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Nous avions rencontré Xavier Rey en novembre 2019 à l’occasion de la remarquable exposition « Man Ray et la Mode » en co-production avec la Rmn Grand Palais. Depuis, les 150 ans du Palais de Longchamp ont été célébrés et la perspective de Manifesta a été l’occasion d‘une mobilisation sans précédent de l’ensemble des musées de la Ville. Comme le rappelle Xavier Rey ces dix musées et treize institutions patrimoniales représentent « un patrimoine universel unique, de -4000 à nos jours, et l’excellence de tout ce que l’humanité a pu créer » de l’archéologie à l’art contemporain en passant par l’art moderne, les arts décoratifs, les arts africains et océaniens, la mode, l’artisanat.

Leurs collections patrimoniales regroupent quelques 120 000 œuvres. Depuis 2004, les musées municipaux de Marseille font partie de la structure FRAME, French Regional and American Museum Exchange.
Nommé directeur des musées de Marseille en 2017 à l’âge de 34 ans, Xavier Rey était auparavant directeur des collections du musée d’Orsay. Il est diplômé à la fois en histoire de l’art, à HEC et à l’Ecole nationale supérieure de Paris.

Reconduit à la direction des musées de Marseille pour 3 ans, quelle vision et priorités vous animent ?

Ma priorité est de faire en sorte que le réseau des musées de Marseille qui est le reflet de l’histoire de la ville, soit plus populaire que jamais. Que ces musées soient des lieux de référence et des institutions de réflexion, d’éducation et de plaisir. L’on observe que la référence est de plus en plus recherchée parmi le foisonnement de notre monde contemporain et les musées incarnent une référence. Ma priorité reste que les fondamentaux qui nous définissent : les collections et ces institutions, soient plus que jamais inscrits au cœur de la cité.

Comment avez-vous fait face à la crise au niveau des différents musées de Marseille ?

Comme pour tout le monde, nous avons été pris dans ce confinement total qui a été imposé, ce qui nous a ramené à l’essentiel pour les musées : des collections et des bâtiments dont il faut garantir la sécurité et la pérennité 24/24, 7/7 J et 365 jours par an. La première réaction a été d’assurer la continuité du service de sécurité et de protection ce qui impliquait de mettre en œuvre un plan de continuité d’activité que nous avions initialement préparé et que nous aurions aimé ne pas avoir à mettre en œuvre et de désigner les équipes dont la présence sur place selon un roulement, était nécessaire, en faisant en sorte que chacun puisse être à son poste pour maintenir son activité. Les musées et les institutions ont traversé la crise et il est bon de le rappeler, grâce au courage d’agents de sécurité et de conservation qui se sont relayés sur le terrain pendant toute la durée du confinement.

En termes de programmation, quels sont les expositions ou projets qui ont dû être décalés ou annulés à cause de la pandémie ?

Nous avons été relativement chanceux d’une certaine manière car contrairement à d’autres musées qui étaient en train de monter des expositions ou d’inaugurer de grandes expositions, nous étions dans la phase inverse, nous avions fermé nos grandes expositions de l’automne : « Par Hasard » au Centre de la vieille Charité et « Man Ray et La Mode » au musée Cantini et Château Borély et restitué l’ensemble des œuvres empruntées. Néanmoins nous avons été fortement impactés sur notre programmation parce que l’actualité des musées étant liée à Manifesta pendant l’été dans ce cadre, nous avions prévu en écho une grande exposition internationale sur le surréalisme dans l’art américain qui devait se tenir au Centre de la Vieille Charité -notre Grand Palais- que nous avons dû reporter à une date plus lointaine que Manifesta étant donné le pourcentage de prêts en provenance des Etats-Unis et l’incertitude sur le rétablissement des relations inter-muséales internationales. Cette exposition est une co-production avec la Rmn Grand Palais et nous avons décidé d’un commun accord avec Eric de Chassey le commissaire et Chris Dearcon, le président de la Rmn de reporter l’exposition au printemps 2021. Ces deux grands changements dans le calendrier ont entrainé par effet de domino d’autres modifications, comme cet autre beau projet d’art classique (sans lien avec Manifesta) qui s’intitule « Terre escale mythique en Méditerranée » exposition conçue avec la Bibliothèque Nationale et son cabinet des médailles sur les mythes à travers les vases grecs de l’Antiquité, qui devait commencer au mois d’avril au Musée d’Histoire de Marseille. En bonne intelligence et soutien avec nos collègues parisiens, nous avons reporté la date à plusieurs reprises au gré des annonces de déconfinement pour finalement le 15 juillet jusqu’à début janvier.

Le digital a t-il été un relais pertinent et efficace pendant cette période et vers quoi vos efforts se sont-ils portés ?

Pour nous qui avions entamé une politique digitale assez récente notamment en terme de présence sur les réseaux sociaux et diffusion de contenus, le confinement a été l’occasion d’un véritable saut qualitatif. Nous avions le projet de lancement d’un nouveau site internet https://musees.marseille.fr/ qui a pu se concrétiser pendant ce confinement de même qu’un certain nombre de contenus et la création d’une chaine Youtube qui recense toute notre offre avec des programmes et formats diversifiés. Cela a été pour l’occasion pour nous de rentrer de plein pied dans cette offre digitale des musées et d’éditorialiser véritablement nos contenus.

Manifesta est maintenue, en quoi vous êtes-vous impliqués dans ce projet d’envergure qui se base sur l’identité même d’une ville et ses atouts ?

Bien avant le confinement et dans le programme initial de Manifesta était prévu un rapprochement inédit entre la Biennale et la ville et tout spécialement les musées mais aussi le conservatoire pour une grande partie de la programmation, qui occupe le Palais des Arts, l’ancienne école des Beaux Arts, et avec lequel nous travaillons étroitement. Nous sommes impliqués depuis le début du travail entrepris il y a 3 ans avec les équipes de Manifesta et les équipes curatoriales désignées, à la fois d’un point de vue historique, d’un point de vue patrimonial et de lieux dans lesquels les visiteurs vont découvrir les propositions. Le confinement, le report de la Biennale, son maintien courageux alors que de nombreux évènements ont été reportés ou annulés, n’a fait que renforcer ce lien avec les musées de Marseille. D’une part l’ADN de Manifesta était fait pour rencontrer Marseille, cette biennale étant itinérante pour offrir une synergie, un écho entre l’art contemporain et le territoire qui l’accueille Marseille D’autre part, sa connexion particulière avec de nombreuses questions sociétales et politiques actuelles et sa créativité artistique en faisait la ville hôte toute désignée autour d’enjeux tels que les échanges culturels, la ville de demain, les défis environnementaux. Ce qui a renforcé la reprogrammation de Manifesta a été de l’ancrer encore davantage dans le territoire avec une forte implantation dans l’ensemble des musées à hauteur de plus de la moitié de nos établissements. C’était aussi le souhait et point de vue curatorial de cette édition axée autour du rôle des institutions et de l’évolution de leur mission aujourd’hui, ce qui entre en écho avec de nombreux sujets désormais brûlants après la crise sanitaire que nous venons de traverser. Le prérequis de départ était une résonance très claire avec à la fois les lieux, les collections, et une réelle appropriation des collections par les artistes, ce qui nous réjouit. Il se dégage une cohérence à la fois dans l’ensemble des propositions, leur présence sur les sites et avec les œuvres intégrées aux propositions, notamment au Musée Cantini avec Marc Camille Chaimowicz et son œuvre qui se nourrit des collections du musée. On remarque notamment que la question du déplacement des individus, du refuge, du départ, ont été au cœur des réflexions des commissaires et ont pu s’incarner dans certains de nos musées avec par exemple la maison au Musée Grobet-Labadié, le Refuge au musée Cantini en lien avec la Villa Air-Bel où les artistes surréalistes se sont retrouvé dans l’attente de s’embarquer sur un transatlantique…

Pensez-vous que notre rapport à l’art et au musée évolue à la suite de cette alerte lancée par la crise et comment s’y préparer ?

Le rapport évolue même s’il accélère des phénomènes déjà existants comme avec la polémique qui avait été suscitée par le vote d’une nouvelle définition du musée l’ICOM l’année dernière sur le caractère polyphonique et inclusif du musée, de confrontation des mémoires. De fait le confinement, les questionnements soulevés sur la collaboration internationale, le rôle des états, la démocratie se sont trouvés catalysés et accélérés de même que les missions des musées.

Le tournant pris par Manifesta me semble très pertinent dans la volonté d’aller encore plus loin dans cette dimension d’ouverture, de débats et de liens avec la population. En ce qui concerne les musées de Marseille, le défi connu précédemment d’être plus que jamais tournés vers nos publics de proximité est réaffirmé, d’autant plus que même lorsque le tourisme redémarrera, il ne sera jamais plus comme avant. Notre légitimité va reposer alors sur notre capacité à mobiliser d’abord les marseillais et les provençaux, non plus avec de l’exceptionnel mais avec des propositions dans lesquelles ils vont se sentir plus concernés qu’auparavant. Je précise, concernés par les questions qui sont abordées, l’apport qu’ils peuvent y trouver et en faire, même si nous avions déjà travaillé sur ce sujet comme en témoigne l’exposition au Musée d’Histoire de Marseille sur le quartier de la Cayolle, enclave pauvre aux portes des Calanques dans un des quartiers les plus aisés de la ville, point de passage et d’exclusion. Son évolution urbaine de 1944 à nos jours est retracée avec l’arrivée de communautés en transit et l’évolution de l’habitat : installations d’urgence, cités de relogement dessinées par des architectes utopistes, bidonville (camp du Grand Arénas), mise en place de ZAC et opération de renouvellement urbain contemporain. Cette exposition d’une dimension sociale forte invitait les habitants du quartier à laisser leurs souvenirs, à apporter des témoignages qui venaient eux-mêmes compléter, enrichir la connaissance historique de ce quartier. C’est un exemple parmi d’autres d’initiatives que l’on peut développer.

Question plus personnelle, Quelle a été votre envie de déconfinement ?

A côté de la culture c’est l’autre force de Marseille : ce site géographique extraordinaire du Parc Naturel des calanques, que j’ai eu le bonheur de ré-arpenter.

INFOS PRATIQUES :
Actualités des musées de Marseille :
https://musees.marseille.fr

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Manifesta 13 Marseille : Interview exclusive avec Hedwig Fijen
Man Ray et la Mode, Marseille-Paris

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