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Nous poursuivons notre tour des acteurs brusquement impactés au MAC VAL (Vitry sur Seine) où Alexia Fabre s’interroge avec lucidité sur les leçons à retirer d’une telle situation au niveau de notre système de diffusion de l’art et de soutien aux artistes. Savoir définir et revoir les priorités, se poser les vraies questions et mettre en place des réflexions collectives de solidarité sont parmi les pistes qu’elle propose.

Comment réagissez-vous pour faire face à cette situation sans précédent au MAC VAL en termes d’organisation, programmation, veille technique, ressources humaines.. ?

Comme tous les musées et institutions cultuelles nous avons été pris de plein fouet par la fermeture, qui nous prive de notre sujet : la rencontre des oeuvres avec le public. Un musée est un lieu, le lieu de cette rencontre.

La fermeture a été d’autant plus brutale que nous avions ouvert une semaine avant le MAC VAL « refait » à neuf, avec l’exposition du duo Brognon Rollin, « L’avant dernière version de la réalité », leur première monographie, mais également l’exposition de la collection « Le vent se lève », consacrée aux relations qui lient l’Humanité à La Terre.
Cela a donc été un réel déchirement.
L’action culturelle et éducative pour accompagner ces deux nouveaux projets était bien entendu mise ne place, les artistes et intervenants invités, donc nous avons tout de suite décidé de les rémunérer malgré la déprogrammation, le report de leurs interventions afin qu’ils soient le moins pénalisés possible par cette situation.
A distance mais souvent réunis par le miracle du numérique nous nous interrogeons aujourd’hui bien sûr sur le calendrier de la réouverture, les reports.
Nous avons décidé de prolonger de trois semaines l’exposition Brognon Rollin qui ne se terminera qu’après les Journées du Patrimoine le 19 septembre. Il ne devrait pas y avoir d’autre report dans la programmation artistique, mais bien sûr je parle au conditionnel, c’est une situation inédite et complexe de travailler avec l’ensemble de l’équipe sur des échéances inconnues à ce jour. A l’heure où je vous parle, nous espérons relancer l’ensemble de l’activité culturelle adressée au public avec le Pic Nic du musée le dimanche 5 juillet prochain. C’est une invitation très emblématique de nos actions et de notre relation à la population car ce pic nic dans le jardin du musée réunit nos partenaires associatifs, éducatifs de l’année écoulée, mais aussi les voisins et en général les amis du musée.

Quelles solutions digitales avez vous mis en place et avec quelle visée ?

Comme je le disais nous sommes privés de notre matière première et réelle, le lieu, les œuvres (en vrai !) et le public.
Nous tentons donc de poursuivre notre mission de rencontre entre les projets artistiques, les artistes et le public en développant, sous la forme de rendez-vous régulier chaque jour à 13h sur les réseaux sociaux et le site une offre numérique qui rende compte de la personnalité du MAC VAL : avec des rencontres avec des artistes, leur voix, leur témoignage, leur présence , ou leur atelier : nous lançons en effet un très beau rendez-vous où l’artiste, aujourd’hui Ange Leccia nous montre son atelier, le lieu de son confinement mais aussi de son travail, de sa création.
Beaucoup d’artistes répondent avec enthousiasme à cette invitation de continuer, autrement de s’adresser au public.
D’autres rendez-vous, à l’adresse des enfants (jeux…) sont également programmés, comme la diffusion d’une grande partie des archives regroupant les entretiens avec les artistes, véritable marque de fabrique du MAC VAL.

Quels impacts un tel séisme peut-il avoir sur les artistes et les mesures annoncées par le gouvernement vous semblent-elles réalistes ?

Je suis très inquiète sur les répercussions, à court et moyen terme de la baisse, pour ne pas dire la chute d’activité pour les artistes et les différents acteurs du monde artistique, institutions, prestataires … Tout cela constitue une chaîne et chaque maillon y est essentiel pour qu’elle tienne. Or, nous pouvons l’imaginer, tous les acteurs sont impactés.
Comment les collectivités vont elles se relever ? L’Etat, les Départements qui portent la mise en oeuvre de la politique sociale de la nation.
Les mesures énoncées par l’Etat, par le CNAP sont essentielles, vitales aujourd’hui, mais elles ne peuvent compenser la disparition de l’activité. Il dépendra aussi de nous, institutions, de prioriser dans nos projets à venir la meilleure utilisation de nos moyens. Plus pour les artistes, donc au détriment d’autres actions ? 
C’est certain, ce sont ces choix auxquels il nous faut faire face, comment accompagner au mieux les artistes dans l’avenir proche.

Pensez-vous que notre écosystème soit prêt à aborder des solutions collectives de solidarité ?

Je l’espère très fort, mais je n’en suis pas sûre ! Mais cela ne dépend que de nous.
Le tout est que nous ne nous replions pas chacun sur nos difficultés et urgences, mais que nous profitions de cette immense contrainte pour nous poser les vraies et seules questions aujourd’hui essentielles.
A travers de nombreux échanges avec des collègues et ami.es, j’ai le sentiment que l’écosystème s’interroge aujourd’hui, et tend à partager ces sujets pour envisager des « solutions », des tentatives.
Nous en sommes encore aux prémisses car l’urgence nous a tous débordés, mais je pense que va se mettre en place et j’espère en oeuvre une réflexion collective sur la solidarité, sur le faire ensemble, peut être faire moins et mieux…

En matière de conscience écologique cette crise qui sonne comme une alerte entrainera-t-elle des changements durables dans nos habitudes et comportements pour concevoir et montrer de l’art, le partager et le vivre ?

Je rebondis sur la fin de ma réponse précédente. Je crois que oui nous étions déjà beaucoup, et au MAC VAL réellement, engagés à interroger et revoir, refonder nos pratiques.
La nécessité nous rattrape. Nous ne pouvons plus tergiverser, il y a urgence. Tant les moyens qui seront probablement en baisse, que notre volonté de raisonner notre activité, nous poussent à revoir nos rythmes, nos missions mêmes. Par exemple, nous pouvons interroger le sujet de la production, de collection même, des prêts et des transports.
Devons-nous raisonner notre production matérielle, freiner l’accumulation ? Mais les artistes ne sont ils pas là pour produire justement ?
C’est avec eux et selon eux que nous trouverons le chemin, mais il est clair que cette situation nous bouleverse et que nous devons en faire l’occasion d’améliorer notre relation au monde.
Néanmoins cette privation de déplacement, et pour rester dans notre sujet de rencontre physique avec les œuvres, me convainc encore plus si possible de la nécessaire rencontre physique. L’art ne peut se rencontrer uniquement par le numérique, les œuvres se parlent dans un espace, et elles s’adressent à nous par leur matérialité, par ce qui se joue entre elles et nous.

INFORMATIONS PRATIQUES
L’offre numérique :
Découverte numérique de la nouvelle exposition Le Vent se Lève
Tout un contenu numérique pour découvrir l’univers des artistes Brognon Rollin :
http://www.macval.fr/L-avant-derniere-version-de-la-realite

Visite à distance avec TCQVAR :
http://www.macval.fr/L-avant-derniere-version-de-la-realite#article6943

MAC/VAL
Place de la Libération
94200 Vitry sur Seine
http://www.macval.fr/

A LIRE :
Le vent se lève, une ode au vivant et à l’engagement au MAC VAL
Le duo Brognon Rollin au Mac Val : points de rupture et compromis
Rencontre avec Frank Lamy, commissaire de l’exposition Lignes de Vie au MAC VAL
Rencontre Alexia Fabre, Directrice du MAC/VAL, co-commissaire La Lune au Grand Palais
Rencontre avec Alexia Fabre, Directrice du MAC/VAL

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