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BOZAR a rouvert ses portes le 19 mai avec 4 expositions dont celle de Keith Haring la plus plébiscitée par le public et dont le message de tolérance et d’espoir ne peut que trouver résonance dans la crise que nous traversons. L’exposition dédiée à Jacqueline Mesmaeker que nous avions découverte à la Verrière-Fondation Hermès a pu être dévoilée. Sophie Lauwers, directrice des expositions est revenue sur les défis de l’après confinement, son bilan personnel et collectif de la période et les enjeux programmation à venir autour du care.

Quelle a été votre 1ère envie de déconfinement ?

Ma première envie a été de retourner dans les salles d’exposition de BOZAR. C’est évidemment lié à ma vie professionnelle mais c’était un bonheur dans de telles circonstances, de pouvoir rouvrir plusieurs expositions et finaliser le montage d’une nouvelle exposition qui me tient particulièrement à cœur dédiée à Jacqueline Mesmaeker. J’ai eu un réel plaisir de voir physiquement ses œuvres dans l’espace et pas uniquement en feuilletant le catalogue ou sur mon écran.

BOZAR a rouvert ses portes le 19 mai, avec quels arbitrages et aménagements ?

Notre service opérationnel a fait un travail remarquable ces dernières semaines pour préparer dans les coulisses, cette réouverture en tenant compte des mesures très strictes qui permettent de convaincre le public de revenir et lui donner un sentiment de sécurité total. En plus de la billetterie en amont obligatoire, il a fallu paramétrer l’accès aux salles selon les normes en vigueur de 1personne/15m² et établir la jauge salle par salle avec une capacité par exemple pour Keith Haring de 800 personnes/jour. Le circuit de visite a été aussi adapté avec des entrées et sorties différentes signalées par des pictogrammes et autres repères. Des gardiens facilitent l’accueil du public qui doit se soumettre aussi à des conditions spéciales telles que le port du masque. La mise en place de tout ce protocole nous a permis aussi de convaincre les autorités de notre capacité à rouvrir et accueillir des visiteurs en toute sécurité, au même titre que d’autres enseignes grand public. Si nous avions dû interrompre le montage de l’exposition Jacqueline Mesmaeker juste avant le confinement, cette exposition donne une impulsion nouvelle à notre réouverture, orchestrée sous la forme d’une présentation à la presse très sélective et sans vernissage, ce qui est toujours un peu dommage. Cette présentation a eu lieu à l’extérieur de BOZAR ce qui nous a permis d’accueillir plus de journalistes que prévu. Nous avons eu de plus le plaisir de la visite de la Première Ministre Sophie Wilmès qui a souhaité nous manifester son soutien devant toute la presse. Elle a pu constater l’ensemble des mesures mises en place sous l’œil des caméras, ce qui sera aussi un signal fort pour le public. Pour Keith Haring nous avons noté une vraie attente de la part des visiteurs avec plus de 600 tickets réservés on line avant l’ouverture des portes.

En terme de solidarité Paul Dujardin défend comme piste, que les grandes maisons de la culture, comme le Palais des Beaux-Arts, doivent prendre l’initiative en partageant leurs grandes salles avec des collègues qui ne sont pas encore autorisés à rouvrir leurs (plus petites) infrastructures, quels autres messages BOZAR peut-il lancer selon vous ?

C’était une excellente proposition d’être solidaire en ouvrant ses portes. Cela a tout son sens pour BOZAR qui a le grand avantage de ce bâtiment conçu par Victor Horta dans une vraie ingéniosité architecturale qui en fait tout le charme et en même temps la complexité. C’est en temps normal pour nous souvent un vrai casse-tête avec ces différents niveaux, entrées et sorties, multiples passages qui demandent la mise en place de contrôles de tickets et autres mesures spéciales, alors qu’aujourd’hui nous réalisons que c’est un atout. Avec par exemple notre salle de concert qui peut accueillir plus de 2000 personnes et des salles de spectacle avec une capacité de 500 personnes, qui ramenées à l’obligation d’une distance de 1,50 m par personne, offrent de nombreuses possibilités, de même que les couloirs, escaliers autour..nombreux espaces. On peut vraiment bien gérer le flux du public et assurer sa bonne répartition dans l’ensemble du bâtiment. Dans ce contexte, Paul Dujardin a voulu montrer que le monde culturel peut apporter un soutien et une solidarité réelle pendant cette crise.

Directrice des expositions, en quoi votre quotidien est-il impacté durablement par la crise ?

Le télétravail reste un vrai défi dans la mesure où le manque de liens avec un département qui regroupe une vingtaine de personnes s’est fait sentir dans cette période. Même si les réunions par zoom sont très efficaces, cela ne remplace pas au niveau humain de pouvoir se voir le matin, se croiser dans les couloirs, se rencontrer pour un café, échanger sur un projet.. comme le ferait un peu une famille. Nous avons ressenti un vrai manque et cela n’a pas été facile à gérer. Mais le bilan est partagé car on apprécie aussi d’être chez soi, entourés de ses livres et de pouvoir organiser son temps. Avoir aussi ce moment de réflexion alors qu’au bureau le rythme est toujours très intense. Il y a des avantages et des inconvénients dans les deux systèmes. Mais habitant dans le centre je n’ai pas changé mes habitudes et ai apprécié le silence dans les rues, me déplaçant toujours en vélo.

Cette crise va t-elle selon vous changer notre rapport à l’art et aux musées ?

C’est une question difficile à trancher. D’un côté je le souhaite vraiment mais je réalise que cela ne sera pas le cas. Il est certain qu’il y aura des changements mais je garde des
réserves face à l’avidité économique des grandes structures et galeries qui reprendront le dessus. Une problématique sera la conséquence de ce ralentissement que par ailleurs nous souhaitons tous. C’est délicat car il faut bien que cette économie reprenne quand on voit la grande précarité pour de nombreuses personnes tout d’un coup privées d’emploi. Il est facile de prôner le respect de la planète, de faire acte de contrition, de se dire plus conscient du climat et de notre relation à la nature, alors qu’en réalité il convient de rester humbles et nuancés. Tout ce romantisme peut-il être réel ? surtout quand on regarde le bilan global avec des disparités énormes entre les pays du nord et du sud. On ne doit pas oublier que nous sommes toujours dans une position privilégiée. D’un côté j’aimerais bien ralentir et retrouver un repli, une spiritualité quand on voit à quel point on enchaine une exposition à l’autre, y compris dans BOZAR avec 4 ou 5 expositions par saisons et des sollicitations digitales constantes. Mon opinion change selon le moment de la journée, l’humeur, entre dynamisme et excitation, ou épuisement parfois.

Quelle est votre programmation future ?

Par un étrange concours de circonstances, nous avions mis en place une ligne rouge il y a 2 ans autour de la relation entre l’art et le bien-être. Nous avons pensé à différents projets d’expositions avec un planning qui a été un peu bousculé mais qui au final s’accorde bien avec le contexte que nous traversons.
Nous préparons pour l’automne une première exposition dans le cadre de Beethoven 2020 qui s’inscrit dans du 250 ème anniversaire de sa naissance et la présidence allemande de l’Europe. En partenariat avec la Bundeskunsthalle Bonn, l’exposition HOTEL BEETHOVEN explore l’articulation entre les arts visuels et le personnage de Beethoven et l’écoute, au sens physique et spirituel du terme.

Nous travaillons aussi sur une autre exposition qui s’intitule « Danser Brut » qui est une reprise et adaptation d’une version première au musée de LaM de Villeneuve d’Asq en 2018. C’est un regard inédit sur la danse et les mouvements volontaires et involontaires d’expressions artistiques marginales. Si on prend comme exemple Charlie Chaplin et ses attitudes qui ont fait beaucoup rire, on ne mesure pas à quel point il a été influencé par la gestuelle des maladies nerveuses et crises d’l’hystérie étudiées par Charcot à la Pitié Salpétrière. De même avec Toulouse Lautrec qui a été inspiré par des danseuses épileptiques. C’est une traversée singulière et transversale entre l’art contemporain et brut, la danse, le cinéma et la musique.

La troisième proposition intitulée Galerie des futurs est une plateforme faite d’une succession de 12 mini-expositions visionnaires qui esquissent des scénarios pour la période de 2020 à 2100.
Ces trois expositions vont s’inscrire dans un contexte plus global qui fait le point sur notre relation en tant qu’être humain avec des valeurs telles que le care, la tolérance, la spiritualité.

INFOS PRATIQUES :
Prolongation des expositions
Keith Haring, Mondo Cane, Vjenceslav Richter.
The World As A Pavilion
Ah quelle aventure ! Jacqueline Mesmaeker
jusqu’au 21 juillet 2020
Consignes et conseils de visite : à connaitre avant
Acheter son billet en ligne, choisir une tranche horaire…
https://www.bozar.be

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