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Carte Blanche à Anna Alix Koffi : Sindika Dokolo, collectionneur d’art contemporain

Temps de lecture : 3 minutes et 35 secondes

Anna Alix Koffi est notre invitée de la semaine (lire son portrait publié lundi 13 mars), dans le cadre de sa carte blanche, elle partage avec nous l’entretien avec Sindika Dokolo (Kinshasa, 1972), collectionneur d’art contemporain réalisé par Olivia Marsaud. Il détient la plus importante collection d’art africain contemporain, avec environ 5.000 œuvres d’art.

Retrouvez également en exclusivité l’œuvre de la collection Sindika Dokolo signée Samuel Fosso issue de la série SIXSIXSIX. Cette dernière composée d’autoportraits en film instantané Polaroïd sera présentée partiellement à la National Portrait Gallery de Londres, du 23 juin au 30 septembre 2017.

L’Afrique n’est-elle qu’une tendance ?

On « redécouvre » l’Afrique régulièrement… comme s’il n’y avait jamais rien eu avant ! Il y a clairement un effet de mode si on regarde l’impact du marché de l’art. On a assiste à l’émergence de nouveaux consultants spécialisés. Le marché est toujours à la recherche du « nouveau truc » qui marche. Il y a eu les phénomènes de l’art russe, puis chinois. C’était une stratégie délibérée des marchands qui ont essayé de créer l’appétit et la curiosité pour faire monter les cotes des marchés émergents. C’est une immense opportunité pour les artistes qui n’ont pas accès aux grandes biennales et galeries, mais ça peut vite tourner au feu de paille. Une fois qu’on a ouvert le potentiel d’un marché, il sèche sur pied… On observe des cycles de trois à cinq ans dans ce genre de mode. Tout dépend des collectionneurs nationaux, qui sont ou non capables de prendre le relai. C’est ce qui s’est passé en Chine. Les collectionneurs locaux ont acheté, ce qui a permis d’asseoir les cotes et de donner plus de visibilité à certains artistes. Ce sera l’un des secteurs déterminants du marché africain de l’art contemporain. Est-ce que l’intérêt international actuel va réussir à susciter celui des Africains ? La demande locale va-t-elle prendre le relai ?

Je ne suis pas sûr que les raisons sur lesquelles se fonde cet engouement soient des facteurs de qualité. Ce qui me dérange, c’est d’abord qu’il y a toujours ce penchant pour l’exotisme. Dans l’art contemporain venu d’Afrique, on recherche encore une certaine idée de l’exotisme, du « bon sauvage », de l’artiste autodidacte et analphabète qui ne connaît pas l’histoire de l’art, qui n’est pas encore touché par la culture globale. C’est rafraîchissant, mais à ce moment-là, autant collectionner les timbres.

La deuxième chose qui me dérange, c’est qu’investir dans ces artistes est encore considéré comme un risque car les artistes africains ne sont pas capables d’exprimer ce qui les rend uniques, importants, précieux, ni de mettre en avant leur valeur intrinsèque. Résultat : ce sont eux qui mettent en place les bases de cet exotisme.

La question de l’art « africain » est devenue un piège. Dans son essai Léopold Sédar Senghor : L’art africain comme philosophie, Souleymane Bachir Diagne cite Picasso qui raconte sa première rencontre avec l’art classique africain sur l’esplanade du Musée de l’Homme. Il dit qu’en voyant la statuaire africaine, il a compris la puissance de l’art d’exorcisme. Et que Les Demoiselles d’Avignon est sa première œuvre d’exorcisme. On a oublié à quel point les sociétés africaines sont celles qui, dans le monde, entretiennent le lien le plus poussé, le plus complexe et le plus subtil avec l’art parce que l’artiste avait la prétention de donner une forme à un esprit, à une force. C’est ce qui me fascine dans l’art classique. Je possède certaines pièces tellement puissantes que votre vie émotionnelle n’est plus la même après les avoir vues. Le jour où les artistes contemporains se réapproprieront cet art d’exorcisme, ils gagneront en qualité et on sera bien loin de l’art anecdotique qui peut encore exister.

Dans cette optique, je prépare une exposition à Luanda qui mélangera œuvres classiques et contemporaines pour la fin de cette année. J’en suis le co-commissaire avec l’artiste sud-africain Kendell Geers et l’artiste angolais Fernando Alvim. La clé transversale sera le puissant art de l’exorcisme. Je veux que ce soit une expérience initiatique et un parcours émotionnel. Ce n’est pas de l’art de présentation, d’exposition, mais de l’art de communion basé sur la performance et l’expérience. Le masque devient œuvre d’art dès lors qu’il est porté et utilisé pendant une cérémonie. C’est le moment où l’esprit habite le masque. J’ai envie de revenir aux sources, de récupérer cet héritage. Ça participe au débat sur la place de l’art dans nos sociétés. Avec la Triennale d’art contemporain de Luanda, nous touchons entre 50 000 et 70 000 scolaires. Malgré des infrastructures limitées, nous touchons un large public. Alors que dans une ville comme Paris, avec une densité folle de propositions artistiques et de lieux, l’art ne touche pas nécessairement autant les populations. Ce n’est pas étranger à notre tradition de relation à l’art…

Je pense que les artistes africains doivent transcender la mode actuelle, la marque de fabrique « made in Africa ». Ils doivent continuer à s’affranchir de l’approche occidentale de l’art qui est, selon moi, une émasculation de notre potentiel artistique. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’eunuques artistiques… Il faut arrêter de vouloir faire du concept à tout prix, de chercher à se rassurer dans les yeux des autres. Nous devons entretenir un rapport plus pur, plus décomplexé et plus vrai à la création. Faire de l’art avec ses tripes et pas seulement du bout des doigts. Que les artistes profitent de cette mode pour se remettre en cause ! Sinon, elle n’aura aucun intérêt, ni pour eux ni pour les collectionneurs.

Entretien réalisé par Olivia Marsaud pour Arles paper OFF the wall, publication officielle de la 47ème édition des rencontres d’Arles.

http://www.fondation-sindikadokolo.com/fr/
http://www.offthewallphotobook.com
http://www.somethingweafricansgot.com/