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L’art contemporain africain, le nouvel atelier à la Fondation Louis Vuitton

Temps de lecture : 3 minutes et 59 secondes

Le titre est important soulignant à l’aune de la mondialisation la dimension à la fois locale et globale de l’art de ce continent qui regroupe pas moins de 53 pays comme nous le rappelle l’un des artistes de la collection Pigozzi, Pascale Marthine Tayou qui habille les parois des escalators et le sol d’une carte de l’Union africaine.

Une mosaïque esthétique et culturelle d’un intense dynamisme où l’histoire intime et universelle se confondent et essaime tout le bâtiment de Frank Ghery, selon la volonté de Suzanne Pagé, directrice artistique au sommet de son art. Trois volets découpent les contours de ce panorama quasi muséal dans sa présentation : les Initiés, un choix d’œuvres dans le collection de Jean Pigozzi(1989-2009), Etre là, l’Afrique du sud une scène contemporaine et enfin, une sélection d’œuvres africaines de la collection de la Fondation Vuitton, le tout complété par une programmation événementielle en résonnance (littérature, musique, cinéma..).

C’est pointu et ambitieux à l’image de ce à quoi nous a habitué l’ancienne directrice du musée d’art moderne de la Ville de Paris qui défend la pluridisciplinarité dès son arrivée dans le vaisseau amiral de Gehry. Son sens aiguisé de l’accrochage et son perfectionnisme ressortent dès le début du parcours avec l’œuvre commandée spécialement à Pascale Marthine Tayou comme un seuil à franchir pour faire partie des « Initiés ».

La collection Jean Pigozzi (12 000 œuvres environ) c’est d’abord l’histoire d’une rencontre entre 2 hommes passionnés, l’héritier Simca qui souhaite se concentrer sur l’Afrique noire et non la diaspora et son conseiller Alain Magnin, découvreur inlassable et marchand (il se lance en co-commissionnant les Magiciens de la Terre puis ouvre sa galerie Magnin-A en 2009) le grand ordonnateur de ce vernissage. Dans ces salles aux immenses volumes les œuvres gagnent en majesté avec des cartels d’une vraie concision qui s’effacent devant l’émotion du spectateur. Romuald Hazoumé (qui avait fait sensation sur le stand de la galerie à Art Paris avec ses masques et ses bidons à qui il redonne vie), ouvre le bal, rejoint par de nombreux sculpteurs tel Seni Awa Camara (tradition de la poterie en Casamance), John Goba (petits personnages en bois issus de contes et croyances), Calixte Dakpogan et les ravages du Made in China en Afrique, Bodys Isek Kingelez et Rigobert Nimi adeptes du néo futurisme. Le dessin n’est pas en reste avec Frédéric Bruly Bouabré (Musée du visage africain), Abu Bakarr Mansaray (machineries imaginaires) ou Barthélémy Toguo (aquarelles hallucinatoires). Des ténors de la photographie se retrouvent : Seydou Keïta exposé au Grand Palais, J.D.Okhai Ojeikere (et sa série emblématique « Hairstyles ») et Malick Sidibé (jeunesse de l’après Indépendance à Bamako). Enfin Chéri Samba faussement candide et Moke observateur de la vie kinoise survoltée à travers leurs peintures complètent favorablement cet horizon multiforme d’une réelle cohérence et c’est là l’une des forces de Suzanne Pagé.

Ce préambule posé, le regard aigu nous pouvons découvrir le focus dédié à l’Afrique du Sud berceau d’un grand nombre d’artistes et d’initiatives relayées par les institutions et les galeries sur fond de luttes identitaires post-coloniales et apartheid. Le ton est donné dès le départ avec l’installation glaçante de Jane Alexander « Infantry with Beast »,littéralement, une armée de bêtes.Transposition de Big Brother is watching You à la sauce sud africaine avec des êtres mi-humains mi chiens sauvages. Autres chiens errants très présents dans la vie des townships et véritable fléau, avec David Koloane et le trait nerveux de son dessin. Des chiens en faïence chez Kemang Wa Lehulere « Reddening of the greens or dog sleep manifesto » qui renvoient aux expropriations abusives du régime de l’apartheid face à un large tableau noir recouvert d’un monumental graffiti réalisé spécialement pour l’exposition. Kentridge le grand nous livre à travers l’installation vidéo immersive « Notes Towards a Model Opera » sa vision de la danse comme outil de propagande pendant la Révolution culturelle chinoise. Ses grands dessins à l’entrée du parcours de processions de migrants nous rappellent aussi une réalité universelle tragique.
Les textiles sont explorés par Nicholas Hlobo qui avec « Ndize : Tail »(cache-cache) joue des ambiguïtés du genre mêlant formes organiques et préciosité des matières (satin, rubans, soie..), Lawrence Lemaoana et ses slogans sur du kanga très populaire en Afrique du sud ou Athi-Patra Ruga et ses tapisseries relatant la saga fantaisiste de différents avatars. Les technologies numériques sont saisies par Bogosi Sekhukhuni qui se met en scène dans des scenarii futuristes new age ou Sue Williamson auteur de nombreux essais fondateurs qui dans une double projection soulève deux visions contradictoires de jeunes sud africains face au drame de l’apartheid.
C’est cette génération des born free, plurielle et affranchie que scrute trois jeunes photographes : Musa Nxumalo (jeunesse noire et urbaine des townships), Graeme Williams (aspirations de ces jeunes adultes en butte à une ségrégation toujours présente) et Kristin-Lee Moolman (androgynie des jeunes branchés de Johannesburg). Jody Brand, la benjamine de l’exposition se saisit aussi de la photographie pour interroger les stéréotypes liés aux minorités avec la série « Say her name » qui reprend le hashtag créé autour des agressions subies par les femmes, en sublimant le corps des femmes noires et des queer. Kudzanai Chiurai avec sa série phare « Révélations » parodie les références à l’histoire de l’art occidental ramenées à la transition vers la démocratie d’un état imaginaire africain. Une fable virtuose et engagée pour dénoncer la corruption au Zimbabwe, son pays d’origine. Last but not least, Zanele Muholi remarquée aux dernières Rencontres d’Arles pour ses autoportraits du cycle « Salut à toi Lionne noire »aborde sans concession les questions de genre et d’identité. Nombre de ses œuvres appartiennent à des collections prestigieuses, comme c’est le cas pour nombre de ses compagnons. La photographie est également très présente dans la sélection d’œuvres de la fondation Vuitton à les étages supérieurs du bâtiment.

Dès lors à l’instar des artistes d’autres continents et comme n’a eu de cesse de le marteler Simon Njami, commissaire de Afriques Capitales à la Villette ou Marie Ann Yemsi la commissaire d’Art Paris et des Galeries Lafayette, les artistes africains sont porteurs d’une réalité multiple qui ne se réduit pas à un certain regard projeté par l’Occident.

Le nouvel atelier de la fondation Louis Vuitton entend bien aller au delà des poncifs et clichés habituels et cet événement est assurément le point d’orgue du printemps culturel africain à Paris.

INFOS PRATIQUES :
Art/Afrique, le nouvel atelier
– Les initiés, un choix d’oeuvres de la collection d’art africain de Jean Pigozzi (1989-2009)
– Etre là, Afrique du Sud, une scène contemporaine
– L’Afrique dans la Collection de la Fondation Louis Vuitton
Jusqu’au 28 août 2017
Fondation Louis Vuitton
8 Avenue du Mahatma Gandhi
75116 Paris
Réserver votre billet : Billetterie en ligne
http://www.fondationlouisvuitton.fr