À la Maison Européenne de la Photographie, Johny Pitts déploie Black Bricolage, une exposition rassemblant plus de 20 ans de recherche visuelle autour des diasporas africaines en Europe et au-delà. Entre photographies, archives, documents personnels et fragments textuels, l’artiste compose un récit polyphonique où se mêlent mémoire, identité et expérience vécue.

Dès l’entrée, le visiteur est plongé dans un dispositif singulier : près d’une centaine de tirages sont affichés à même le mur, sans hiérarchie apparente. Des citations, notamment de Aimé Césaire, dialoguent avec les images, tandis que des jeux de miroirs, de flous et d’assemblages brouillent les repères. L’exposition s’apparente à un carnet de bord à ciel ouvert, un scrapbook à la fois intime et politique, où l’esthétique du bricolage devient langage.

© Johny Pitts

Une enquête au long cours, entre intime et politique

Photographe, écrivain, réalisateur et journaliste, Johny Pitts développe depuis plus de vingt ans une pratique indépendante fondée sur le temps long et la rencontre. Au début des années 2010, dans le sillage de la crise financière mondiale, il entreprend un voyage de cinq mois à travers l’Europe. Munis de carnets et de son appareil photo, il part à la recherche de ce que signifie être Noir·e sur un continent qui peine encore à penser son histoire coloniale et ses héritages.

C’est au cours de ce périple que Pitts découvre la notion d’Afropéanité — une révélation décisive. Loin d’une identité figée, elle devient pour lui un espace de circulation, un « portail » permettant de penser la pluralité des appartenances : être à la fois Noir·e et européen·ne, sans que l’un n’annule l’autre.

Johny Pitts, Baker Street, Londres, 2010 © Johny Pitts

Donner à voir des vies ordinaires, loin des clichés

De Londres à Lisbonne, de Bruxelles à Berlin, l’artiste capte des scènes du quotidien : dans les transports, les restaurants, les rues. Les visages qu’il photographie sont directs, sérieux, souvent dépourvus d’artifice. Cette frontalité participe d’un geste politique clair : restituer la complexité et la dignité des existences afro-descendantes, loin des représentations stéréotypées.

Loin du spectaculaire, Black Bricolage privilégie la texture, l’atmosphère, le détail. Chaque image semble habitée par une histoire plus vaste — celle des circulations, des diasporas, mais aussi du poids persistant de l’héritage colonial dans les sociétés européennes contemporaines.

Johny Pitts, A Portable Paradise, Clichy-sous-Bois, 2010 © Johny Pitts

Une œuvre engagée, entre géographie et mémoire

L’engagement est d’abord géographique : en parcourant l’Europe, l’artiste met en lumière une cartographie alternative, où la culture noire apparaît comme une composante essentielle mais souvent invisibilisée du paysage européen. Il est aussi mémoriel : les archives et les références convoquées dans l’exposition rappellent que ces présences s’inscrivent dans une histoire longue, marquée par la colonisation et ses conséquences.

Mais cet engagement est surtout profondément humain. En donnant la parole — visuelle et textuelle — à celles et ceux qu’il rencontre, Pitts propose une réflexion sensible sur l’identité, l’appartenance et la manière dont les corps noirs habitent l’espace européen aujourd’hui.

Johny Pitts, African Development, Finsbury Park, 2010 © Johny Pitts

Une expérience immersive et sensorielle

Portée par une bande sonore issue des musiques de la diaspora africaine en Europe, l’exposition enveloppe le visiteur dans une atmosphère immersive. Des ouvrages sont également mis à disposition  — notamment celui de l’artiste : Afropéens – Carnets de voyages au cœur de l’Europe noire  — prolongeant la réflexion au-delà des images.

Avec Black Bricolage, Johny Pitts ne se contente pas de documenter : il construit un espace de résistance et de réappropriation, où l’image devient un outil critique. À travers ce « bricolage » revendiqué, il affirme une esthétique de la fragmentation qui reflète, avec justesse, la complexité des identités contemporaines.

INFORMATIONS PRATIQUES

jeu09avr(avr 9)11 h 00 minlun25mai(mai 25)20 h 00 minJohny PittsLa Maison Européenne de la Photographie, 5/7 Rue de Fourcy 75004 Paris


ÉGALEMENT À LA MEP

mer11fev(fev 11)11 h 00 mindim24mai(mai 24)20 h 00 minDana LixenbergAmerican WorksLa Maison Européenne de la Photographie, 5/7 Rue de Fourcy 75004 Paris

Alix Decreux
Diplômée d’un master Lettres & Humanités – Écritures et médias à la Sorbonne Nouvelle, Alix Decreux est rédactrice culturelle depuis l'obtention de son baccalauréat. Forte d'expériences en rédaction, communication et relations presse, elle est aujourd'hui pigiste pour plusieurs médias et écrit sur l’art et les pratiques culturelles contemporaines.

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