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L’exposition « Places to be» devait ouvrir le 3 avril dernier et la Fondation devait aussi inaugurer les Ateliers du faire et des résidences d’artistes et designers internationaux. Nathalie Viot revient sur les nombreux défis imposés par cette crise et son impact sans précédent sur le tourisme en région Nouvelle-Aquitaine. Elle insiste sur une nécessaire solidarité et synergie entre les institutions culturelles du territoire et au-delà.

Comment vous organisez-vous au niveau de la Fondation Martell face à cette situation sans précédent au niveau de votre programmation et notamment le lancement des Ateliers du faire et les résidences croisées artistes-designers ?

Nous avons suivi les décisions du gouvernement et avons fermé la Fondation dès le premier jour du confinement. Cependant,nous avons conservé la distribution de la Ruche qui dit oui ! à l’extérieur de la Fondation et nos cours de yoga sont dispensés aux jours et heures habituels sur le compte Facebook de notre professeure.Toutes ces informations sont relayées sur nos réseaux sociaux et notre site internet.Il est essentiel pour moi de garder le contact avec notre public local qui fait vivre la Fondation tout au long de l’année.
Aussi longtemps que cela a été possible,nous avons continué à passer nos commandes de matériels et demandé aux artistes et designers de fabriquer leurs œuvres. Nous devions ouvrir notre prochaine exposition « Places to be» le 3 avril dernier, la scénographie était montée et beaucoup d’œuvres étaient déjà produites. Nous sommes allés jusqu’au bout du processus de montage et de création,puis tout s’est arrêté vers le 23 mars… Depuis lors, petit à petit,les livraisons ont repris. L’œuvre du designer d’Afrique du Sud Porky Hefer, partie avant le confinement est ainsi arrivée. Jean-Charles Miot, verrier, qui était en résidence dans les Ateliers du faire que nous allions aussi inaugurer en avril, est reparti dans son atelier et a terminé les œuvres des artistes de Places to be. L’association Cobble qui travaille sur le montage et la production des œuvres de l’exposition a finalisé toutes les pièces en cours dans son atelier d’Angoulême.
Avec les annonces au compte-goutte et les incertitudes, il est difficile de s’organiser mais tous les intervenants de la Fondation mettent une énergie incroyable pour développer l’exposition qui pourra ainsi être montée dans un temps record dès que nous aurons l’autorisation de réouverture de la Fondation.
Ces derniers jours, nous avons reporté le planning de toutes les résidences des artistes internationaux (nous attendions ainsi des artistes et designers de Chine, d’Afrique du Sud et des États-Unis) et privilégions pour l’instant les artistes français et européens, en attendant la réouverture des frontières. Nos ateliers de productions, les Ateliers du faire, étant séparés des espaces recevant du public, nous espérons donc rouvrir la Fondation dès la fin juin et accueillir du public en respectant des règles très strictes de jauges et sécurité sanitaire. En revanche, nous devons repenser toutes les conditions d’accueil et de logement des artistes et designers, une partie des hôtels et restaurants étant fermés a priori jusqu’en juillet.

La Nouvelle Aquitaine est une région très touristique, quels premiers impacts de la crise ressentez-vous ?

Le tourisme en Nouvelle Aquitaine est un des points forts de cette région. La crise du Covid 19 est une catastrophe pour cette économie. Avec 1,9 milliards d’euros par an, le tourisme emploie environ 20 000 personnes et regroupe 5 000 entreprises . À la mi mai, c’est plus de 270 millions d’euros qui sont déjà perdus et jusqu’à la mi juillet, ce seront environ 670 millions d’euros de pertes. C’est énorme évidement et difficile de dire de quelle manière le tourisme va pouvoir se relever si les frontières restent fermées. En octobre 2019, le comité régional de tourisme de Nouvelle Aquitaine annonçait que le nombre de visiteurs était en hausse par rapport à 2018 avec 32 millions de personnes venues visiter la région (soit 4 à 7% de plus). Parmi eux, 4 millions de touristes étrangers soit un peu plus de 12% des visiteurs, dont des italiens et japonais, des russes avec pour ces derniers une hausse de 22%.
Les retombées économiques étaient l’an passé de l’ordre de 18 milliards d’euros, soit l’équivalent de 9% du PIB régional. En ce qui concerne Cognac, 35 % des touristes sont étrangers et représentent 50 % des dépenses touristiques. Depuis le début de la pandémie, la fréquentation française des Charentes a chuté de 92 % et la fréquentation étrangère de 87 %. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Cependant, je compte sur l’appétit culturel d’après confinement et reste optimiste. Même si les touristes étrangers ne pourront ou ne voudront pas revenir immédiatement, il va y avoir un fort désir de retourner dans les musées, les cinémas, les salles de spectacles, les centres d’art dès que ce sera possible … le confinement aura aussi permis à beaucoup de personnes de se cultiver, de prendre plus de temps pour lire ou voir des films. J’espère que ces habitudes ne vont pas se perdre trop rapidement.
Quelles menaces pèsent sur les artistes et l’écosystème de l’art en cette période ?

De nombreuses menaces pèsent sur les artistes et par conséquence sur le système de l’art que je n’appellerais pas ici un écosystème car je préfère réserver ce terme à des phénomènes plus endogènes.
Dans tous les secteurs artistiques la crise va avoir des conséquences importantes, cependant on peut aussi voir la créativité et l’énergie que déploient les artistes actuellement sur les réseaux sociaux.
C’est prodigieux et assez inattendu de voir toutes les initiatives : les concerts classiques de 15h où de musiciens, chacun dans leur confinement, se retrouvent pour nous donner un concert, les galeries qui postent : un jour/un artiste pour rester connecté à l’activité, les stars comme M ou les Rolling Stones qui nous donnent un concert depuis chez eux, les danseurs de l’Opéra de Paris qui dansent dans leur appartement ou maison…
Hier encore, je discutais avec un artiste de ces questions. Je ne peux pas donner de réponse à ce stade car il faudra prendre le temps du bilan. Cependant, je sais déjà que dans certaines branches de l’art, nombreux seront ceux qui ne se relèveront pas, de petites galeries notamment. Dans les secteurs de l’architecture, les choses ont l’air de continuer presque normalement parce que ce sont des projets qui prennent plusieurs années en général. En revanche, le spectacle vivant va être très impacté et les intermittents vont souffrir malgré leur système de protection due à leur régime. On souhaite qu’à ce niveau-là le gouvernement et les théâtres pourront tenir leurs engagements, celui par exemple, de ne pas annuler les spectacles et de les reporter ou bien d’honorer les contrats en payant tout le monde. C’est ce que fait notamment le Théâtre de Chaillot.
En ce qui nous concerne, nous n’annulons rien pour le moment et reportons tout de quelques mois et payons toutes les personnes engagées sur les projets. Nous étions partenaires sur quelques événements comme les Francofolies ou le Blues passion. Ces festivals sont annulés, cependant nous avons décidé de reporter nos programmes à 2021 et de ne pas changer les artistes programmés, simplement reporter leur venue d’une année. Idem pour notre Save the Date Métamusiques, nous reportons notre concert du 27 mai à 2021.

Quels scenari de reprise imaginez-vous ?

Nous avons besoin de 3 semaines pour monter l’exposition Places to be. Aussi, je ne pense pas pouvoir rouvrir la Fondation avant fin juin. Par ailleurs, nous avons créé avec la Maison Martell une destination culturelle et touristique, il nous semble important par solidarité avec les équipes de ne pas rouvrir seule.

Pensez-vous qu’en matière de conscience écologique cette crise soit une alerte et entraînera des changements durables dans nos habitudes et comportements pour concevoir et montrer de l’art, le partager et le vivre ?

J’ai écouté et lu les dernières publications de Bruno Latour et les prises de parole de Dominique Bourg.
La prise de conscience écologique est obligatoire. Il faudrait qu’elle soit mondiale si on veut que cela fonctionne. Même si depuis plusieurs années, nous prenons conscience que chaque être humain peut faire quelque chose à son échelle pour la planète, ce geste n’est plus suffisant aujourd’hui. A l’échelle de la Fondation, nous avons toujours et dans la mesure du possible favoriser des œuvres faisant appel à un comportement responsable dans la mesure où les matériaux des œuvres sont écologiques, recyclables ou réutilisables… Sans en faire un dogme,c’est un sujet que j’aborde systématiquement avec les artistes invités tout comme la durabilité quand il s’agit d’une commande pérenne.

Cependant, le tout virtuel n’est pas plus écologique. Les data center sont des immenses chauffages dont l’énergie produite par l’usage de nos smartphones et de nos ordinateurs n’est souvent pas réutilisée. Je me méfie des extrêmes. Cela étant, je suis certaine que nous pouvons repenser les foires, les biennales, les immenses rassemblements, et que nous devrons le faire, en prenant le temps d’imaginer des solutions pérennes et respectueuses. L’économie de l’art en dépend.

Le monde est à l’arrêt, que se passera-t-il quand il va redémarrer, aurons-nous pris suffisamment conscience que nous ne pouvons pas vivre comme avant, se comporter comme avant… je ne sais pas. Je l’espère, car il en va de la durabilité nos vies et de celle de nos enfants.

La Fondation d’entreprise Martell rouvre le 25 juin 2020 avec l’exposition Places to be et sa programmation design & craft
https://www.fondationdentreprisemartell.com/

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