Pour sa première carte blanche, notre invité de la semaine, Emmanuel Fagnou, fondateur du Prix Photo Sociale et président de l’association L’Œil Sensible, revient sur ce genre singulier qu’est la photographie documentaire. Il saisit l’occasion pour affirmer son engagement en faveur de la photo sociale, pratique subjective et assumée, qui a un prix : celui de projets au long cours et d’une précarité économique souvent tue. C’est pour soutenir ces photographes qu’il a fondé le Prix Photo Sociale.

Dès mes débuts en photographie, j’ai été naturellement attiré par une branche singulière de ce médium : la photographie sociale. Elle faisait écho à mes engagements profonds, notamment envers la lutte contre la précarité et l’exclusion.

Après pas mal d’années d’exploration de cette forme photographique, j’en ai élaboré ma propre vision. Je définirais la photographie sociale comme une branche de la photographie documentaire centrée sur la réalité des personnes vulnérables. Si elle partage avec le documentaire l’exigence de témoigner du réel, elle s’en distingue par son positionnement. Contrairement à une certaine tradition du photojournalisme qui revendique neutralité et objectivité, le photographe social reconnaît que l’acte photographique est intrinsèquement subjectif.

Une subjectivité assumée et engagée

Les photographes sociaux assument une intention claire : montrer la fragilité sous un angle qui préserve la dignité humaine. Leur travail met en lumière les causes structurelles de la précarité — une organisation sociétale qui exclut — plutôt que de la réduire à des choix individuels.

Pour beaucoup de photographes, cette démarche vise à éveiller les consciences, à infléchir les comportements, voire à impulser des changements dans les politiques publiques.

L’idée de créer une initiative dédiée à cette branche photographique est née au confluent de mes expériences. Après 20 ans d’engagement humanitaire et social, j’ai perçu chez certains photographes une éthique et une rigueur morales qui résonnaient avec mon combat personnel et le positionnement des associations de lutte contre la précarité. Cette parenté s’exprime sur deux piliers :

L’éthique du sujet et de la forme : Que montrer sans caricaturer ? Comment éviter l’écueil du voyeurisme ? Comment faire en sorte que le traitement artistique serve le fond sans le trahir ?
• L’éthique de l’autre : Comment respecter la dignité et quelle juste distance maintenir vis-à-vis de la personne photographiée ?

série « Héroïnes 17 », d’Anaïs Oudart, lauréate 2023 du Prix Photo Sociale, portant sur des jeunes filles issues de l’aide sociale à l’enfance.

Le prix de l’engagement

Cette exigence éthique représente un investissement considérable pour les photographes en raison de trois contraintes spécifiques :

Le temps long : Le travail s’inscrit dans la durée, car il nécessite d’instaurer un véritable dialogue avec les personnes représentées.
Le renoncement : Le photographe choisit souvent de ne pas déclencher si l’image nuit à sa démarche, quand bien même la photo serait « spectaculaire » pour les médias.
Précarité économique : En s’éloignant des codes visuels classiques de la pauvreté (souvent jugés misérabilistes par les associations), ces images sont moins reprises par la presse. Leurs auteurs, dont les revenus sont déjà précaires, ne peuvent espérer une rentabilité directe sur ces projets au long cours.

C’est l’occasion pour moi de remercier chaleureusement 9 Lives, qui nous permet depuis plusieurs années de donner une visibilité indispensable à ces séries photographiques.

La création du Prix Photo Sociale et de l’association L’Œil Sensible qui le porte répond à ces défis. Sa mission se décline en trois axes majeurs :

Soutenir concrètement les photographes et valoriser la profondeur de leur travail.
Sensibiliser le public aux réalités de l’exclusion en France pour susciter un engagement citoyen.
Diffuser et faire rayonner le concept même de photographie sociale comme outil de transformation.

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La Rédaction
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