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Pour sa troisième carte blanche, notre invité de la semaine, le photographe membre co-fondateur de Tendance Floue, Patrick Tourneboeuf nous présente l’exposition qui vient de se clôturer à Toulouse et de la publication qui vient d’être éditée chez Builing Books autour du projet « Architecture Exquise » rassemblant les travaux de trois photographes.

«Architecture exquise» réunit trois photographes Eric Tabuchi, Patrick Tourneboeuf, Cyrille Weiner qui à travers une conversation photographique articulée par Jean-Baptiste Friot, architecte et commissaire, dialoguent sur les notions de territoire, de paysage et de patrimoine architectural.
L’ouvrage comprend un texte de Raphaële Bertho et accompagne une exposition à la Maison de l’Architecture Occitanie-Pyrénées.

Une balade de buissons en béton

Par Raphaële Bertho

Quelle joie de voir ces trois auteurs, trois signatures majeures de la photographie contemporaine ainsi réunis. Quel plaisir de s’autoriser une déambulation facétieuse.
Car le dispositif invite à un jeu de piste. On cherche à reconnaître les lieux et les auteurs, pour les plus averti la série originelle. On goûte de la qualité esthétique des clichés, de la puissance de ces regards et de leur maîtrise du médium. On se délecte de la traversée de ces trois œuvres, chaque auteur ayant puisé dans la matière de travaux qui se déploient dans le temps et dans l’espace. On s’égaye à identifier les liens formels ou conceptuels entre les images, les rapports de connivence ou au contraire d’opposition, entre plein et creux, contrastes et similitudes. On passe d’une image à l’autre, curieux de découvrir la matière de ce trialogue visuel.
Cette curiosité première rassasiée, on revient sur ses pas, on ausculte certaine séquence, on s’arrête sur les enchaînements. Et la puissance réflexive de l’exercice se révèle alors. Car Patrick Tourneboeuf, Eric Tabuchi et Cyrille Weiner sont bien trop aguerris dans leurs pratiques pour être resté à la surface des choses. Derrière l’écho des formes et la résonnance des sujets, l’articulation des images organisent un propos collégial.
Parfois jouant de ses antagonismes, quand, aux belles pierres des immeubles haussmanniens, répondent les fortifs fragiles des gilets jaunes. Les deux triptyques soulignent les tensions sociales, économiques, géographique qui traversent le territoire : entre le centre et la périphérie, entre les lieux de la puissance financière et ceux de la revendication sociale.
Parfois l’énoncé est plus flottant. Une Vénus de Milo de pacotille, une personnalité coréenne, le mémorial de Joscelino Kubitschek, une reproduction de la statue de la liberté : s’agit-il seulement d’une chorégraphie divertissante entre cette femme sans bras et cette suite de bras levés ? Ou la séquence est-elle finalement plus bavarde ? Est-ce volontaire si les femmes sont ici anonymes, incarnation abstraites de la beauté ou de la liberté, quand les hommes sont nommés et reconnus ? Si certaines sont au milieu de Nulle part quand les autres trônent au milieu de la place, littéralement ? On voit là comment les strates de sens s’ajoutent au fil des lectures.
Cette déambulation qui nous balade de Mormant à Brasilia et de Séoul au stations balnéaires du littoral français impose l’idée d’un lien, parfois ténu mais toujours têtu, entre les lieux de l’occupation humaine.
Quel rapport entre une cabane à Notre-Dame-des-Landes, des tours d’habitations en Asie, un plongeoir à Pont-et-Massène ?
Rien et tout à la fois.
Ce sont des mondes autonomes, présentés dans leur irréductible singularité. Les trois auteurs partagent ce rapport de frontalité au sujet photographié, cette manière d’isoler leur sujet qui fait de leurs images non pas des fragments mais des mondes en soi. Rien ne semble pouvoir ni devoir s’échapper de ces images. Le cadrage, la lumière affirment l’implacable présence des lieux et les ancrent immuablement dans le temps et l’espace.
Toutefois suivre cette conversation à trois voix nous oblige à voir autrement ces images. La séquence installe le principe que ces mondes qui parfois s’ignorent ou se confrontent font partie d’un même ensemble. Ils font société, ils font système. Ils font monde.
Le propos dépasse alors les frontières de l’image, il déborde du parvis de la Défense comme de l’angle d’une rue à New-York.
On revient sur cette mappemonde entreposée dans une maison en déconstruction. Sur cette peinture de paysage oublié sur un piano, dans ces lieux où on hésite entre le chantier et la ruine. Sur les moutons au pied des grands ensembles, sur ces trompes l’œil qui se présentent comme des ersatz de verdure. Sur ces bâtissent où le végétal a repris ses droits sur le minéral.
Ces clichés, qui chacun raconte un récit différent, ne nous parlent plus que d’une seule histoire, la nôtre. Ils évoquent les questionnements qui traversent aujourd’hui les champs de la création et des sciences sur la nécessité de « mettre en chantier » nos représentations, de repenser intégralement notre rapport à ce monde que nous avons pensé maîtriser.
Dans l’insistance du regard, le ton devient plus grave. Ces images ainsi assemblées interrogent notre contemporanéité, nos modes de vie.
Que penser de ce bloc de béton abandonnée à la brume qui résonne avec cette exposition des civilisations disparues ?

INFORMATIONS PRATIQUES
Architecture Exquise
Éditeur : BUILDING BOOKS
32×24 cm
ISBN : 978-2-9567815-2-3
29,00 €
http://buildingbooks.fr/
http://tendancefloue.net/

ACTUALITÉ DE NOTRE INVITÉ

mer06nov(nov 6)13 h 00 minsam21déc(déc 21)19 h 00 minBerlin, Beyond The WallPatrick TourneboeufGalerie Folia, 13 rue de l'Abbaye 75006 ParisType d'événement:Exposition,Photographie

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