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Carte blanche musicale à Daniel Templon

Temps de lecture : 2 minutes et 24 secondes

Si l’on me demande ce que j’aurais aimé faire d’autre que le métier de galeriste, ma réponse est sans hésiter : architecte ou chef d’orchestre. Construire, créer, diriger, faire surgir de l’ordre, de l’harmonie, de la beauté.  J’ai toujours eu cette fascination pour le chef d’orchestre « rien dans les mains, rien dans les poches, tout dans la tête », et simplement d’un geste et d’un regard il produit ce qui peut s’appeler l’émotion suprême.  A défaut d’être devenu chef d’orchestre, la musique  m’accompagne presque quotidiennement.

Ma première passion, avant la découverte de la peinture, c’était la musique. Le jazz dès l’âge de quatorze ans, puis la musique contemporaine, suivie de peu par la musique classique. J’ai aimé passionnément le jazz. Avec mon argent de poche, j’allais aux concerts à l’Olympia. J’ai vu Duke Ellington, Count Basie, Ray Charles, John Coltrane, Sonny Rollins, Cecil Taylor, Thelonious Monk. J’attendais les artistes à la sortie pour qu’ils me signent un autographe. J’étais même abonné à la revue mensuelle américaine Downbeat. Il y avait une émission sur Europe no 1, le dimanche soir, animée par Frank Ténot et Daniel Filipacchi, « Pour ceux qui aiment le jazz ». Il fallait reconnaître le nom des musiciens dont on passait les disques, ce qu’on appelle le blind test. Outre le fait que j’avais une bonne oreille, grâce aux informations fournies par Downbeat, je trouvais souvent la réponse avant tout le monde. Je gagnais des disques. J’ai même été invité un soir à Europe no 1 par les deux animateurs. Et puis j’ai découvert la musique contemporaine. Boulez régnait en maître à l’époque. Il avait créé le Domaine musical. Pendant des années, tous les dimanches, j’ai écouté « La Tribune des critiques » sur France Musique. On peut dire qu’Antoine Goléa, Armand Panigel, Jacques Bourgeois, Jean Roy m’ont appris la musique classique. Puis ce fut l’opéra. Le premier que j’ai vu de ma vie en 1973, seul – et à trois reprises ! –, fut le Parsifal dirigé par Horst Stein au palais Garnier, mis en scène par August Everding. Ce fut une révélation. J’ai été fasciné. Je le suis toujours. Parsifal c’est le sommet de l’art lyrique, le testament de Wagner. Depuis, je vais voir tout ce que je peux, avec la même passion, à Paris, mais aussi à New York, Salzbourg, Aix, Milan, Berlin et bien sûr Bayreuth.

Pour rien au monde je n’aurais raté le centenaire à Bayreuth en 1976, l’année du Ring de Chéreau et Boulez. Ce fut un des plus beaux moments de ma vie, et quand je regarde aujourd’hui à la fin du Crépuscule, la scène de l’immolation de Brunehilde (chantée par Gwyneth Jones) et l’embrasement de Walhalla, j’en frissonne encore. Bayreuth reste le lieu magique où ceux qui aiment l’opéra rêvent d’aller encore et toujours.

Peinture et musique, chez moi, ces deux passions, ces deux pulsions, scopique et phonique, s’entremêlent. Non que je pense à Courbet lorsque j’écoute La Mer de Debussy ou à Guernica avec Le Sacre du printemps, mais s’installe une émotion de même intensité, de même registre. Pleurer sur Isolde ou rester en arrêt comme fasciné devant La Tempête de Giorgione, la Bataille de San Romano de Paolo Uccello ou un triptyque de Bacon : ce sont les mêmes cordes qui vibrent. Quel bonheur d’être seul dans sa voiture avec France Musique ou des CD… Si toutes les époques et tous les styles me touchent, de Monteverdi à Messiaen, de Scarlati à Berg en passant par Mozart, Beethoven et Strauss, en plaçant en avant, comme le « père » de tous, Jean-Sébastien Bach, la forme que j’aime le plus, c’est l’opéra. Et comme dans mon métier de galeriste, je ne pratique pas d’exclusive : on peut aimer Bach en se réveillant, Mozart dans la matinée, Beethoven ou Messiaen dans l’après-midi, Verdi le soir, Debussy ou Fauré avant d’aller dormir… et Wagner tout le temps.