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Disruption, photographie, start up nation et exploitation

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Depuis quelques jours les mondes de la finance et de la photo relaient la nouvelle : Thomas Rebaud (Meero) lève 230 millions de dollars pour “disrupter » le monde de la photographie. L’un félicite (la finance) l’autre s’étrangle (la photo). Meero affirme avoir sélectionné 60 000 photographes (sic) et avoir une directions artistique homogène grâce à l’intelligence artificielle. Je ne vais pas ergoter sur les mots à la mode des start-ups qui prospèrent sur la précarité d’une profession ni analyser le discours de Rebaud. il suffit de lire l’article pour comprendre une fois de plus le cynisme de nombre de ces start-upeurs.

Je veux témoigner de mon expérience de photographe avec une autre plateforme de services photo. Les discours sont les mêmes et les prix visiblement aussi. Récemment j’ai contacté trois services de conciergerie pour louer mon appartement durant l’été. Dans leur propositions il y a “la mise en valeur de votre appartement par un photographe professionnel “. Rompue à l’exercice j’ai demandé le prix payé au photographe pour les 12 clichés proposés. Deux passent par meero et m’ont annoncé les même prix de 90 euros. Une troisième m’a dit facturer à prix coutant : 20 euros. J’ai expliqué que je ne pouvais cautionner ce système et n’ai pas été plus loin dans l’établissement d’un contrat de service. 

Je suis photographe professionnelle. Je paye des cotisations à l’AGESSA, l’IRCEC, l’ADAGP, je dois fournir une comptabilité et avoir une assurance pro. 

Depuis 2014 je fais un travail exigeant, chronophage et non rémunéré : je montre l’impact du genre et des origines sur les métiers de la photographie. 

Pour pallier à une baisse de revenus j’ai commencé en juin 2016 à effectuer des missions pour la société OuiFlash (12 photos d’un bien immobilier à la vente) que les photographes acceptent sur une plateforme en fonction de leurs disponibilités. La société expliquait alors aux nouveaux arrivants qu’ils devaient faire un effort qui serait récompensé au bout d’une année lorsque les bénéfices seraient au rendez-vous. 

Je me suis limitée à des missions que je pouvais régler en moins de deux heures, proches de chez moi et accessibles en vélo ou à pied, les frais de déplacements n’étant pas pris en charge. La mission était facturée 50 euros HT. C’est un prix très faible dans ce type de marché. Pour faire ce travail j’ai investi dans un objectif d’occasion grand angle obligatoire d’un montant de 500 euros et qui ne me sert qu’à ce type de travail. J’ai fait des missions, étais bien notée et allais parfois d’urgence « récupérer » des prises de vues ratées par d’autres photographes. 

En décembre 2017, Ouiflash modifie ses conditions et impose un tarif dégressif aux photographes. Je ne comprends pas le tableau proposé, demande à mon contact M. de me donner un fichier qui me permettrait d’estimer ce dégressif, ce qu’il refuse de faire et je manifeste à plusieurs reprises mon désaccord à l’écrit et à l’oral auprès de l’équipe. 

Une interview d’un des dirigeants à cette époque explique qu’ils prennent 30 % de commission car ils « libèrent les photographes désormais de toute tache administrative », les photographes ayant juste à « prendre la photo » et rentrer chez eux. Or c’est objectivement faux. il faut de plus en plus passer des coups de fils pour aller récupérer des clés dans les agences et doubler le temps de trajet. Pour le compte de certains de leurs clients (pages jaunes par exemple) il faut prendre les rendez-vous auprès de PME/PMI. Caler un rendez-vous peut prendre jusqu’à 6 coups de fil pour souvent comprendre que personne n’est au courant du contrat passé avec “Pages Jaunes”. 

Je décide de continuer un mois pour comprendre ce système puis, recevant le relevé OuiFlash, décide de cesser de travailler dans ces conditions et leur écrit cette lettre que j’ai mise en copie une société d’auteurs et un syndicat :

« En janvier, vous avez imposé de nouvelles modalités de rémunération des photographes en invoquant une augmentation du volume qui justifierait selon vous que ces derniers vous accordent une remise commerciale. Basée sur un dégressif de 2,5% par type de mission jusqu’à la 15ème, et « garantissant » un plancher de 35 €, vous avez illustré l’offre par un tableau tronqué en son centre censé nous montrer l’harmonieuse courbe asymptote nous menant bien en dessous des prix du marché. Ceci est d’ailleurs fait en toute opacité, contrairement aux pratiques des agences photos, en ne communiquant pas aux photographes le montant de la mission à laquelle ils se rendent et dont ils doivent percevoir 70%.

On comprend que :

– quoi qu’il arrive, une mission ne sera jamais payée moins de 35 €,

  • pour des missions de tarif de base 60 €, au pire des cas, i.e. au maximum de dégressivité, le tarif sera réduit de 14*2,5%*60 = 21 €, i.e. la 15ème mission sera payée 39 € au lieu de 60 €,
  • la rémunération moyenne par mission descend au pire à 42,09 € par mission (quand base = 60 €), selon les cumuls affichés par OuiFlash pour 25 missions et plus.

Echouant à reconstituer votre tableau je l’ai demandée sans succès à plusieurs reprises à votre équipe et notamment à M. La majorité des missions que je faisais étant à 50 € il était difficile de savoir le montant de chaque nouvelle mission et de décider librement de la faire ou pas.

Les missions se sont effectivement multipliées comme vous l’aviez annoncé mais à des distances plus éloignées et à des endroits difficilement accessibles en transport en commun sans y passer une demie-journée. Des pratiques se sont également généralisées comme celle de mettre en ligne une mission puis, une fois acceptée, d’envoyer le photographe à l’autre bout de la ville chercher des clés puis les ramener, augmentant le temps et le coût du transport et le portant à 5,90€ par mission en moyenne, à Paris/RP, non défrayé bien entendu.

Dans l’exemple donné par OuiFlash pour informer les photographes, qui est en base 60 €, les cumuls entre 11 et 15 missions ont été volontairement omis pour cacher ce fait. La 15ème mission n’est payée que 26,98 € pour le tarif de base 60 €, et 22,49 € pour le tarif de base 50 €. Outre la tromperie caractérisée, ce mode de calcul est sans rapport avec le coût réel des missions, les photographes ne réalisant aucune économie d’échelle dès lors qu’ils font plusieurs missions dans un même mois, et est complètement illogique puisqu’on ne voit pas pourquoi la rémunération d’une nouvelle mission bondirait à partir de la 16ème faite le même mois. »

Les dirigeants que je suis allés voir dans leurs élégants bureaux du Marais à Paris m’ont dit que leurs avocats allaient m’écrire. J’attends toujours.

J’ai averti l’UPP qui m’a demandé si j’avais payé ma cotisation alors que je venais de leur expliquer que ce problème concernait 8 500 photographes.

J’ai alerté des sociétés d’auteurs, des journaux. Rien. 

J’ai pu consulter une avocate avec le SNP (Syndicat National des Photographes) qui avait établi une stratégie d’action. Le coût était d’environ 5 000 euros. Personne n’avait l’argent. 

Depuis, OuiFlash est devenu OCUS et se pique d’organiser des concours photos et expositions.

Pourquoi prendre le risque* de témoigner de cette situation qui nous appauvrit encore plus ? Pourquoi ne pas rester sur mon sujet, l’équilibre femmes/hommes comme on me le rappelle régulièrement, là où je suis visiblement “crédible”. Mais j’y suis sur mon terrain, j’y suis ! Quel serait l’intérêt de se battre pour être visibles dans un système qui ne nourrit presque plus personne ? Ce sont les structures de la précarité qu’il faut également combattre, à tout le moins dénoncer. 

Alors même que Thomas Rebaud pavoise sur les journaux, Mat Jacob, un des fondateurs du collectif Tendance Floue écrit un texte crève-coeur. C’est un état des lieux de la photo très réaliste même s’il n’aborde pas ces plateformes, même s’il ne voit pas vraiment de responsables, même s’il manque les chiffres qui montrent que ses consœurs gagnent encore moins d’argent et sont encore plus précaires. Je le vois cet aspect des choses et je vois aussi que ces entrepreneurs qui prospèrent sur nos vies ont tous quelque chose en commun : ils sont à 90% des hommes blancs, issus de milieux privilégiés et diplômés de grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce. 

Alors oui, je suis bien sur mon terrain.

Marie Docher pour LaPartDesFemmes

*j’ai bien entendu les preuves de ce que j’avance.