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Nous avons rencontré le nouveau directeur du Jeu de Paume, Quentin Bajac, à l’occasion de l’ouverture de l’exposition consacrée à Sally Mann. Il s’agit ici de l’unique étape européenne de cette première rétrospective itinérante débutée aux Etats-Unis en mars 2018. C’est donc une exposition très attendue par le public qui va dévoiler, dès demain, l’œuvre d’une photographe des plus discrètes. Nous avons également interrogé Sarah Greenough, conservatrice au National Gallery of Art et co-commissaire de cette rétrospective.

« D’une certaine manière, Sally Mann photographie plus avec son cœur qu’avec sa tête. La majeure partie de son travail est très liée, viscéralement et sentimentalement, à ses terres du sud. Ce sont donc mille et un passages qui se fraient entre la terre, les images et le cœur.« 

9 Lives magazine : Qu’est ce que les visiteurs vont découvrir dans cette première rétrospective consacrée à Sally Mann ?

Quentin Bajac : Dès demain, les visiteurs pourront venir découvrir son travail, qui est finalement assez peu connu en Europe. Sally Mann est très liée à la terre et à l’Histoire américaine, et en particulier celles de sa région natale, la Virginie. En France, nous avons assez peu eu l’occasion de voir ses images, cela va donc être la découverte d’une œuvre très singulière.

9 Lives magazine : « Mille et un passage » est la toute première rétrospective consacrée à Sally Mann, pouvez-vous nous raconter les débuts de ce projet d’exposition ?

Sarah Greenough : Tout a débuté en 2014, lorsque la National Gallery of Art de Washington a hérité d’une importante collection de tirages de Sally Mann suite à la fermeture de la Corcoran Gallery of Art. En examinant ces images, nous nous sommes rendu compte que l’œuvre de Sally Mann n’était pas connue dans son entièreté, et que c’était surtout sa série « Immediate Family » réalisée dans les années 80 et début 90 que nous connaissions d’elle. C’est ainsi que nous nous sommes aperçus que son travail n’avait jamais fait l’objet d’une rétrospective itinérante. Nous avons estimé que le travail réalisé sur plus de quatre décennies méritait d’être étudié en profondeur et montré au plus grand nombre. Pour son passage en Europe, il était évident que le meilleur écrin de cette exposition était le Jeu de Paume.

9 Lives magazine : L’exposition explore plus de 40 ans de photographie, comment avez-vous composé cette rétrospective ?

S. G. : Nous avons décidé de centrer l’exposition sur le rôle important que joue le territoire sud-américain dans l’œuvre de Sally Mann. Depuis plus de quarante ans, elle a réalisé des photographies expérimentales et élégiaques explorant ces thèmes fondamentaux de l’existence : la mémoire, le désir, la mort, les liens familiaux et l’indifférence magistrale de la nature à l’égard de l’activité humaine. Mais ce qui unit ce large corpus d’œuvres, c’est un même territoire. Sally Mann, qui est originaire de Lexington en Virginie, écrit depuis longtemps sur ce que signifie vivre dans le sud et être identifié comme une sudiste. En utilisant son amour profond pour sa patrie et sa connaissance d’un lourd héritage historique, elle questionne l’histoire, l’identité, la race et la religion – qui se répercutent au-delà des frontières.
Cette exposition est à la fois une vue d’ensemble de l’œuvre de Sally Mann au cours des quatre dernières décennies mais c’est également l’exploration de la façon dont l’héritage du Sud – à la fois patrie et cimetière, refuge et champ de bataille – émerge dans son travail en tant que force puissante et provocatrice qui continue de façonner l’identité américaine.

9 Lives magazine : L’exposition nous dévoile des images inédites.

S. G. : En effet, un grand nombre d’images n’ont jamais été montrées auparavant. Sally Mann nous a donné l’occasion unique de parcourir ses archives, et nous avons ainsi pu découvrir plusieurs images exceptionnelles de sa carrière qui n’avaient jamais été exposées ni reproduites auparavant. En outre, elle nous a permis de parcourir son plus récent travail, qui étudie comment l’histoire raciale du sud a influencé les paysages mais aussi sa vie personnelle. Aucune de ces images de marécages et d’églises de Virginie, ainsi que ses portraits d’hommes afro-américains n’a jamais été exposée ou publiée.

9 Lives magazine : D’où vient ce titre « Mille et un passages » ?

Q. B. : Il est tiré d’un poème d’un auteur écossais. Il traduit parfaitement  le fait que l’œuvre de Sally Mann est très lyrique et très marquée par les sentiments. C’est quelqu’un qui, d’une certaine manière, photographie plus avec son cœur qu’avec sa tête. Elle n’hésite pas à manier un certain lyrisme et une grande poésie, et la majeure partie de son travail est très liée viscéralement et sentimentalement à ces terres du sud. Ce sont donc mille et un passages qui se fraient entre la terre, les images et le cœur.

9 Lives magazine : C’est sa série « Immediate Family » réalisée dans le milieu des années 80 qui l’a fait connaître, ses photographies sont publiées et exposées partout dans le monde. C’est pourtant cette même série qui va provoquer la controverse au début des années 90. Les photos de ses enfants dénudés sont décrites comme « sensuelles » et on l’accuse tout simplement d’exhiber ses enfants. Ce qui était tout à fait innocent dix ans plus tôt se rapproche désormais de la pédophilie. Cette une épreuve qui blessera profondément la photographe, et qui reste douloureuse encore aujourd’hui. Pensez-vous que cette épreuve a influé le travail de Sally Mann ?

Q. B. : Cette histoire l’a beaucoup affectée, et le terme est faible, alors forcement, cela a eu une influence sur son travail photographique parce qu’elle a eu besoin de s’éloigner de la figure humaine pour se tourner d’avantage vers le paysage. Pendant longtemps cette série a été un peu l’arbre qui cachait la forêt, elle a souvent été réduite à cette série, alors que son travail s’était développé, elle avait exploré d’autres directions… Mais à chaque fois, son travail était ramené à cette série, ou plus exactement à la controverse liée à cette série, ce qui est différent parce que bien évidement cette série est bien plus riche que la caricature qui en avait été faite à travers cette polémique. « Immediate Family »
est bien entendu présente dans l’exposition, après 30/40 ans elle s’est sans doute réconciliée avec cette série. Elle a peut-être moins de réticence à la montrer. Heureusement la controverse est loin.

9 Lives magazine : En 2010 lors de l’exposition « Sa famille, sa terre » au Musée de l’Elysée à Lausanne, de nouvelles critiques affluent. Les sponsors se sont retirés, le musée a reçu de nombreuses plaintes… Ne craignez-vous pas d’avoir ce genre de réactions à Paris ?

Q. B. : Non, je pense que l’exposition montre bien qu’il s’agit de ses débuts, qu’il s’agit là d’un travail extrêmement personnel, qui se réduit à ce que c’est réellement : une mère qui photographie ses enfants dans une sphère intime, avant le déploiement de ses autres sujets liés à un cercle plus large pour revenir de nouveau à des images plus intimes sur sa famille, notamment avec la maladie de son mari… Donc je pense que le parcours fait parfaitement comprendre le travail de Sally Mann et replace la série dans un contexte bien différent, donc non, aucune crainte. Et puis c’est une œuvre que l’on ne peut pas ne pas montrer !

The Turn, 2005. Private collection. © Sally Mann

9 Lives magazine : Quelle est l’image de Sally Mann qui vous touche tout particulièrement ?

Q. B. : C’est la toute dernière image de l’exposition, « The Turn ». On voit son mari de dos, dans un paysage un peu désolé avec des fumées, dont on ne sait pas trop si ce sont des restes de brumes ou celles d’un feu. C’est une image que je trouve très hantée au sens poétique du terme. Cette dernière image est une belle métaphore sur l’être cher, et une belle réconciliation entre l’humain et le paysage…

INFOS PRATIQUES

mar18jui(jui 18)11 h 00 mindim22sep(sep 22)19 h 00 minMille et un passagesSally Mann Jeu de Paume, 1, place de la Concorde 75008 ParisType d'événement:Exposition,Photographie


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LIVRE
Mille et un passages
Sally Mann
Sous la direction de Sarah Greenough, Sarah Kennel.
Textes de Sarah Greenough, Sarah Kennel, Hilton Als, Malcolm Daniel et Drew Gilpin Faust.
Relié, 27 × 29 cm, 332 pages, 230 ill. n. & b.
Coédition Jeu de Paume / Éditions Xavier Barral
ISBN : 978-2-36511-214-3
55 €
http://www.jeudepaume.org/

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