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Les agences photo, une résistance française
Sipa Press, l’agence tous risques

Depuis la création des premières agences photographiques au tout début du siècle dernier, ces structures de production et de diffusion n’ont eu de cesse de s’adapter aux (r)évolutions du métier et, plus largement, aux transformations de nos sociétés. De l’âge d’or du photojournalisme à l’apparition de l’intelligence artificielle générative, en passant par l’arrivée du numérique, comment ces agences ont-elles fait face aux différentes crises qui ont jalonné leur histoire ? Après notre rencontre avec Marine Merindol, directrice des opérations de Magnum Photos, découvre notre entretien avec Mete Zihnioglu, directeur Sipa Press.

C’est à Paris, en 1969, que le photoreporter turc Gökşin Sipahioğlu (1926-2011) commence à distribuer ses images et celles d’autres photographes auprès de la presse. En 1973 il fonde l’agence Sipa Press. Le modèle économique de départ est simple : l’agence et les photographes se partagent à parts égales les ventes des images. À cette époque, les transactions se font principalement en liquide et ne sont soumises à aucune charge sociale.
Le directeur de Sipa Presse, Mete Zihnioglu a intégré l’agence en 1973 à l’âge de 16 ans en tant qu’étudiant. Aujourd’hui, l’agence rassemble plus de 13 000 photographes partout dans le monde et conserve 20 millions d’archives, dont 500 000 à 600 000 sont numérisées.

« L’État finance la presse à tous les niveaux. L’AFP perçoit une aide de 120 millions d’euros sur un chiffre d’affaires de 300 millions, soit 40 %, alors pourquoi ne pas aider les autres agences de presse françaises ? Nous sommes une petite dizaine à produire du contenu. Si l’État accordait environ 5 millions d’euros par an à toutes les agences réunies, en fonction de leur production, ce ne serait pas grand-chose pour lui, mais ce serait énorme pour nous. Il reste sourd à nos demandes : nous ne recevons aucune aide de l’État. La photographie est vraiment l’enfant orphelin de la presse. »

Portrait de Mete Zihnioglu © Sipa Press

Des crises successives

De la crise de la presse à l’arrivée de mastodontes tels que Getty Images, une agence et banque d’images américaine leader sur le marché, les agences de presse photo ont été soumises à des crises dont certaines n’ont pu se relever. Sur ces 25 dernières années, Sipa Press a divisé son chiffre d’affaires par trois, ne collabore plus avec certains groupes de presse, mais résiste, malgré une visibilité à court terme.

Mete Zihnioglu nous explique : « Jusqu’à la fin des années 90, nous avons vécu des temps glorieux mais tout a basculé en 1998 : les prix ont commencé à chuter, Sipa a été vendue à Corbis et Getty arrivait sur le marché… À cela s’ajoutait une dette vis-à-vis de l’URSSAF qui fragilisait plusieurs grandes agences, dont la nôtre. La loi Cressard de 1974 imposait que l’on paie les photographes avec une fiche de paie. Aujourd’hui, seuls les photographes titulaires de la carte de presse sont payés en piges salariales. Nous leur reversons 35 % sur les ventes. Les images de plus de deux ans peuvent être payées en droits d’auteur, et nous pouvons alors leur reverser 50 %.
Le numérique fait son apparition au début des années 2000. Nous avons été parmi les premiers à passer au digital, très vite rattrapés par d’autres, comme l’AFP ou les agences filaires telles qu’AP ou Reuters qui sont devenues de sérieuses concurrentes. Comme elles ont conservé leurs prix et leurs abonnements avec les quotidiens, nous n’avons pas eu le choix de nous recentrer sur la presse magazine. Cela ne fait que quatre ans que nous fournissons à nouveau les quotidiens, mais à des prix nettement inférieurs.
Il y a 25 ans, nous générions 12 millions d’euros de chiffre d’affaires par an. Après 2010, nous sommes descendus à 6 millions, et aujourd’hui à 4,5 millions. Le problème n’est pas tant la baisse du chiffre d’affaires que celle des marges : si mon chiffre annuel baisse mais que je conserve des marges suffisantes pour faire vivre les photographes, il n’y a pas de problème. La situation à l’étranger n’est pas meilleure, bien au contraire. En 2000, 50 % de notre chiffre d’affaires provenait de l’étranger ; il est aujourd’hui tombé à 10 %.
J’aime dire que Sipa est une agence tous risques. Nous avons traversé beaucoup de crises et nous avons résisté. Il faut rester vigilant et se remettre en question pour savoir comment améliorer la situation. Les équipes sont là depuis 30 ans en moyenne, et c’est aussi cette expérience qui fait la solidité de Sipa. »

© Jean-Marc David / SIPA
Hall d’accueil de l’agence Sipa Press.

Résister face aux géants

Avec 13 000 photographes et 20 millions d’images en archives, on ne peut pas vraiment qualifier Sipa de petite agence. Pourtant, face à Getty Images, elle doit se montrer résiliente malgré des réalités économiques difficiles et l’impossibilité de rivaliser dans certains secteurs.

« Nous sommes très inquiets, mais pour le moment nous arrivons à faire face. La différence entre eux et nous, c’est que nous faisons du service. Ce qui est difficile, c’est que leurs prix sont très bas et qu’ils ont des accords avec beaucoup de titres et de groupes de presse avec lesquels nous ne travaillons plus ! Il faut rappeler que Getty paie ses photographes à la journée depuis l’Irlande, sans reverser de charges sociales, et que les photos sont ensuite distribuées par Getty ou ses filiales, comme l’AFP. Leur accord était le seul moyen pour la France de produire et distribuer aux États-Unis et dans le même temps Getty Images est devenu puissant grâce à l’AFP, car eux ne produisaient pas. Ils l’ont fait dans le passé avec Getty Editorial, mais cela leur coûtait trop cher, ils ont arrêté. Aujourd’hui, ils se concentrent sur le people et le « red carpet » pour des contrats avec les marques de luxe. »

Vers une aide de l’État ?

Sipa a passé plus de 25 ans à résister et à faire face aux différentes crises qui ont secoué la profession. Les journaux poursuivent leurs demandes de baisses de prix de 20, voire 30 %, mais les agences ne peuvent plus suivre. Comme nous le confie Mete, il tente de sensibiliser les pouvoirs publics à la nécessité de venir en aide à ces structures, peu nombreuses et menacées de disparition – et avec elles, un important patrimoine photographique.

« L’État finance la presse à tous les niveaux. L’AFP perçoit une aide de 120 millions d’euros sur un chiffre d’affaires de 300 millions, soit 40 %, alors pourquoi ne pas aider les autres agences de presse françaises ? Nous sommes une petite dizaine à produire du contenu. Si l’État accordait environ 5 millions d’euros par an à toutes les agences réunies, en fonction de leur production, ce ne serait pas grand-chose pour lui, mais ce serait énorme pour nous. Il reste sourd à nos demandes : nous ne recevons aucune aide de l’État. La photographie est vraiment l’enfant orphelin de la presse. »

> À relire… Entretien avec Marine Merindol, directrice des opérations de Magnum Photos
> À suivre… Entretien avec Patricia Morvan, ancienne codirectrice de l’agence VU’

https://www.magnumphotos.com/

Article publié dans le numéro #391 de juin du magazine Réponses Photo

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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