Temps de lecture : 6 minutes et 49 secondes

L’exposition « Par Hasard »organisée par la Ville de Marseille et la Rmn-Grand Palais, se tient en deux volets, à la Vieille Charité et à la Friche Belle de Mai. Guillaume Theulière, conservateur au musée Cantini et commissaire pose la question de l’aléa et de la sérendipité dans le processus créatif. Comment les artistes s’en emparent-ils et cherchent-ils à le maitriser ? Dans un parcours chronologique le premier volet de Victor Hugo à François Morellet (1850-1980) passe en revue les lois du hasard dans l’avènement de la modernité avec en point d’orgue dans la chapelle un dialogue inédit entre Robert Filliou et Gerhard Richter.

Un coup de dés cher à Mallarmé qui est relancé à la Friche autour d’artistes contemporains dans un parcours en 12 sections : Dés/Ordre/Désordre/Empreintes/Brisures/Brûlures/Eau/Moisissure/Rencontre/Poussière/Jeu/Musique. Plusieurs œuvres ont été réalisées pour l’occasion avec le soutien de fraeme. Des interactions d’une grande sensibilité et cohérence. Le catalogue prolonge et reprend ces parti pris.
Guillaume Theulière a répondu à nos questions.

«  raconter à travers le prisme du hasard une autre histoire de l’art moderne .  »

Selon vous le hasard existe-t-il en art ?

C’est une question que je me suis posée à maintes reprises et y répondre rejoint la question de savoir si Dieu existe ou pas. Je ne pense pas que le hasard existe en art. Même si Jacques Monod dans l’ouvrage « le hasard ou la nécessité » explique qu’il est à la base de tout et même de la biologique moléculaire, en art c’est un sujet différent car il s’immisce dans le processus créatif, le hasard apparaissant comme un compagnon heureux aux côtés de l’artiste. C’est ce que j’ai cherché à illustrer à travers une chronologique qui va de 1850 à aujourd’hui. L’artiste va tenter de dompter le hasard et pour paraphraser Duchamp et son « hasard en conserve », on va essayer de conserver le hasard. Car dès lors que l’artiste a décidé de le circonscrire dans un format (pictural, sculptural, vidéo, dessiné) il est de ce fait aboli, il me semble. Et comme le résume Mallarmé qui pourtant peut paraitre comme le grand représentant de cette thématique, le hasard n’existe pas en art. Pollock le dit aussi à travers son travail où il n’y a pas d’accident car tout est maitrisé, contrôlé.
Précisons qu’il existe différents types de hasard dans l’exposition, d’une part un hasard accidentel avec l’idée de la tâche, de la giclure, de la coulure, de l’automatisme, cher aux surréalistes. D’autre part, un hasard plus protocolaire dans une dimension plus contemporaine bien qu’amorcée par Duchamp avec ses stoppages étalons, qui consiste à créer un protocole pour conditionner de manière mathématique et aléatoire les formes du hasard, ce qui nous amène à François Morellet ou Gerhard Richter qui va utiliser un logiciel informatique pour répartir aléatoirement ses couleurs sur son immense tableau montré à la Chapelle.

Vos axes de recherche et parti pris scénographiques entre les deux lieux ?

Xavier Rey avait amorcé un projet quand il était conservateur au Musée d’Orsay avec l’exposition « Degas et le Nu » s’intéressant particulièrement à la technique des monotypes et également lorsqu’il travaillait au Centre Pompidou sur l’exposition « Dada » et en parallèle par un heureux hasard qui nous a fait nous rencontrer, j’avais lors de mes études à l’Ecole du Louvre, réalisé un mémoire sur les sculptures involontaires de Brassaï et Salvador Dali, démarche commune à tous les deux. Ces petits déchets qu’ils récupèrent comme des tickets de métro roulés au fond d’une poche, des artefacts que Brassaï photographie en gros plan, qui fascinent Dali et seront publiées dans la revue surréaliste Minotaure en 1933. J’ai élargi mes recherches passant de sculptures involontaires à l’art involontaire car si je pense que le hasard n’existe pas en art, il existe une forme d’art involontaire que l’artiste va être à même de capturer à travers la photographie comme chez Man Ray ou Brassaï, très présents dans le parcours. Cela rejoint aussi Gilles Clément et son « Traité succint de l’art involontaire », qui recense toutes ces formes que l’on trouve dans la nature, des détritus placés de manière aléatoire mais à qui l’artiste ou le regardeur va donner une magnificence. Xavier Rey m’a alors confié ce commissariat que j’ai pu réaliser avec l’appui de l’historienne de l’art Léa Salvador.
Notre règle du jeu était de s’appuyer sur une vraie rigueur chronologique en tous cas pour la Vieille Charité. A chaque technique développée devait correspondre une date majeure dans l’histoire de l’art.

L’œuvre d’Adrien Vescovi produite par Fræme est présente sur les 2 lieux, au seuil de la Vieille Charité et dans le hall du 4ème étage de la Friche sous les fac-similés du poème de Mallarmé, en quoi cette commande est-elle emblématique de votre démarche ?

Tout a commencé lorsque j’ai découvert le travail d’Adrien Vescovi à Marseille chez Jogging dans un lieu alors atypique, ces grandes toiles tendues teintées naturellement dans des décoctions d’eau et de pigments naturels. J’ai eu ensuite l’occasion grâce à Véronique Collard Bovy directrice de Fræme et Jérôme Pantalacci directeur d’Art-O-Rama, de visiter son atelier, point de départ de ma décision de le présenter à la Vieille Charité, plus adaptée à la dimension de ses oeuvres. La Charité devenait l’écrin idéal et à la suite d’un échange avec l’artiste, il m’a proposé de présenter cette grande œuvre qu’il intitule « Paysage aléatoire » en extérieur entre la colonnade de la chapelle. L’œuvre réalisée à partir de chutes de tissus de ses anciens travaux réunis pour créer des sortes de paysages flottants dans l’espace, capte ainsi les aléas naturels, la pluie, le vent dans un dialogue avec ces couleurs naturelles qu’il glane dans la région, (ocre de Roussillon notamment) ou lors de voyages (épices). Au préalable, tous ces tissus sont enfermés dans des bocaux pendant une certaine période pour être imprégnés de toute cette alchimie. Comme en écho cette œuvre en gestation contrairement à celle de la Chapelle, est montrée à l’entrée de l’exposition de la Friche. De plus Adrien Vescovi est actuellement visible au Palais de Tokyo dans l’exposition « Futur, ancien, fugitif ».

A la Friche les séquences déployées en 12 thématiques jouent sur la notion de sérendipité, quels critères de choix avez-vous retenu pour les artistes sélectionnés ?

Il y avait déjà beaucoup d’œuvres dans les collections des musées de Marseille au Frac, au Fonds communal, le FCAC, au Mac, Cirva, nos collections s’inscrivant étonnement dans une sorte de fil conducteur autour cette thématique. On se demande aussi si la présence de César n’aurait pas eu son influence dans l’imaginaire artistique marseillais. Ensuite quand Xavier Rey m’a proposé la Friche je ne pouvais pas concevoir ce projet sans songer à des commandes même si cela peut paraitre paradoxal. Nous avons alors mis l’accent sur 5 artistes dont l’atelier est à Marseille comme Adrien Vescovi, déjà cité mais également Gillian Brett qui récupère des écrans cassés à l’intérieur desquels elle insérer des photos de satellites Hubbles, Delphine Wibaux qui créé une technique d’impression photographique sur pierres, un travail saisissant, Robin Decourcy qui a proposé une performance de 3 jours en marge du vernissage au cours de laquelle il a détruit et reconstruit son œuvre son direct pour la vendre à des institutions sans en connaitre le résultat et Virginie Sana qui conçoit des cubes blancs de manière systématique et sérielle mais dont elle retient l’aléa des aspérités du moule en bois servant à les réaliser et qui s’interrompt en cas de rupture de celui ci. Outre ces artistes émergents invités, d’autres plus confirmés ont leur atelier à la Friche comme Gilles Barbier très influencé par le roman de Luke Rhinehart, L’homme Dés, qui va innerver l’ensemble de son œuvre. Egalement Etienne Rey dont l’œuvre très technologique en lien avec les artistes de l’Op Art est une vague d’eau aléatoire placée dans un aquarium articulé, assez fascinante ou Anne Valérie Gasc également présente à Marseille qui a travaillé avec un logiciel informatique pour dessiner des formes aléatoires que des souffleurs de verre ont ensuite réalisé. Une œuvre qui me tient à cœur également est celle de Jennifer Douzenel artiste que j’ai découvert lors d’une exposition au Centre Pompidou Metz « Peindre la Nuit » qui revendique volontiers cette notion de sérendipité, de découverte heureuse. Sa vidéo prise lors d’un voyage au Japon lorsqu’elle essaie de filmer le Mont Fudji et son reflet sur des lacs, projet empêché pour cause de météo. Elle découvre alors une patinoire en train de fondre sur laquelle le temps d’un court instant (3.33 mn) se pose le reflet du Mont Fudji. Comme un tableau vivant et muet avec une référence à Hokusaï.
Nous avons pu aussi obtenir des prêts décisifs de collectionneurs privés à Marseille tels Marc et Josée Gensollen avec l’artiste mexicain Gabriel Orozco internationalement reconnu, exposé au Centre Pompidou et au MoMa de New York et l’œuvre « Piedra que cede » cette sphère en plastine à forte valeur performative avec laquelle il a parcouru les rues de Mexico, de New York, une autre forme de sculpture involontaire.
Sophie Calle enfin, artiste qui nous tient à cœur avec Xavier Rey, l’ayant invité l’année dernière pour un parcours inédit dans 5 musées de la Ville de Marseille et qui montre sa première œuvre « la suite Vénitienne » où elle agit comme un détective privé dans une filature d’un inconnu qui l’emmène à Venise.

Le catalogue qui prolonge les expositions se veut une traduction graphique de la sérendipité en quoi est-il partie prenante de votre démarche ?

Le catalogue autant que l’exposition travaille comme Duchamp à mettre le hasard en conserve.
Une cinquantaine de techniques sont évoquées, de la tache de Victor Hugo, aux dentrites de Georges Sand, en passant par les trouvailles dadaistes (Duchamp, Man Ray), les cadavres exquis des surréalistes qui sont majeurs avec des techniques comme la décalcomanie, les frottages de Ernst, les papiers déchirés de Arp… Comme le déroulé d’un dé qui ouvrerait le champ des possibles. De plus, chaque partie est illustrée de citations d’artistes.

Comme le dit Théophile Gaultier, dernière phrase que l’on met en exergue dans le catalogue : « Le hasard, c’est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer». Ce qui rejoint votre première question, croire au hasard ou pas comme croire en Dieu. Une notion divinatoire capitale quand après la mort de Dieu annoncée par Nietzsche il a fallu pour les artistes rappeler leur rôle démiurgique, sans autre sujet iconographique particulier à présenter au public que le hasard. Il y a un vrai basculement intellectuel dès ce moment qui se retrouve de manière assez flagrante et nihiliste à travers toutes ces œuvres présentées dans le parcours.

INFOS PRATIQUES :
Jusqu’au 23 février 2010
La Vieille Charité :
https://vieille-charite-marseille.com/
La Friche :
Du mercredi au vendredi de 14h à 19h
Samedi et dimanche de 13h à 19h
Fermé lundi et mardi
Plein : 5€
 / Réduit : 3€
https://www.lafriche.org/
https://
culture.marseille.fr/
https://www.grandpalais.fr/

X
X