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Rencontre avec Anne DRESSEN, commissaire d’exposition au Musée d’art moderne de la Ville de Paris

Temps de lecture : 3 minutes et 45 secondes

« La Passion selon Carol Rama », « Decorum », « Medusa », « Sturtevant », « Seconde main », sont parmi les expositions emblématiques pensées par Anne Dressen, commissaire à l’ARC, le département d’art contemporain du Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Nous la rencontrons alors qu’elle prépare l’exposition « You Œuvres de la collection Lafayette Anticipations » qui ouvrira le 11 octobre.
L’occasion de revenir sur ses engagements au quotidien, le métier de commissaire, ses rencontres décisives et les moments clés de son parcours.

You, Œuvres de la collection Lafayette Anticipations, pourquoi ce titre ?
Le point de départ est le titre d’une œuvre de Mélanie Matranga emblématique selon moi, à la fois de la collection Lafayette et de l’exposition que j’ai voulu articuler autour de l’idée de proximité, de tutoiement, de relations donc, que ce soit entre les personnages de la vidéo donc, mais aussi par extension entre toutes les œuvres de l’exposition.
Je souhaite interroger les rapports entre les œuvres, entre les visiteurs et les œuvres, mais aussi entre les visiteurs entre eux, certaines leur faisant prendre conscience de leur propre corps, et de leur propre regards.

Ce titre, sans l’expliciter nécessairement, suggère cette sorte de porosité, de contagiosité que l’art peut procurer et cette sorte de sensibilité que la plupart de ces œuvres partagent.
De plus, ce qui m’intéresse dans l’emploi du pronom anglo-saxon est l’indifférenciation entre le tutoiement et le vouvoiement alors qu’en français le « vous » induit davantage une distanciation, et une hiérarchie respectueuse, voire soumise.

Quelles lignes de force avez-vous souhaité mettre en œuvre dans la sélection des œuvres et comment cela se traduira dans le parcours ?

J’ai sélectionné une cinquantaine d’œuvres que je présente dans un parcours circulaire en accord avec l’architecture du musée et qui relève du sensoriel : j’ai choisi d’articuler l’exposition autour de quelques matériaux qui constituent soit physiquement une oeuvre soit la définissent de manière indirecte et figurée ; j’ai aussi croisé 2 systèmes de pensée différents : d’une part la théorie des éléments occidentale, qui remonte à l’antiquité, et d’autre part sa version orientale. Dans la 1ère théorie prédominent : l’eau, le feu, l’air et la terre alors que dans les pays asiatiques le métal est aussi constitutif d’une vision du monde. Cela me semblait intéressant de parler de contagions à la fois chimiques et métaphoriques entre les œuvres et les sections qui in fine constituent un tout, l’exposition. Ces œuvres acquises par le fonds depuis 2005 révèlent, dans la pluralité de leurs médiums, une sorte d’opacité et constituent plus des questionnements que des réponses péremptoires. Beaucoup d’entre elles contiennent une forme de performativité inhérente, à la limite de la matérialité, repoussant les frontières et les limites de l’œuvre communément admises. Elles sont très conscientes de notre monde en mutation tout en restant ouvertes et poétiques.

« Trans (au Frac Aquitaine) /» , «Decorum » , «Medusa » , « Sturtevant », «Seconde Main » (au MAMVP) revendiquent un regard autre et décloisonné sur l’art, quels enjeux vous animent ?

Ce qui relie toutes ces expositions malgré des différences d’approches et de mediums c’est sans doute l’envie de m’intéresser à ce qui déroge aux définitions traditionnelles de l’art. A partir de pratiques d’artistes que l’on connait parfois dans une version officielle, afin de découvrir qu’ils ont aussi fait autre chose. Il s’agit d’une certaine manière de voir les angles morts, ou les facettes moins connues, de l’histoire…
Egalement m’anime l’envie de rapprocher des pièces de différentes périodes ou de différentes origines, d’inviter au Musée d’art moderne de la Ville de Paris des objets appartenant à une autre temporalité que celle du moderne et du contemporain, parce que ces derniers ont intéressé les artistes justement… qui peut ainsi impliquer de confronter des œuvres connues à des œuvres anonymes ou non signées.

Quelles ont été les personnes décisives de votre parcours ?

J’ai des eu des professeurs de littérature très intéressants au collège et lycée, qui m’ont donné le goût d’aller au-delà du format préétabli de l’explication de texte, convoquant la sociologie, l’art etc.
A mon arrivée au musée, Suzanne Pagé a été très marquante, avec sa façon de toujours impliquer les artistes d’art contemporain dans ses expositions d’art moderne, témoignant d’un grand respect pour la création d’aujourd’hui, sans hiérarchisation de valeurs selon les périodes.
Et puis plusieurs artistes bien sûr, dont Sturtevant dont on n’a reconnu la force conceptuelle et l’originalité exemplaire que tardivement : elle a été décisive pour moi et m’inspire encore malgré sa disparition il y a quelques années. Elle reste un modèle de résistance et d’intransigeance rares, malgré tous les quiproquos qu’elle a pu susciter. Je citerai aussi Marc Camille Chaimowicz avec qui j’ai travaillé sur la mise en espace de Decorum, lui aussi, très tenace aussi, sous une relative discrétion, incarnant pour moi l’emblème de la réconciliation possible entre le décoratif et le conceptuel.

Le pitch de votre poste : comment se définit la journée type d’une curatrice du MAMVP ?

Etre en prospection permanente sans être non plus accaparée par l’actualité trépidante qui peut parfois empêcher de regarder avec distance.
Même si je suis en plein montage d’exposition je commence à penser à la suivante. Il y a plusieurs rythmes parallèles à mener de front. Sans oublier la partie édition, les catalogues qui accompagnent chaque exposition et toute la programmation culturelle associée : colloques, performances etc..

A quand remonterait votre 1er choc esthétique ?

Quand j’étais enfant le 1er dimanche de chaque mois nous allions au Louvre, ce qui bizarrement ne représentait pas un pensum mais que je vivais comme un rendez-vous propice aux voyages dans le temps et dans le monde, à partir d’un seul et même endroit. Chaque visite offrait une véritable découverte que je ne pouvais pas encore forcément inscrire dans une chronologie précise mais qui ouvrait à des possibles et des imaginaires qui m’ont inspiré et continuent de m’inspirer aujourd’hui.

INFOS PRATIQUES 
Réouverture du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris : Le 11 octobre 2019
11 Avenue du Président Wilson
75116 Paris
http://www.mam.paris.fr/
Hans Hartung, La fabrique du geste et 
You, Œuvres de la collection Lafayette Anticipations