaboré avec le Crédac. Elle m’a prévenu au moment de Noël, un très joli clin d’œil. C’est un grand plaisir de travailler avec elle et son équipe, Colette étant très engagée et positive et au-delà de l’aspect médiatique ce qui m’intéressait aussi était d’aborder une question nouvelle.
Le commissariat d’exposition collective était jusque-là pour moi articulé autour d’un sujet ou d’une sensibilité alors que la question qui est posée à travers ce Prix Fondation Ricard est de désigner les artistes français, de la scène française, qui, entre 30 et 40 ans, peuvent prétendre être distingués. Une question nouvelle et difficile ne voulant en aucune manière ne présenter que des artistes que j’ai montrés, ni faire école, ni être dans une esthétique ou un sujet trop  « enfermants ». Je souhaite montrer la diversité et les singularités esthétiques et intellectuelles de cette scène. J’ai voulu accueillir 9 artistes plutôt que 6 à 8, pour un moment généreux, dont la moitié d’entre eux.elles se sont installé.ées en France. Politiquement c’est très important pour moi de montrer cette diversité que l’on doit préserver dans notre pays, une tradition qui n’est pas une nouveauté mais qui doit s’afficher. On doit à l’heure actuelle, rester plus attentifs et vigilants avec encore de nombreux efforts à faire dans ce sens. Je voulais que cette pluralité des voix soit présente et aussi montrer la singularité de chacun.e des artistes. Je ne souhaite pas privilégier un geste curatorial mais donner à voir des singularités de voix même si au final l’exposition ressemblera sans doute à mes précédentes. Elle sera sans doute très peu spectaculaire et peu surproduite, regardant du côté de l’attention, de l’alerte et aussi de l’écologie.

Les rencontres décisives de votre parcours 

Une influence décisive, quoique liminaire, est celle de l’un de mes professeurs d’université à Rennes : Jean Marc Poinsot. Je suis véritablement une historienne de l’art ayant suivi un cursus classique avec pour particularité ce master Métiers de l’exposition qu’il a créé de façon très avant-gardiste. J’ai réalisé à présent que j’enseigne cette discipline et à quel point ce socle avait été important. Il est également à l’origine des Archives de la critique d’art à Rennes. Même si nous n’entretenons pas de relations amicales, ce qu’il représente et ce pourquoi il s’est battu très tôt garde un vrai sens. Tout mon programme est basé sur l’histoire, l’histoire de l’art, les références.
Ensuite ce sont les artistes et à leur contact que j’ai vraiment appris, regardé le monde, ce sont eux qui ont construit et forgé mon regard et point de vue critique. Parmi eux Jordi Colomer a été important lorsque nous avions organisé sa première exposition en 1999 à la Ferme du Buisson où je travaillais alors. Il a été très généreux avec moi alors que je débutais.
D’autres plus récents comme Michel Aubry qui sont des artistes, chercheurs intellectuels mais drôles, rares et uniques ! Liz Magor bien sûr.
La prochaine rencontre avec Jochen Lempert que nous exposerons en janvier 2020, que je regarde depuis longtemps. Il y a les artistes que l’on accompagne qui sont plus jeunes avec qui on a un réel plaisir à travailler et ceux qui font bouger quelque chose définitivement. Et ceux avec qui l’on a grandi ensemble comme Dove Allouche ou Mircea Cantor avec qui nous avons une complicité et simplicité forte qui m’a appris d’autres choses sur le parcours personnel ou sa force internationale.
Et aussi mon premier directeur, le critique d’art Ramon Tio Bellido, un peu disparu des radars qui m’a aussi beaucoup appris.

A quand remonte votre 1er choc esthétique, conscient ou non ?

En visitant récemment l’exposition Giacometti au LaM, Lille Métropole musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, je me suis souvenue avoir acheté une carte postale d’un autoportrait de Giacometti que j’ai toujours, à l’ouverture du Centre Pompidou en 1977.

INFOS PRATIQUES :
Thu Van Tran, 24 heures à Hanoï
/!\ Derniers jours : Jusqu’au 30 juin 2019
Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac
La Manufacture des Oeillets
1 Place Pierre Gosnat
94200 Ivry-sur-Seine
http://www.credac.fr/
Site de l’artiste :
https://thuvantran.fr

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime.

You may also like

En voir plus dans Interview Art Contemporain