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Pour cette troisième carte blanche, notre invitée de la semaine, Fanny Lambert, nous présente la photographe et plasticienne Marie Sommer. Pierres, monolithes, roches, flores, paysages déserts, reliefs saillants, dans les images de Marie Sommer, tout s’arrange et se mélange en géométrie naturelle. « Une existence de l’instant » comme semble l’évoquer Roger Caillois qui figure aux côtés d’elles dans son livre « Surfaces ».

Il y a ici la matière originelle et l’histoire composée ou décomposée en strates. Le tout dans un va-et-vient sourd où extériorité et intériorité murmurent entre les failles ou à mille lieues sous terre.
Il est question ici de poids. Celui de la terre et de la pierre. Puis il y a celui de l’histoire. Ni géologie, ni archéologie, l’artiste fait pourtant émerger le récit des pierres et des hommes dans une architecture atemporelle. Celle de la mémoire des ruines, des sarcophages, des lieux impénétrables et étouffés. Des mystères à déterrer mais pas toujours à révéler. C’est leur absence qui saute aux visages. A celui ou ceux qui, ailleurs, ont existé. Peut être dans d’autres visions ou « ruines d’après » que cette topographie de l’invisible cherche à dévoiler.
Documents de la Stasi, lieu berlinois rendu à son sort (Teufelsberg), livres issus d’une bibliothèque errante et abandonnée de Yougoslavie, les lieux crient depuis les sous-sols dans la photographie de Marie Sommer. On pense alors à une étude de terrain comme s’il s’agissait de la contextualisation d’un paysage historique.
Documentation et voyages sont les deux pôles d’une démarche qu’elle renverse. Dans ce système, les installations mettent à plat les aspérités des sites en même temps que les événements des cultures qui leur sont liées.
Le livre a également sa place. Une place qui nous arrêté et que l’on a souhaité pénétrer. Comme on le ferait en rentrant dans ces bâtiments qui n’en finissent pas de solitude et de ruines.
Si la photographie et le document, au même titre que le livre, s’entremêlent étroitement, que ce soit à travers les livres ou certaines installations, l’image-mouvement fait à plusieurs reprises son apparition. En effet, en 2016, l’artiste cosigne avec Anne-Charlotte Finel le film La Ronde de nuit. L’installation Stase confirme également ce goût pour l’image vibrante et spectrale que confère la présence du mouvement.

J’ai rencontré Marie Sommer il y a peu lors de son exposition Surfaces au Musée de Minéralogie à l’Ecole des Mines de Paris (festival Photo Saint Germain, octobre 2018). Nous parlions livres, trace et isolement des images.
Pour cette carte blanche, j’ai eu envie de creuser ces éléments d’interdépendance et d’assemblage qui participent chez la photographe d’une manière, plus que d’un concept.

Née en 1984, Marie Sommer est diplômée des Arts Décoratifs (2009) et de l’ENSP (2012). Depuis 2017, elle conduit un doctorat de recherche et de création en cotutelle avec Le Fresnoy (Studio national des arts contemporains de Tourcoing) et l’UQAM (Université du Québec à Montréal) où elle poursuit des recherches sur les archives invisibles de la Guerre Froide.

> Le livre semble être un objet notable pour toi. D’abord en tant qu’étape du travail, comme c’est souvent le cas, mais pas uniquement. Qu’est-ce qui est en jeu avec le livre chez toi ?

Le livre est un objet important pour moi puisqu’il me permet de plier mes images pour les faire apparaître. C’est aussi un objet qui produit une grande liberté au regard. Il laisse au regardeur la possibilité de maîtriser son temps d’observation et d’entrer dans un rapport intime aux images. Par ailleurs, l’un de mes questionnements vis à vis de l’image se situe à l’endroit de son lien à l’archive et je crois que le livre peut en être une incarnation possible. Par exemple, avec le projet Les Ruines Circulaires réalisé en 2016 et exposé à la fondation Gulbenkian, au Deichtorhallen de Hambourg et plus récemment à la Galerie Eric Dupont en septembre dernier, je mets en place un dispositif d’installation imaginée à partir de cinq photographies et d’une table recouverte d’ouvrages. Les photographies figurent les ruines d’une bibliothèque Yougoslave abandonnée. Nous avons d’un côté les photographies de monticules de livres amoncelés anarchiquement au sol, et de l’autre, ces mêmes livres posés et ouverts sur la table. De façon récursive, les livres apparaissent par deux fois. Une fois dans l’espace de la bibliothèque et une autre dans l’espace même de l’exposition. Ils deviennent alors l’archive du lieu et le symbole de son imminente disparition.

> Selon moi, il y a un aspect saillant dans cette approche du livre qui consiste à multiplier les invitations faites aux auteurs. Qu’il agisse de  Surfaces (Bilbao Arte Fundazoa, 2015) avec les textes de Roger Caillois et surtout d’Albert Corbi, de Jean-Yves Jouannais pour le livre Teufelsberg (Filigranes, 2010) ou encore Bruce Bégout et Jean-Christophe Bailly, quel sens lègues-tu à ces mises en regard que tu évoques ? Est-ce la nécessité de faire s’entretenir ton travail photographique et plastique avec les figures du langage ? Ou est-ce pour toi autant de façons possibles d’appréhender formellement ton travail ? Il y a là comme juxtaposées la voix des livres, des lieux et des auteurs, fouillant ou cherchant une sorte de combinaison essentielle qui ferait émerger tes images.

C’est un contrepoint narratif à mes photographies que je cherche à effectuer, mais aussi l’envie de créer une surprise car les auteurs que je convoque sont laissés très libres dans leur création. Il s’agit également de dérouler un fil narratif que l’on peut retrouver par enchevêtrement à la fois dans mes travaux et ceux des auteurs. Avec Jean-Yves Jouannais  par exemple, nous avons collaboré sur deux projets distincts. La première fois en 2009 pour Teufelsberg. La seconde pour Une île qui va paraitre. Nos projets s’imbriquent dans les productions de l’un et l’autre. Pour Une île, c’est une fiction qu’il a imaginé dans une bibliothèque abandonnée du bâtiment de Prora sur l’île allemande de Ruegen. Bien qu’étant précisément le sujet du livre, la bibliothèque dévastée et fictive aurait été conçue en 1993. Elle reprend la figure d’un autre de mes projets sur une bibliothèque yougoslave abandonnée dans les années 1990 située à Kumrovec en Croatie. Le titre que j’ai donné à cette série est celui d’une nouvelle de Borgès : Les Ruines Circulaires. On retrouve cette imbrication et jeu de double dans le texte sur Albert Speer dans l’ouvrage de Jean-Yves Jouannais  L’usage des ruines : portraits obsidionaux (éd. Verticales, 2012) où l’auteur place l’intrigue à Teufelsberg de la même manière. La bibliothèque fictive de Prora est celle de La Bibliothèque de Hans Reiter (éditions Grasset & Fasquelle, en 2016). Il y a un jeu de reprise, de mise en abîme et de fiction qui vient jeter un trouble quant à l’aspect très documentaire que peuvent recouvrir mes photographies. Avec Bruce Bégout, nous avons imaginé un ouvrage sur un lieu dont la localisation est laissée ambiguë. Son texte est parcellaire et n’indique rien de plus qu’une traversée. Concrete Island (atlante) a été conçu au travers d’une collaboration épistolaire. Je n’avais jamais rencontré l’auteur et il ignorait où les photographies avaient été réalisées. Le texte qui vient ici éclairer l’origine des images est un leurre.
En poursuivant cette collaboration, nous avons imaginé un texte pour l’installation vidéo Stases présentée au Fresnoy en 2018. Celle-ci est constituée de deux parcours filmés en 16 mm. L’un plonge dans les archives de la Stasi et l’autre, scrute des centaines de millions d’images de surveillances conservées par les lieux. En parallèle de ces deux films, un écran noir fait défiler un texte dont le spectateur croit d’abord qu’il est un témoignage d’un agent de la Stasi avant de s’apercevoir de certains anachronismes, au moment de l’évocation d’éléments de vidéo surveillance, de réseaux sociaux et de datas numériques actuels. Ici, le texte défile en sous-titre et s’écoule pour disparaitre. Il crée un leurre supplémentaire entre ce qui est montré dans les films et une narration sans image.
Pour ce qui est de ma collaboration avec Jean Christophe Bailly, nous avions d’abord échangé des livres lors d’une conférence, faute de rencontre. Puis, j’ai relu le texte qu’il avait publié pour l’étonnante exposition Être Pierre au Musée Zadkine au moment de la proposition pour le Musée de minéralogie des Mines. A la suite de cette lecture, je lui ai demandé s’il accepterait d’écrire sur ce que j’appelle l’archive minérale.  « L’histoire qui vient avec les pierres est sur notre planète la plus ancienne et même si leurs récits sont cachés, les pierres sont notre archive la plus sûre, la plus lointain »e. (Jean Christophe Bailly)

> Si l’on s’amuse à pousser l’analogie à outrance, pourrait-on dire qu’il existe un lien fibreux entre le fait de faire émerger comme tu l’envisages la matière, la pierre notamment, sans nécessairement en révéler l’essence ? Comme il en serait d’un point de vue « topic », cette fois, de la grande Histoire.  Telle une légère remise à niveau des soubassements qui ne les conduiraient pas pour autant à éructer tout ce qu’ils savent. Disons en quelque sorte que l’idée serait une traversée de l’histoire sans avoir à fendre ou perforer la terre pour faire parler les lieux.

Je pense à l’aspect invisible des roches, à leur intérieur au mutisme des pierres, et par extension, à certaines ruines qui me renvoyait l’idée de surfaces multiples des photographies. Question par ailleurs évoquée dans le texte d’Albert Corbi pour la série Surfaces. L’intention pour celle-ci était de révéler le symbole de la pierre et sa surface d’impression du temps, cet ultime reste. « Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort, et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps ». Roger Caillois, Pierres, 1966.
De la même manière, avec la série Spectres, je tente une fois encore de confronter surfaces photographiques et surfaces minérales, et de découvrir l’aspect invisible au coeur de la matière.
Pour dévoiler ce qui au cours du phénomène radioactif demeure imperceptible pour l’œil humain, je suis allée en 2017 à Jachymov en République Tchèque dans la ville même où Marie Curie a extrait le Pechblende pour ses recherches. Rejouant l’expérience de Becquerel, j’ai exposé des surfaces photosensibles au rayonnement invisible de pierres radioactives pendant plusieurs mois. Les pierres ont irradié de manière aléatoire les surfaces photographiques de taches spectrales. Les négatifs exposés au rayonnements radioactifs étaient ainsi disposés sur des boites lumineuses dans les vitrines des collections du musée de minéralogie de L’École des mines (exposition Surfaces, 2018). Dans ce musée, les pierres, pareilles à des archives photographiques sont accumulées et conservées dans une tentative d’explication de l’histoire de la Terre. J’ai été frappée par ce lieu et cette volonté de classer, d’archiver et de montrer les minéraux dans une oscillation à la fois scientifique et sensible, comme s’ils pouvaient parler.

Sites :
http://www.mariesommer.com
http://www.musee.mines-paristech.fr/Evenements/ExpoTemp2018/Surfaces/
http://www.eric-dupont.com/exhibitions/cat_past/year_2018

Lien vers le film La Ronde de nuit, 2016, Marie Sommer et Anne-Charlotte Finel :

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