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Cette semaine, nous avons choisi de vous présenter une série photographique réalisée par le photographe français Régis Feugère. Intitulée « Adventices », cette série vient documenter la mutation du quartier de L’Houmeau, sur la rive du fleuve Charente à Angoulême. Site, qui accueille le FRAC Poitou-Charentes qui vient tout juste d’exposer ce travail. Nous vous laissons découvrir les images et le texte de Pierre  Truchot.

Temps, regard, espace

Adventice, adjectif et nom féminin.
Botanique : plantes adventices, mauvaises herbes.
Philosophique : qui est étranger et introduit dans une nouvelle contrée.

Ceci est une chose entendue : Régis Feugère est un photographe. Il est cependant plus que cela : un artiste contemporain, des plus contemporains qui soient. Sans doute, pourrait-il exprimer son désir d’art par d’autres moyens, mais la photographie s’est imposée à lui comme le médium le plus adéquat pour s’affirmer en tant qu’artiste. Pour la présente exposition, l’objet technique de ce médium est un Nikon D 800, une chambre noire qui ne ressemble guère à celle que nous utilisons, nous les photographes amateurs. Cet appareil-photo exige une maitrise accomplie car dans cet objet d’apparence simple est enfouie une technologie complexe, sophistiquée. Le capteur enregistre près de trente-sept millions de pixels par cliché, cette résolution élevée permet d’obtenir une haute qualité dans le rendu des images, surtout lorsqu’il s’agit de leur donner un grand format pouvant atteindre un bon mètre de longueur. Afin que ce rendu soit optimal, et pour éviter tout bougé-flouté, Régis installe son appareil sur un pied. Voici une première contrainte : marcher, arpenter, avec tout son barda, parfois douze heures de suite, ce territoire d’Angoulême qu’est le quartier de l’Houmeau. La stabilité de l’appareil fixé sur son pied offre l’avantage d’un temps de pause long : entre vingt et vingt-cinq secondes pour chaque photographie. Cette longue durée est nécessaire pour capter et restituer dans l’image une lumière que le regard le plus aguerri ne peut pas percevoir. Une lumière aux ondes si rapides qu’elle est invisible à l’œil nu. Il existe donc dans le lent processus créatif de chaque photographie une part d’imagination et celle de Régis est particulièrement féconde puisqu’elle lui permet d’anticiper, de se représenter à priori de quelle lumière son image sera animée. Pas d’image artistique sans imagination, Régis possède et cultive cette faculté que les vieux Grecs nommaient prolepse, cette capacité d’anticiper sur une représentation à venir grâce à une bonne dose d’intuition et d’imagination.

Temps et répétition

La longueur de la durée de pose que Régis s’impose est symptomatique de son propre rapport au temps. Cet artiste est de ces personnes qui savent prendre leur temps ; mieux, il sait même le perdre, mais ce temps perdu du point de vue de l’horloge sociale est précisément du temps gagné pour la création, un temps conquis sur notre société qui nous impose d’accélérer chaque jour, toujours un peu plus. Lorsque nous nous déplaçons d’un point à un autre à des fins utiles et pratiques, nous sommes embarqués et conditionnés par une vitesse qui ne nous autorise plus à voir, à observer l’environnement dans lequel nous vivons. Ainsi, nous ne regardons plus l’Houmeau, nous le traversons et ce n’est pas parce que les gens, les bâtiments et les monuments de ce quartier sont visibles que nous les voyons. Régis s’interdit cette logique de l’accélération qui nous rend aveugles. Le temps libre est devenu un luxe et Régis s’emploie à l’utiliser à son propre rythme, un rythme au tempo plutôt lent. Afin de s’inventer le rythme qui lui sied, cet artiste a désiré et obtenu pour sa résidence une période relativement longue pour s’adonner à son art : six mois durant lesquels il a su prendre son temps pour observer, regarder le quartier de l’Houmeau et ses habitants. Et, il en faut du temps pour repérer cette benne de chantier apparemment vide qui semble abandonnée sur un terrain vague. Il faut encore plus de temps pour revenir sur ce site, pour contempler cette benne sous tous ses angles. Venir, encore et encore sur le motif, à chaque fois prendre un cliché et revenir patiemment jusqu’à ce que l’image captée convienne. La photographie ultime, celle de l’exposition, montre que le parallélépipède a finalement été photographié au milieu de la nuit, la lumière artificielle des lampadaires lui conférant une couleur rose presque pâle, une couleur inattendue pour un tel objet. L’image dévoile également des traces verdâtres qui ornent la benne, des empreintes de lierre et d’adventices révélant que cet objet encombrant a été déposé en ce lieu, il y a longtemps déjà.
Cette image est révélatrice du rapport que l’art de Régis entretient avec le temps. Cet artiste n’est pas un photographe de l’instantané, il ne cherche pas à fixer l’instant d’un flux incessant. Son intérêt se porte sur les interférences, les intrications entre le passé et le présent et seule une lumière appropriée peut restituer la patine et les altérités causées par le temps qui passe. À cette fin, Régis travaille à toute heure du jour, du petit matin jusqu’au crépuscule, mais aussi au milieu de la nuit. Cette exigence qu’il se prescrit pour capter la lumière qui lui convient a pour conséquence d’abolir, autant que faire se peut, le hasard qui n’a pas sa place dans le strict enchainement des instants temporels. Pourquoi, dès lors, chercher à le provoquer lors du processus créatif ? Au contraire, chaque photographie exposée est le résultat d’une répétition, puisqu’avant le résultat final, Régis a multiplié les clichés d’un même motif qu’il a extirpé du paysage urbain. Dans cette répétition des clichés, chaque photographie manifeste une différence plus ou moins perceptible. Ainsi deux containers blancs ne présentent pas la même blancheur en fonction de la lumière du moment, la tonalité dépendant de l’instant précis où chaque photographie est prise. Nous pourrions d’ailleurs légitimement nous demander pourquoi chaque série d’un même motif, capté à différents moments du jour, de la nuit voire des saisons n’est pas exposée. La recherche de Régis est autre, elle n’est pas celle d’un Monet avec sa même — et à chaque fois différente — cathédrale de Rouen. Notre artiste n’est pas le photographe des variations lumineuses d’autant plus que cela a déjà été fait et a déjà été vu. Son intention est ailleurs, s’il place toute sa confiance dans le temps long, c’est parce que celui-ci peut s’étirer à souhait lors du processus créatif.

Contempler, intérioriser, capter

D’abord, marcher dans les rues, s’engouffrer dans des ruelles et des cours intérieures, chercher des lieux improbables qui, à priori, n’intéressent personne. Toutes ces marches et déambulations aiguisent le regard, elles permettent de repérer des motifs que l’on ne voit plus, mais qui peuvent s’avérer dignes d’intérêt. Il est d’ailleurs indéniable que l’œil de Régis est sensible aux formes géométriques : les cubes, les parallélépipèdes, mais aussi les angles plus ou moins droits, les courbes, les lignes qui se dessinent dans le paysage urbain deviennent pour lui des repères précieux dans ses pérégrinations.
Ensuite, vient le temps du choix, une décision toujours délicate, celle de focaliser son regard sur un motif précis à partir du meilleur des points de vue possibles. Là n’est pas encore le moment de la photographie finale, il faut encore du temps, celui de la contemplation. En latin, le geste de contempler se dit con-templatio, littéralement la contemplation désigne l’acte d’entrer dans un temple, d’une manière mentale, métaphorique ou onirique. C’est un mouvement de passage dont l’origine est un élément extérieur et dont la conséquence est de venir affecter et nourrir notre vie intérieure. Ce sont ces états contemplatifs que Régis recherche face à chaque motif choisi, cela exige du temps, de la patience, du calme et du silence que seule la nuit, parfois, est capable de procurer. L’état contemplatif est un dialogue qui se tisse entre le photographe et son territoire. Une simple entrée de garage peut suffire pour instaurer ce dialogue, encore faut-il la pugnacité de se présenter trente fois face à cette entrée, jusqu’à ce qu’elle vous fasse signe, jusqu’à ce qu’elle vous parle.
Enfin, le cliché, le dernier, celui qui sera le bon. Prendre une photographie n’est pas simplement le geste mécanique d’appuyer sur un déclencheur, chez Régis, c’est à nouveau une question de passage, mais le mouvement est désormais inversé : de l’intériorité à l’extériorité ; autrement dit, de l’intensité de l’état contemplatif vers cet extérieur qui deviendra l’image fixée sur papier. Ainsi, chaque photographie restitue, incarne la contemplation intérieure. Selon Régis, pour que l’image captée soit une réussite, elle doit être, avant toute autre considération, la cristallisation du dialogue entre ses impressions, ses affects et le motif choisi dans le paysage urbain. Cet artiste crée donc des images authentiques dans lesquelles il n’y a rien à comprendre, aucun message à communiquer. Ses images sont des cristaux qui donnent à percevoir ce que le photographe a lui-même perçu, mais une perception riche de ses émotions et de ses pensées. Il existe une générosité dans ses photographies, celle d’un artiste qui a le courage d’exposer au regard d’autrui les états contemplatifs de son âme. Cette générosité s’exprime par l’intention de faire voir aux gens ce qu’ils ont au quotidien sous leurs yeux, mais qu’ils ne voient plus. Cette intention est particulièrement éloquente dans la photographie qui dévoile des rives de la Charente, une rangée d’arbres aux frondaisons généreuses. L’image a été prise de nuit, en éclairage artificiel ; les conditions nocturnes de la prise de vue expliquent ces tons dominants que sont des rouges et des bruns. Une image quasi irréelle qui peut faire germer un doute dans l’esprit du spectateur, notamment pour l’habitant habitué à son quartier : le lieu que présente cette photographie existe-t-il vraiment ? Est-il possible que je passe chaque jour devant cette rangée d’arbres sans que je l’aie remarquée ? Si de telles interrogations sourdent dans la conscience du spectateur, alors le pari est gagné : cette photographie est un succès engendré par le doute et la surprise.

Dépouillement et abstraction

La capacité de surprendre son spectateur en élargissant la qualité de son regard n’est possible que si la photographie a été soumise, au préalable, à un travail d’épuration des détails ; toute une entreprise de dépouillement du motif sélectionné afin de le restituer dans sa simplicité essentielle. En d’autres termes, moins il y a à percevoir dans une photographie, plus celle-ci a une chance d’être réussie. L’épure par la photographie est un appel et une confiance faite au spectateur : méfiez-vous des images immédiatement et apparemment belles, méfiez-vous de leur puissance de séduction si facile à obtenir car ces images sont lisses, elles s’oublient aussitôt qu’elles se dérobent à votre regard. Au contraire, l’épure favorise l’accroche, la photographie survit à son exposition, elle continue d’exister dans la mémoire du spectateur de telle manière que lorsqu’il se retrouvera une nouvelle fois confronté à la rangée des arbres qui longe la Charente, sans doute, prendra-t-il le temps de la regarder, de la contempler et d’instaurer, peut-être, un regard complice qui le rapprochera de la nature. En ce sens, l’épure toujours recherchée par l’artiste s’apparente à un véritable exercice d’abstraction. Il est, en effet, légitime d’affirmer que les photographies exposées sont des images abstraites de la réalité dès lors que nous pensons l’abstraction comme l’acte d’extraire un élément appartenant à un tout afin de le distinguer, de focaliser notre attention sur lui. Cette extraction mentale qui tend vers l’abstraction est déterminante dans l’œuvre de Régis, elle est particulièrement explicite lorsque son regard est confronté à une architecture complexe, telle une enfilade de bâtiments hétéroclites disposés selon les caprices du temps et des hommes. Grâce à un cadrage strict, un amalgame de structures métalliques, extirpé de son contexte, prend alors une autre dimension, il n’est plus un amas difforme, mais revêt la noblesse d’un temple grec. L’artiste exploite toutes les prouesses de la photographie, cet art qui devient magique lorsque le spectateur se surprend à rêver que le temple d’Héraclès d’Agrigente se niche au cœur du quartier de l’Houmeau, pour peu que l’on veuille bien le voir.

Cadrer en couleurs

L’abstraction pour atteindre l’épure consiste d’abord en un travail sur le cadrage de l’image. Contrairement à d’autres photographes pour lesquels le hors-cadre peut s’avérer aussi important que le cadre, le spectateur d’une image de Régis n’a pas à se soucier de ce qui se passe en dehors de l’image. En effet, le hors-cadre a déjà été pensé par l’artiste qui a évacué, par et lors du cadrage, tous les éléments superficiels qui n’avaient pas leur raison d’être dans l’image. Dans la notion de hors-cadre, Régis y place le déjà-vu, le bien-connu, quelque chose qui oscille entre le trivial et le pittoresque. Une image mal cadrée, chargée en détails plus ou moins signifiants prendrait le risque de faire tomber la représentation dans l’anecdotique et détournerait l’attention du regardeur. Un élément particulier et repérable dans le cadre de l’image serait comme une petite tache écarlate qui attirerait l’œil. Or, l’intention de Régis est toute autre : non pas focaliser et limiter le regard sur un détail distinctif, mais au contraire l’étendre, faire en sorte qu’il gagne en acuité et en qualité par-delà les apparences. Cette extension du regard est toujours de l’ordre du pari : (re) donner au spectateur l’envie de contempler ce qui lui est donné à percevoir, mais qu’il ne voit plus en raison d’une vision fatiguée, usée et résignée, un œil qui ne sait plus s’émerveiller devant une réalité qu’il croît si bien connaître.
Afin d’éveiller le désir de son spectateur pour qu’il renoue le lien immédiat, mais trop souvent perdu, avec sa réalité, Régis a choisi de restituer ses fragments du quartier de l’Houmeau par la couleur. Un tel choix répond à une intention qui tranche dans le champ de la photographie d’art contemporaine où la tendance est plutôt de travailler sur les potentialités du noir et blanc. Face à une photographie où toutes les nuances de blanc, de gris et de noir sont exploitées, le spectateur est implicitement prévenu qu’il est confronté à une image artistique qui cherche à montrer autre chose que la réalité sensible. Régis préfère tenter la gageure de la couleur même si celle-ci est plus exigeante pour le spectateur. À priori, son regard est invité à contempler ce qu’il croît déjà connaitre, à fortiori s’il habite ou fréquente le territoire de l’Houmeau. Mais les images qui lui sont données à observer vont précisément à l’encontre de ce qu’il perçoit chaque jour. Aussi, la décision de la couleur s’explique par la volonté de dévoiler une réalité cachée, mais tout aussi réelle que la réalité du quotidien. La couleur oblige donc le spectateur à suspendre ses habitudes perceptives et c’est dans ce suspens que chaque photographie acquiert sa dimension artistique puisque le regard est invité à inventer une manière inédite de voir la réalité des choses.
Il en va de même pour les portraits exposés. La parenté entre les images extirpées du paysage urbain de l’Houmeau et les portraits de ses habitants réside dans le suspens des habitudes perceptives. Régis ne demande rien aux personnes qu’il photographie si ce n’est de ne pas « prendre la pose ». Il s’agit simplement pour la personne choisie d’oublier les gestes qu’elle effectue par habitude, elle n’a, au contraire, qu’à se laisser aller jusqu’à l’abandon de toute posture, jusqu’à ce qu’elle s’oublie elle-même. Cet abandon nécessite un temps long, celui pour un corps de se défaire des gestes mécaniques dont il est imprégné. Lorsque le sujet atteint ce laisser-aller, lorsqu’il est en état de suspendre les attitudes qu’il adopte dans son quotidien, alors le moment opportun pour une photographie est venu.
Durant la durée de cette suspension des perceptions habituelles, qu’elle soit le fait du sujet photographié ou du regardeur, ce dernier peut alors s’émerveiller, se laisser aller à rêver. Confronté aux fragments des paysages urbains ou aux portraits, le spectateur est invité à son tour à prendre son temps, à le suspendre et d’accepter de se laisser submerger par son rêve éveillé durant lequel il communie avec les éléments de sa propre réalité qui se dérobaient jusqu’ici à sa vue. Tel est l’ultime pouvoir magique des photographies de Régis : nous éloigner d’une réalité fort connue pour mieux la retrouver durant le temps d’un rêve éveillé. Il reste à chacun de perpétuer ce rêve lorsqu’il retrouvera le quartier de l’Houmeau, un rêve rendu possible par la qualité du regard de ce photographe singulier. Qu’il en soit, par ces lignes, remercié.

Pierre J. Truchot

https://www.regisfeugere.com/

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