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Le soulèvement populaire réclamant « dignité, liberté et justice » a commencé en Syrie il y a sept ans. Les commémorations médiatiques sont terminées, la tuerie se poursuit. Contre l’oubli, l’indifférence et l’impunité, les « Timbres de la Révolution syrienne » nous rappellent les histoires à hauteur d’homme, de femme et d’enfant qui jalonnent notre Histoire commune.

« Timbre pacifiste. Le timbre est une taxe payée au trésor public et sa valeur est déclarée par le peuple. »]

Depuis le 1er janvier 2012, des centaines de timbres commémoratifs remplissent un album qui n’existe que sur Facebook : les « Stamps of the Syrian Revolution ».

« Nous sommes une idée. Une idée ne meurt pas, » peut-on lire sur cette page, créée dans l’anonymat moins de dix mois après les débuts d’un soulèvement populaire et non violent déjà brutalement réprimé par le régime syrien et bientôt militarisé, confessionnalisé et cyniquement internationalisé.

Dans le flot de ces timbres qui se suivent mois après mois et année après année se dessinent en temps réel les espoirs et les tragédies de la Révolution à travers des histoires d’individus et d’événements désormais inscrits dans une Histoire commune où se côtoient hommes, femmes et enfants, musulmans et chrétiens, Arabes et Kurdes, Syriens et étrangers solidaires, citoyens ordinaires et personnalités, intellectuels, sportifs, artistes, médecins, réalisateurs et secouristes. Sans oublier les vivants et les morts (tous et toutes représentés en pleine vie, loin du sensationnalisme morbide des médias).

Méticuleusement conçues et réalisées, ces vignettes dentelées puisent dans les codes officiels pour mieux les détourner, par les images choisies, les légendes ajoutées ou le petit drapeau de l’opposition intégré dans chaque vignette dentelée. Mais ce genre de « timbre pacifiste » (comme on peut lire en arabe sur la bannière en haut de la page) n’a pas attiré que des Amis : après plus de 400 publications en 2012 et presque une centaine en 2014, la page a été supprimée par Facebook suite à des signalements massifs de contenus « inappropriés » . En plein « guerre de Facebook » entre l’Armée syrienne électronique et les opposants au régime, il a fallu la médiation de l’expert en sécurité numérique et cyberactiviste syrien  Dlshad Othman pour que le compte soit rétabli un an plus tard.

Chemin faisant, le bouche-à-oreille a sorti de son anonymat le créateur des timbres : Ammar al-Beik, photographe, cinéaste et pionnier de la vidéo en Syrie. Opposant de la première heure au régime syrien, il a dû quitter le pays après la projection au festival de Venise en septembre 2011 de son court fiction documentaire, « L’Incubateur du soleil », célébrant les débuts de la Révolution (et la naissance de sa fille). Installé d’abord à Dubaï, où il a réalisé un deuxième film à charge politico-poétique, « Dolce Siria » (2014) – et des centaines de timbres – , il fait une demande d’asile en Allemagne en septembre 2014 et vit depuis à Berlin.

Comme le souligne aujourd’hui encore cet électron libre, les « Timbres de la Révolution syrienne » relèvent d’un projet personnel et indépendant, aussi bien politiquement et culturellement que financièrement. C’est à Dubaï qu’il a démarré ses recherches sur les protagonistes du soulèvement en cours, réunissant des photos, des textes, des affiches, des dessins et tout ce qui pouvait à la fois documenter les actes et transmettre les valeurs d’une Révolution démocratique, non sectaire et non violente. Avec les débuts très remarqués de la page Facebook, les suiveurs ont pris l’initiative d’y envoyer directement des demandes de nouveaux timbres, surtout pour commémorer les victimes parmi leurs amis ou parents.

A l’image des espoirs, les nouveaux timbres se font plus rares depuis la réouverture de la page en 2015. On constate aussi des trous dans la numérotation, en partie parce que quelques images ont dû être retirées en guise de compromis avec Facebook, mais aussi, explique Ammar al-Beik, parce qu’il en a supprimé d’autres lui-même : « Je croyais que certaines personnes s’étaient rangées en toute honnêteté du côté de la Révolution. Mais au fil des ans, j’ai découvert – ou les Syriens ont découvert collectivement – qu’elles n’étaient que des opportunistes. »

A l’occasion du 7e anniversaire de la Révolution, il propose deux « éditions spéciales », dont un consacrée au footballeur Cristiano Ronaldo et ses « sept mots pour les enfants syriennes » : « Soyez forts. Croyez toujours. N’abandonnez jamais. » Quant à l’autre, il s’agit plutôt d’un rappel aux grandes puissances sous forme d’une photo d’archive de la visite officielle de Bachar et Asma al-Assad au palais de Buckingham en 2003, assortie d’une citation prémonitoire de la Reine Elizabeth II : «  Les bons souvenirs sont notre deuxième chance de bonheur ».

Comme le remarqueront les vrais « collectionneurs », ces deux éditions spéciales introduisent un nouveau système de numérotation précisant le nombre de jours écoulés depuis le début du soulèvement (2 555 au 15 mars 2018). Et cela, selon Ammar al-Beik, parce que « chaque jour au cours de ces sept dernières années mériterait un timbre afin de le graver dans l’Histoire ».

https://www.facebook.com/Stamps.of.the.syrian.revolution/

A voir :
« L’incubateur du soleil », la première des courtes vidéos présentées dans la série de chroniques consacrées à « Syrie, vidéos sans frontières » :
https://www.9lives-magazine.com/14849/2017/05/11/syrie-videos-frontieres-ammar-al-beik-lincubateur-soleil/

A lire :
Delphine Minoui, « Les passeurs de livres de Daraya, une bibliothèque secrète en Syrie », Le Seuil, 2017.
Le récit par Skype interposé d’un groupe de jeunes de la ville assiégée de Daraya pour qui les livres sont devenus des « armes d’instruction massive ».

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