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Une rêveuse en éveil. Conservatrice en chef du MAC/VAL, Alexia Fabre historienne de l’art, s’est penchée à l’invitation de la RMN, avec Philippe Malgouyres, Conservateur en chef musée du Louvre, sur les mythes et représentations artistiques associés à la Lune. En quoi a t-elle fasciné les hommes depuis les temps les plus reculés ? Comment les artistes traduisent-ils son ambivalence ? Pourquoi les femmes ont-elles été oubliées d’une telle conquête ?

Autant d’enjeux qui à l’occasion du 50ème anniversaire de l’amerrissage d’Apollo 11 et premier homme sur la lune sont réactivés avec poésie et ambition dans un parcours méditatif qui dépasse le champ de l’art et la science.
C’est avec passion et rigueur qu’elle a répondu à nos questions.

Pourquoi la lune fait-elle encore rêver ? selon le titre de votre essai pour le catalogue

On pourrait se poser la question de la permanence de ce pouvoir qui se traduit depuis l’aube de l’humanité. Depuis que l’homme est homme et qu’il sait se représenter au monde il figure à ses côtés ce compagnon qu’est la lune qui exerce sur lui ce pouvoir d’influencer, stimuler et fertiliser son imaginaire.
On pourrait croire que ce pouvoir allait faiblir depuis les premiers pas sur la Lune et la connaissance poussée de cet astre qui s’est révélé dans sa matérialité relativement infertile, or on se rend compte qu’il n’en est rien. C’est bien le point de départ de cette exposition d’œuvres d’art qui traversent les siècles. Même si la lune a perdu ses pouvoirs magiques et certains de ses pouvoirs symboliques, comme l’explication de phénomènes naturels mystérieux ou la question des humeurs, elle en a revêtu d’autres, plus formels. Elle reste et c’est ce qui est assez merveilleux le compagnon de nos jours et de nos nuits.
Mais l’homme à travers cette aventure spatiale y a rencontré ses propres limites, générant une sorte de vertige existentiel. C’est ce que traduisent les œuvres d’art contemporain que nous avons essaimé dans l’ensemble du parcours, cette question de la perte des repères, de la dernière frontière, de l’homme résolument face à lui même. Les pouvoirs de la lune se sont ainsi déplacés pour rejoindre des questions de l’ordre existentiel plus que phénoménal.

Comment avez-vous procédé à la sélection des œuvres en lien avec Philippe Malgouyres co-commissaire ?

Nous avons été choisis par la Réunion des musées nationaux car nous sommes tous deux, à des périodes très différentes, des historiens de l’art. Nous étions face à un champ infini des possibles et après de nombreux voyages, rencontres, échanges, dérives..il nous a fallu opérer des choix assez douloureux pour tracer des voies en grande partie orientées sur l’art occidental. Nous ne pouvions dérouler toute l’histoire en si peu de temps et sur l’espace qui était imparti. Le parti prix était de montrer la lune vue depuis la terre et par les artistes. Comment l’humanité se représente sur cette page blanche, cette surface de réflexion que la lune peut offrir.
Nos choix stratégiques en termes géo-politiques étaient aussi dictés par des contraintes de prêts et de réalisation concrète du projet.

Une large place est donnée à la création contemporaine avec des artistes comme Ann Veronica Janssens, Kader Attia, Mircea Cantor ou Ange Leccia, dans un parcours qui favorise rebonds visuels et formels plus que chronologie et récit linéaire, n’y a t-il pas un risque de perdre le fil ?

Tout à fait et c’est justement ce que nous recherchions : proposer au visiteur une expérience libre et intime de reconnexion à soi, face à ces œuvres si variées. Nous ne sommes pas des spécialistes, n’avons pas de thèse à développer, ni de mode d’emploi à donner. Si chacun de nous a une histoire particulière avec la lune, chacun devait pouvoir vivre cette rencontre à sa façon. Il y avait bien le risque de la dérive mais finalement peu dangereuse.
Il y a du bruit et du silence car même si de nombreux musiciens se sont inspirés de la lune il n’y a ni son, ni gravité, ni de couleur sur cet astre. Nous avions envie de retranscrire cette atmosphère propice à une introspection de l’ordre de l’existentiel.

La conquête de l’espace est majoritairement une aventure masculine et blanche, en quoi ces représentations véhiculent-elles des enjeux qui dépassent largement le champ de l’art et de la science ?

Pour résumer la conquête spatiale est selon moi, une sorte de symbole de la conquête du progrès dans le contexte particulier de la guerre froide opposant les soviétiques aux américains. C’est aussi devenu le symbole de l’homme dépassant ses limites et réussissant l’impossible. Cet impossible est en effet marqué jusqu’à présent par la culture occidentale et l’homme blanc même les choses sont en train de changer. Depuis les années 1970 d’autres sociétés se sont lancées dans la conquête spatiale comme l’université arménienne de Beyrouth qui avec ces réfugiés à Beyrouth a tenté de nombreuses expériences vers l’espace ce que raconte si bien les artistes Joana Hadjithomas & Khalil Joreige (non présents dans l’exposition). C’est le cas aussi de la pièce de Sylvie Fleury qui réinjecte dans l’ensemble de son œuvre les codes du masculin fusionnés à l’univers du féminin. Elle érige une fusée qu’elle recouvre d’une peinture rose paillette assez kitsch. Or la fusée est un symbole de la victoire, du masculin, du phallique qu’elle féminise pour démontrer que les femmes ne peuvent se contenter de la terre.
Il y a eu beaucoup de projets impliquant des femmes dans l’espace souvent méconnus, comme l’ingénieure, chef d’entreprise Margaret Hamilton, à l’origine du succès d’Apollo 11 et de l’informatique moderne et ce trio de femmes afro américaines mathématiciennes et ingénieures qui ont joué un rôle essentiel pour la NASA au début des années 1940. Citons aussi la mission Mercury 13 dans les années 1960 qui espérait envoyer des femmes dans l’espace même si les Etats Unis ont finalement renoncé. Les femmes ont donc toujours été relativement exclues mais aujourd’hui les chinois avancent qu’ils vont envoyer des femmes dans l’espace, souhaitons que cette prophétie se réalise !
Certains continents ont aussi été exclus comme l’Afrique ce que raconte ce fascinant artiste Yinka Shonibare qui montre, avec « Vacation » de façon très tendre une famille de cosmonautes, deux parents et deux enfants que l’on imagine noirs car leurs casques sont noirs et recouverts de wax ce tissus qui traduit les relations compliquées entre les pays colonisés et les pays colonisateurs. Il appelle à la participation de l’homme africain à ce type de conquête mais il évoque aussi la question très actuelle des réfugiés et peut être celle à venir d’autres réfugiés. Si un jour nous devions quitter la terre pour trouver sur la lune ou ailleurs un refuge…

Que pensez-vous de la possibilité qui nous sera bientôt offerte d’envoyer des selfies sur la lune via la mission Sanctuary ?

Je ne suis pas très étonnée ni choquée mais il ne faudrait pas non plus trop polluer la lune ! Nous y avons déjà laissé les déchets des différentes missions Apollo. Finalement la lune est le réceptacle de tous nos désirs, nos fantasmes, nos tourments. Cela rejoint l’histoire de la cartographie de la lune, depuis l’Antiquité et principalement le XVIIème siècle. Les scientifiques ont nommé les mers, les cratères, les territoires découverts à travers la lunette, du nom de leurs mécènes, leurs amis, leurs relations privilégiées, toujours avec un formidable instinct d’appropriation. Finalement la lune se fait le reflet de l’humanité et de son évolution, ce qui va se poursuivre par le biais de techniques plus contemporaines.

INFOS PRATIQUES :
La Lune : du voyage réel aux voyages imaginaires
Jusqu’au 21 juillet 2019
Galeries nationales du Grand Palais
3 Avenue du Général Eisenhower
75008 Paris
https://www.grandpalais.fr/fr

A LIRE : 
Rencontre avec Alexia Fabre, Directrice du MAC/VAL

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