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« A History of Misogyny – on rape » : Le second chapitre de Laia Abril se dévoile aux Filles du Calvaire

Temps de lecture estimé : 6mins

La Galerie des Filles du Calvaire présente en exclusivité et jusqu’au 22 février la second chapitre de la trilogie de l’artiste espagnole Laia Abril « A History of Misogyny ». Après avoir exploré une première thématique universelle sur l’avortement, elle revient avec un autre sujet, tout aussi violent, sur le viol. Se déployant sur les deux niveaux de la galerie, l’artiste partage preuves et témoignages sur la normalisation de la violence sexuelle de notre société en pleine ascension du mouvement #MeToo.

Ce Samedi 25 Janvier 2020, jour du vernissage, je me suis trouvée là à l’aveugle… à l’orée de la Galerie. Découvrant le sujet de l’exposition dont il est ici question, in situ, en lettres massives : « On Rape » (Sur le Viol). Le thème de ce 2ème chapitre sur l’histoire de la misogynie, à l’ère #MeToo, résonne de fait en 2020. D’abord en bruissement sourd, puis rapidement comme les prémices d’un malaise qui advient, beaucoup trop vite pour avoir le temps de réagir. La difficulté éventuelle à se confronter à une telle exposition n’a d’égale que l’impératif des raisons existantes pour en faire la monstration.

Avant même de bien réaliser comment tout cela va bien pouvoir prendre forme et place, d’un instant à l’autre, se retrouver au cœur de ces voix qui s’élèvent a quelque chose de l’ordre du vertigineux. Le dispositif de représentation adopté par l’artiste est pourtant sobre. Sur l’ensemble du rez-de-chaussée, des portraits successifs constitués du recueil de son témoignage, matérialisé par un texte, surplombant une tenue photographiée semble-il à l’échelle, circonscrite dans son cadre. Il est fait l’économie des couleurs et de la corporalité. La cohorte ainsi composée n’épargne aucun horizon, aucun âge, aucune condition, aucune situation, aucune institution. L’ombre projetée est bel et bien universelle et intemporelle.

 

ALINA, KYRGYSTAN

« J’ai vu mon mari pour la première fois le jour de mon mariage. Ses amis m’ont conduit à lui. Je pensais que je n’allais pas pouvoir le supporter car j’étais furieuse contre lui, j’aimais un autre homme et je rêvais de devenir sa femme.
Au lieu de cela, j’ai été forcée d’épouser l’homme qui m’avait kidnappée.
Au début, face à moi, il s’est tu avant de s’excuser.
Ma soeur aussi avait été enlevée dans le passé, mais elle s’était enfuie.
Ma cérémonie religieuse [Nike] a été organisée très rapidement et a été immédiatement enregistrée officiellement pour que je ne puisse pas m’en dégager.
Avant cela, j’étais une étudiante de 21 ans en quatrième année à l’Université d’Arabaev.
Je voulais être créatrice de mode.
Pendant les vacances, je suis allée rendre visite à ma famille car je ne voulais pas rester seule dans ma résidence, craignant de subir le même sort que ma soeur ; j’ai donc voyagé la veille du Nouvel An.
Je me souviens avoir cuisiné la veille, puis d’être allée voir ma soeur et, sur le chemin du retour, j’ai été enlevée.
Quand ma famille est arrivée chez le ravisseur, ma mère a voulu me ramener, mais ma grand-mère m’a demandé de ne pas déshonorer la famille, surtout après que ma soeur se soit enfuie et que les gens du village en aient parlé pendant longtemps.
Je me suis mise à pleurer, mais ma grand-mère m’a suppliée de rester là-bas. Alors je l’ai fait. »

 

Éventuellement rien ne prépare à se confronter à une réalité qu’une victime de viol a pu elle-même oublier pendant des années, voir des décennies, parfois même qui sait toute une vie. Cela porte d’ailleurs un nom, l’amnésie traumatique.
A l’opposé, rien ne prépare à saisir à quel point un tel événement survenant dans une existence peut à se point l’altérer au point de ne pas savoir ce qu’elle aurait été sans que cela ne soit advenu. Tellement son impact semble opérer parfois jusqu’à la fin de la vie.
Heureusement là où il y a trauma, il peut y avoir résilience.
Le mental oppose par moments une résistance aux récits, comme pour reprendre son souffle. Le ventre lui, au fil des portraits, vibre tel un gong qui entre en résonance avec la Galerie, telle une caisse.

 

MEREDITH, USA

« Dans l’armée, tout ce qui importe, c’est « la mission avant tout «. Les femmes sont considérées comme faibles et émotives, un handicap. Nous minimisons constamment nos blessures et nous refusons d’être une victime.
Avant de vraiment accepter le fait que j’ai été violée, je n’avais partagé que de petites parties de mon histoire.
J’ai fini par dire à mon petit ami ce que mon commandant m’avait fait et quand j’ai vu les larmes et la douleur dans ses yeux, j’ai finalement compris que quelque chose de très grave était arrivé.
J’avais encore du mal à m’identifier comme victime de viol – ce n’était pas un motif juste de revendication pour moi – quand il a été arrêté, libéré mais remis en liberté après une nouvelle affaire.
J’ai eu de la peine pour cette jeune fille et je me suis détestée de ne pas l’avoir dénoncé des années plus tôt.
C’était effectivement un violeur.
La première fois que j’ai raconté mon histoire publiquement c’était des années plus tard, lors d’une retraite pour les femmes vétérans.
Je sentais que ça bouillonnait en moi, alors j’ai partagé en larmes la « relation « que j’avais eue avec mon commandant, toujours incapable de voir à quel point il m’avait manipulée pour me faire vivre une année d’asservissement sexuel.
C’était un soulagement terrifiant de pouvoir enfin parler à haute voix de la honte qui s’était installée en moi depuis si longtemps.
Mais ce qui m’a vraiment libérée, c’est lorsqu’une des dirigeantes m’a regardée dans les yeux et m’a dit que ce n’était pas ma faute. »

 

A l’étage, la recherche de l’artiste change de focale, et dresse cette fois-ci le portrait en grand angle du viol à l’échelle collective le long de l’Histoire de l’Humanité, tentant d’en restituer ici le panoramique spatio-temporel et transculturel.

Laia Abril, viendra clore cette trilogie avec le dernier et ultime chapitre sur la « Mass Hysteria », cet étrange phénomène psychogénique de masse d’hystérie collective…
En attendant, vous pourrez découvrir cette exposition inédite à la Galerie des Filles du Calvaire à Paris, jusqu’au 22 février. Vous pouvez également découvrir l’installation, depuis chez vous, en 3D :
https://www.artland.com/exhibitions/on-rape/embed

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INFORMATIONS PRATIQUES

sam25jan(jan 25)11 h 00 minsam22fev(fev 22)18 h 30 minA History of Misogyny - Chapter Two : On rapeLaia AbrilGalerie Les filles du calvaire, 17 rue des Filles-du-Calvaire 75003 Paris

Sandra Vinet
Sandra Vinet est une artiste protéiforme, intrinsèquement sensible aux ondes lumineuses et sonores. Elle oscille principalement entre ses arts de prédilection qui sont la Photographie et le Dessin. En perpétuelle recherche de garder trace de l’instant présent, ses dessins et ses photos lui permettent de fixer sa mémoire. La Musique et les Arts du spectacle sont tant une source d’inspiration, qu’acteurs de ses projets. Elle croit fondamentalement en la transversalité des concepts, pour que ceux-ci puissent circuler et s’exprimer pleinement. Cette transdisciplinarité s’est exprimée depuis ses études jusqu’à aujourd’hui, ayant autant contribué à son parcours professionnel qu’événementiel. Ses travaux ont entre autre, été exposés au Salon du Meuble de Paris, à la Biennale Internationale de Design de Saint Etienne et récompensés au Concours Lépine. Née en Ile-de-France en 1977, Obtention Bac Arts Appliqués & Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique (Bac+5) Design Produit. http://sandravinet.com

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