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Rencontre avec Jean-Luc Feugeas

Temps de lecture estimé : 4mins

Jean-Luc Feugeas est, disons le d’entrée de jeu, mathématicien ET artiste, les deux en même temps et entre autres… c’est une affirmation, c’est une question d’équilibre, d’ordre et de désordre, d’alignement.  Jean-Luc est vif, rapide, et je comprends vite que je vais devoir suivre le rythme.

L’alignement, c’est ce que l’on cherche en se retrouvant devant une installation de l’artiste. Je me positionne au niveau du totem en face de la sculpture, et cherche la bonne position. C’est bon, je la tiens et là, la magie opère, le monde se cale. L’arrière plan, composite d’immeubles des années 70 avec ses volutes et matières sorties de l’espace et d’immeubles cossus en pierre bordelaise font un bon en avant. L’espace se réduit et la sculpture recule, pour aller rejoindre le paysage. Mais ce n’est pas tout, Jean-Luc m’attire vers un des angles et me montre alors un second point de vu. Je vois un cercle se former et une ligne menant à une tête de lampadaire (oui le monde se déforme quelque peu si on commence à tourner autour), on continue. Le cercle est maintenant une forme ovoïde et disparaît pour me laisser entrevoir le troisième point de vu qui, plus simplement vient rejoindre une bordure.

Ce qui intéresse Jean-Luc, c’est le temps, le rythme et l’individu.

Je m’attendais à avoir une discussion sur l’espace urbain, sur l’intégration de l’oeuvre dans la ville (so 2005). Mais non, pas du tout, et ça pique ma curiosité, parce que je regarde quelque chose et j’entends quelqu’un qui me parle d’autre chose. Jean-Luc me parle de l’expérience de l’oeuvre comme de la capacité pour chacun de questionner son équilibre. Face à une oeuvre abstraite, l’être cherche à ordonner ce qu’il voit. Seulement, l’ordre c’est le désordre. Accrochez vous on passe à la vitesse supérieur:

Notre intuition théorique de la physique, induite par les lois classiques, est essentiellement particulaire. Si l’eau contenu dans un verre par exemple peut être en première approximation représentée par des particules interagissant entre elles comme le feraient de simples billes, deux objections s’opposent pourtant à cette approche. En premier lieu, le verre d’eau contient 2000 fois plus de molécules d’eau qu’il n’y a de volumes de verres d’eau sur toute la planète. Ainsi, sommes-nous dans la stricte incapacité de décrire cet objet de notre vie quotidienne de manière déterministe, comme les lois fondamentales de la physique Newtonienne nous inviteraient à le faire. Cette échelle dite « microscopique » est en effet non seulement strictement intangible à nos sens mais est également rigoureusement inaccessible aux moyens de calcul modernes.

En schématisant, nos sens ne nous donnent pas à voir « la » réalité mais « une » réalité. Celle que nos sens nous laisse percevoir. Cette réalité autour de laquelle nous avons construit des lois physiques pour la comprendre et qui nous en éloignent parfois. La notion de “flèche du temps” par exemple nous est constitutive et tangible dès lors que l’on observe un verre d’eau qui tombe sur le sol et se brise – le film de cet évènement est sans équivoque dans son déroulement temporel – ce constat incontestable nous échappe pourtant dès que l’on observe les particules contenues dans ce verre dans le formalisme du modèle physique classique. Nos sens disent vrai et le modèle a tord. Par contre, nos sens nous trompent lorsque nous nous interrogeons sur la notion d’équilibre concernant ce même verre d’eau. Il est composé d’un nombre infiniment important de particules qui entrent en collision. Dans ce verre, apparemment au repos, cette action se répète à l’échelle microscopique autant de fois qu’il y a de molécules dans le verre de manière anarchique. Cet équilibre est caractérisé par le plus grand désordre. JLFeugeas.

Je quitte Jean-Luc une heure après avec cette nouvelle perspective en tête et je retourne faire le tour de sa sculpture en me questionnant finalement sur ma relation personnelle à l’équilibre et surtout au déséquilibre. Que se passe-t-il si je « contrarie » le système? Que se passe-t-il si je refuse cet état de stabilité que m’accorde l’artiste, l’espace d’un instant? Voilà, ça, ça m’intéresse… Maintenant à vous de voir.

Esplanade Charles de Gaulle
Bordeaux Mériadeck

Découvrir le site internet: http://feugeas.com/

 

 

 

Glwadys Le Moulnier
Glwadys Le Moulnier : Photographe indépendante aux multiples casquettes, elle vogue après un master en Photographie et Art Contemporain entre photographie corporate, photographie plasticienne, technicienne pour des photomatons vintage et voyages. Installée à Bordeaux depuis près de deux ans elle partage ses expériences entre conseils aux entrepreneurs et recherches photographiques personnelles sur les processus de construction identitaires. http://glwadyslemoulnier.com

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