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Tout l’été, le public montpelliérain a pu découvrir la première grande rétrospective consacrée à Lynne Cohen, l’une des pionnières de la photographie contemporaine canadienne. Visible jusqu’au 22 septembre, l’exposition curatée par le commissaire invité Marc Donnadieu nous révèle avec justesse les intentions subtiles d’une artiste engagée, qui cache derrière une apparente perfection esthétique, une vision critique de la société nord-américaine.

« Il est étonnant de constater à quel point les choses ne sont pas ce qu’elles prétendent être, comment les images de lieux exotiques manquent de conviction, les complexes touristiques de luxe ressemblent à des hôpitaux psychiatriques, et ces derniers, à des stations thermales. » – Lynne Cohen, 2001

Une relecture de l’œuvre de Lynne Cohen

Cette rétrospective survient 5 ans après son décès, et célèbre également les 75 ans de sa naissance. Pour cette exposition inédite imaginée il y a deux ans, Gilles Mora, directeur artistique du Pavillon Populaire, a tenu à confié le commissariat au conservateur en chef du Musée de l’Élysée : Marc Donnadieu. Il arrive régulièrement que le directeur artistique fasse appel à un commissaire extérieur pour réaliser des projets d’envergure, comme c’est le cas ici. Dans cette exposition, Marc Donnadieu a donné une vérité à l’œuvre de Lynne Cohen et a tenu a lui donner la parole.

Le travail de Lynne Cohen a toujours une influence très importante dans la photographie plasticienne couleur, et particulièrement en grand format, bien qu’il soit souvent réduit à un rôle esthétique et purement décoratif. Ce qui est présenté ici nous permet de mieux cerner les contours et les intentions d’une photographe qui se révèle moraliste et intellectuellement engagée.

Imaginées spécialement pour le Pavillon Populaire, les trames de l’exposition donnent une nouvelle façon de voir le travail de Lynne Cohen, avec une direction curatoriale, qui n’avait jusque là jamais été élaborée, en reprenant son œuvre dans son entier et loin de toute présentation didactique et chronologique. C’est d’ailleurs l’une des premières entorses à la volonté de la photographe. le commissaire a tenu a travailler 40 ans de photographie sous « le jeu des 7 familles », pour reprendre ses termes, afin d’affecter un ton ou un thème particulier à chaque salle.

Pour ce projet, Marc Donnadieu a pris le temps de la réflexion, en réalisant un vrai travail d’historien de la photographie. Il est revenu aux sources, pour analyser et détail l’ensemble de l’œuvre de l’artiste. Son idée première était de faire une exposition et de réaliser un catalogue qui fera date. Les images de Lynne sont connues dans le monde entier, elles sont d’ailleurs très collectionnées. La plupart des œuvres exposées viennent de collections publiques et privées, mais on retrouve également des photos totalement inédites, jamais montrées. La scénographie s’inscrit dans l’architecture atypique du Pavillon Populaire avec sa grande salle centrale et ses coursives latérales situées au premier et au second niveau.
On débute l’exposition par ses dernières images réalisées dans les années 2000. On y retrouve des tirages monumentaux, dont une partie de ses dernières productions. À la fin de sa vie, son œuvre s’est raréfiée à cause de la maladie, mais ses formats se sont considérablement agrandis. Lorsqu’on avance au fil des salles, on revient à ses débuts pour y découvrir ses toutes premières images en noir et blanc réalisées dans les années 70, avec cette photographie frontale d’un intérieur de salon d’une famille américaine, qui semble être sa toute première photographie ! Une image troublante qui vient amorcer le fil conducteur qui se déroulera tout au long de sa carrière. Il semblerait que son regard et sa signature aient gardé la même intensité au fil des décennies.

Living Room Racine Wisconsin, 1971-1972. Courtesy de l’Estate de Lynne Cohen et galerie In Situ – fabienne leclerc, Paris
© galerie In Situ – fabienne leclerc, Paris

L’école du regard

Lynne Cohen est considérée comme l’une des grandes figures de la photographie canadienne. Bien que née aux Etats-Unis, à Racine dans le Wisconsin, elle s’est installée en 1973 à l’âge de 29 ans à Ottawa, avant de rejoindre Montréal en 2005. Ayant donc vécu une grande partie de sa vie au Canada, elle a acquis la nationalité canadienne. Sa culture de l’image s’est profondément encrée dans celle de l’Amérique du nord. Elle le dira elle-même, elle s’est inspirée de nombreuses figures de la photographie comme Eugène Atget ou Walker Evans et les photographes américains des New Topographics tels que Bill Owens, Lewis Baltz ou encore Robert Adams. Si elle n’a pas d’élèves « officiels » assumés, son œuvre a été très inspirante pour d’autres photographes, et elle aura été copiée, même si ses démarches n’auront pas toujours été comprises…
Dans ces décors où vit l’espèce humaine dans le monde occidental contemporain, elle a une position critique, morale et engagée au sens politique du terme sur ce qu’est la société nord-américaine.

« Au fil d’une oeuvre rigoureuse et parfaitement maîtrisée, Lynne Cohen a ainsi subtilement décrypté les stratégies de surveillance et de manipulation des comportements individuels ou collectifs mises en place par les structures sociales, politiques, économiques ou industrielles, tout autant que les intrigues et les compromis des programmes de développement urbains, commerciaux, technologiques, médicaux ou militaires contemporains, et dont nous vivons, aujourd’hui, les derniers et tragiques soubresauts. » – Marc Donnadieu, 2019

Le réel et la vie est un jeu de simulation

Au départ Lynne Cohen a étudié la sculpture et les sciences humaines. Elle est venue à la photographie dans un second temps. Ce médium s’est révélé l’outil parfait pour retranscrire sa vision de la réalité.
À travers une photographie très descriptive du réel, elle joue sur le vrai et le faux, la réalité et l’illusion. Le point de départ de cette exposition est une citation de Lynne Cohen, qui dit « la neutralité de mes photo est un faux indice« . C’est cette phrase qui a poussé le commissaire à titré l’exposition « double aveugle » (ndlr : protocole médical, où les patients et les chercheurs ignorent qui reçoit le vrai traitement et le placebo). Ainsi l’ensemble de cette rétrospective et ce catalogue se définit au travers des « faux indices ». Quand on contemple les images, elle semblent être des documents puisque la photographe ne change rien dans la réalité, et ne fait aucune retouche. Elle conserve tout, et ce qui l’intéresse le plus dans ces lieux, ce sont les petits « défauts » comme les salissures, les prises ou les fils électriques. Ses images semblent froides et distanciées mais le commissaire y voit un grand travail sur l’empathie et l’altérité !

À l’automne prochain, Lynne Cohen cèdera sa place au travail de la photographe et performeuse féministe autrichienne Valie Export…

INFORMATIONS PRATIQUES

jeu27jui(jui 27)10 h 00 mindim22sep(sep 22)18 h 00 minDouble aveugleLynne CohenPavillon Populaire // Espace d'art photographique de la Ville de Montpellier, Esplanade Charles de Gaulle, 34000 MontpellierType d'événement:Exposition,Photographie

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