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Carte blanche à Marion Scemama : Jours et nuits de confinement d’Elisabeth Lebovici

Temps de lecture : 4 minutes et 5 secondes

Pour sa troisième carte blanche, notre invitée Marion Scemama a choisi de partager un extrait de Jours et nuits de confinement rédigé par l’écrivaine, historienne d’art et critique féministe et lesbienne, Elisabeth Lebovici. L’occasion également de revenir sur leur rencontre…

2 mai 2020: Extrait de Jours et nuits de déconfinement 17, Elisabeth Lebovici,

Je ne sais pas pour vous, mais j’ai la trouille. Le déconfinement me fait très peur. Comment ça va se passer, lorsqu’on va retrouver le contact des autres ? Quand on va se retrouver au contact des autres, va-t-on pouvoir espérer que ce contact soit incontrôlé ? Comment va-t-on renouer avec la sociabilité, il n’y a pas si longtemps présentée comme le plus grand bienfait sur cette terre (une « sécurité relationnelle essentielle » selon le psychanalyste de l’attachement John Bowlby) et aujourd’hui désignée comme une menace. L’échange interpersonnel, une nécessité vitale et vitaliste est aujourd’hui considéré comme non fonctionnel. Hors de chez soi, on se débarrasse de la rencontre, on n’a que des « besoins essentiels ». Même dans la mort, on a bien vu comment on se débarrasse des cadavres, l’empilement des cercueils envoyés fissa à Rungis… Après ça, comment va se passer notre premier métro ? Notre premier dîner ? Nos premiers rendez-vous ? Notre premier verre ? Ouvrir la bouche ? Qu’est-ce qu’on va se dire ? Quels genres de rapports vais-je pouvoir avoir avec un·e autre qui se dira la même chose ? Sans faire semblant d’aller son (heure de) chemin ? Sans vérifier que les flics ne sont pas là pour te verbaliser ? Comment ça va se passer chez la dentiste ? Comment va-t-on faire des projets d’avenir qui incluent, sans arrêt, la rencontre, l’interdépendance, la vie « hors de soi » ? 

A force d’écouter des mensonges, d’être confrontée sans arrêt à des injonctions contradictoires (après les masques, les tests [qui-ne-servent-à-rien…surtout quand on en a raté la production en masse*] ); à force de lire des cartes erronées corrigées dès leur publication  [non, même pas, car quand on lit ces cartes, on sait déjà qu’elles sont fausses, la propagande gouvernementale ayant toujours un temps de retard sur les réactions!] ; à force d’entendre toute la journée ces voix autoritaires répéter en boucle leur  « alerte coronavirus », et ces autorités tenter encore un peu plus de visser leur contrôle [les brigades sanitaires, maintenant!!!]; et à force d’entendre manier en boucle la menace et  l’admonestation, j’ai intériorisé la contrainte, la surveillance de soi. (on connaît la chanson, mais elle marche!) Le mot anglais compulsory donne un son, je trouve, beaucoup plus physique à tout cela. Concrètement, c’est mon corps qui a tout pris. Je ressens cette contrainte par tous les pores de ma peau, en quelque sorte fermés au contact (même si je ne vis pas seule et qu’on est deux) Je suis rabougrie.

J’ai rencontré Elisabeth Lebovici pour la première fois il n’y a pas très longtemps. Je connaissais son nom, je lisais de temps en temps ses critiques dans Libération, j’avais lu son livre « Ce que le sida m’a fait » que j’avais trouvé lumineux, aussi nécessaire que « 120 Battements par minutes », j’allais de de temps en temps sur son blog si malicieusement intitulé Le beau vice.
Nous sommes de la même génération. En regardant son parcourt de vie, je me disais qu’on aurait pu se rencontrer bien des fois. A Paris dans les années 70 avec les FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) dont Guy Hocquenghem était l’un des fondateurs. Je n’étais pas homosexuelle, mais je travaillais au CERFI (Centre d’ Etudes et de Recherches Institutionnelles) où Felix Guattari et tant de gens fous et passionnants vivaient, expérimentaient, écrivaient, pensaient dans une frénésie heureuse. En 1973, la revue Recherches publie sous la direction de Félix Guattari un numéro intitulé « Trois milliards de pervers, grande encyclopédie des homosexualités », textes coordonnés par Guy Hocquenghem. Pendant des mois, une flopée de gens interlopes et bigarrés envahit le CERFI. C’était les années folles. J’aurais pu aussi la rencontrer dans les manifestations féministes de ces années – là, les groupes de paroles où engueulades et rires libéraient notre imagination, où le soutien-gorge, instrument barbare qui oppressait nos poitrines volait en éclats, ou encore aux concerts du journal TOUT, qui proclamait haut et fort Ce que nous voulons : Tout ! ». En lisant Ce que le sida m’a fait, je m’aperçois que J’aurai pu la rencontrer aussi à New York au début des années 80. Nous vivions dans le même quartier, le Lower East Side, elle avenue A, moi 7ème rue entre B et C, nous fréquentions les mêmes lieux, les mêmes clubs, probablement les mêmes artistes, peintres écrivains performeurs, musiciens et poètes. Pourtant, nous ne nous sommes jamais croisées. Pas plus qu’à Paris dans les années 90, aux réunions hebdomadaires d’Act Up dont elle était membre active, ou dans les manifs où nous criions nos colères devant l’incurie des laboratoires et des pouvoirs publics, où face à l’épidémie nous nous en remettions à notre propre force collective, aux médecins et au personnels soignants, comme aujourd’hui.

Je l’ai rencontrée chez moi à l’initiative de Charlotte Othman, fondatrice de la maison d’édition Is-Land. Elle avait accepté d’écrire un texte pour un livre de photos à paraître, A slow boat to China, journal de mon dernier voyage avec David Wojnarowicz, artiste emblématique de ces années Newyorkaises et de la lutte contre le sida. Je redoutais cette rencontre. Je savais qu’Elisabeth Lebovici était une femme forte, radicale dans ses choix de vie. Féministe, lesbienne, le proclamant haut et fort, revendiquant ses colères comme une arme face à l’oppression des normopathes, comme les appelait le psychiatre Jean Oury.
Je doutais de ma légitimité, moi qui suis banalement hétérosexuelle.
Dès le premier regard je l’ai trouvée lumineuse, d’une beauté singulière, qui n’a rien à voir avec les canons définis communément. Je l’ai reconnue tout de suite, comme j’avais reconnu David Wojnarowicz lors de notre première rencontre en 1983. Je retrouvais intact ce sentiment que j’avais éprouvé trente ans plus tôt, quelque chose d’indéfinissable, ce désir fou de prendre une caméra et de faire un film avec lui. Je voulais tout savoir d’elle mais je n’ai posé aucune question.
C’est décidé, demain, j’achète une caméra vidéo.

*Elisabeth Lebovici est écrivaine, historienne d’art et critique. Ancienne rédactrice en chef de Beaux Arts magazine, elle rejoint Libération de 1991 à 2006. Auteure de nombreux livres sur des artistes contemporains, elle publie en 2017 Ce que le sida m’a fait aux éditions JRP Ringier-Maison Rouge pour lequel elle reçoit le prix Pierre Daix. Militante féministe et lesbienne, elle est co-fondatrice du fonds de dotation LIG (Lesbiennes d’intérêt général).
Depuis 2006, elle tient un blog, Le beau vice http://le-beau-vice.blogspot.com/