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Keren Detton : Un autre monde///dans notre monde, Claude Courtecuisse (Lille, capitale du design) et soutien à l’émergence

Temps de lecture estimé : 10mins

A l’occasion du 4ème volet d’UN AUTRE MONDE///DANS NOTRE MONDE avec le Fonds de dotation Agnès b autour du réalisme fantastique, Keren Detton nous dévoile les enjeux de ce projet itinérant et sa déclinaison au Frac Grand Large, l’exposition de Claude Courtecuisse en lien avec Lille, Capitale mondiale du design, « Chroniques d’une collection #2 : APPARATUS » ainsi qu’ un nouvel axe tourné vers le soutien à l’ émergence à partir de janvier 2021 avec le programme de résidences « Archipel » . Elle dresse un bilan à l’issue de cette pandémie où le public s’est montré en attente d’un contact physique avec l’oeuvre.

A la suite des décisions gouvernementales, les musées et centres d’art sont désormais fermés depuis le 30 octobre, la culture et les librairies n’étant pas considérées comme “essentielles” mais nous souhaitons plus que jamais donner une visibilité aux programmations et projets engagés par des femmes et des hommes qui se mobilisent depuis le début de cette crise avec résilience et détermination.

Keren Detton © Pierre Volot

UN AUTRE MONDE///DANS NOTRE MONDE au Frac Grand Large, 4ème volet du projet : genèse et échos dans la collection

Le commissaire invité Jean-François Sanz est directeur artistique du Fonds de dotation agnès b., partenaire du projet. En 2016, Jean-François Sanz a initié une recherche sur le réalisme fantastique, mouvement contre-culturel des années soixante, et sur ses résonances contemporaines. Ce projet, itinérant, se reconfigure à chaque fois en s’adaptant aux différents contextes. Ici, à Dunkerque, c’est la collection du Frac Grand Large — Hauts-de-France qui est mise à contribution. Cette exposition est aussi un partenariat avec le Frac Provence – Alpes-Côte d’Azur et l’occasion de mettre en dialogue nos deux collections et des manières de travailler proches. « UN AUTRE MONDE///DANS NOTRE MONDE » interroge ce qui se joue entre sciences et ésotérisme. Ce prisme permet de redécouvrir des œuvres de notre collection : de l’arte povera (Gilberto Zorio) au land art (Dennis Oppenheim) en passant par la photographie documentaire (Dennis Stock) ou différentes formes de détournement (GENERAL IDEA, Barbara & Michael Leisgen). Mais l’exposition est aussi l’occasion de mettre en avant des artistes émergents (David Droubaix, Eva L’Hoest, David De Beyter, etc.) et des collections singulières de notre région comme les œuvres d’Augustin Lesage associées à la collection d’art brut du musée du LaM à Villeneuve d’Asq et les films produits par Le Fresnoy à Tourcoing.

Vue de l’exposition « UN AUTRE MONDE///DANS NOTRE MONDE », 2020, Frac Grand Large — Hauts-de-France, Dunkerque © Photo : Aurélien Mole

Le parcours : parti pris scénographiques, choix des œuvres…

Jean-François Sanz s’est appuyé sur la configuration du Frac et son architecture pour créer un nouveau sens de circulation. Il a travaillé sur la narration, avec le passage de l’obscurité à la lumière, comme si l’exposition dans son entier suivait le déroulement d’une journée. En introduction, un cabinet de curiosités permet d’aborder l’émergence du réalisme fantastique autour de ses initiateurs Jacques Bergier & Louis Pauwels. Il présente le contexte de réception du mouvement avec l’ensemble des exemplaires de la revue Planète, qui de 1961 à 1968, a permis la diffusion de cette démarche en France puis à l’étranger. L’exposition est ensuite divisée en différents chapitres qui rendent compte de la richesse et de la diversité des sujets : mondes oniriques, cosmos, paysages fantastiques, radioactivité, etc. Cette évocation contemporaine du réalisme fantastique est une invitation à s’interroger sur l’étrangeté du monde. Aujourd’hui, les nouvelles technologies facilitent l’accès à des sources variées mais elles favorisent également la circulation de fake news, avec des effets sur le long terme encore difficilement mesurables. Reprenant l’un des mots d’ordre du réalisme fantastique : « il a derrière du visible simple de l’invisible compliqué », cette exposition partage des questionnements actuels et communs.

Vue de l’exposition « UN AUTRE MONDE///DANS NOTRE MONDE », 2020, Frac Grand Large — Hauts-de-France, Dunkerque © Photo : Aurélien Mole

Y a-t-il de nouvelles productions ?

Certains artistes sont associés au projet depuis le début et ont pu, comme Abraham Poincheval ou Véronique Béland, faire évoluer leurs œuvres au fil des expositions. Ainsi, « La mécanique d’évaporation des rêves » de Véronique Béland est devenue une sculpture en circuit fermé, ce qui n’était pas le cas au début. L’intelligence artificielle qui produit des rêves aléatoires a été enrichie d’ouvrages liés au réalisme fantastique, tels que Le Matin des magiciens de Bergier & Pauwels. Pour cette exposition de nouveaux artistes ont intégré le projet, comme le duo formé par l’artiste Emma Charrin et le chorégraphe Olivier Muller, dont la série photographique Baltellala réalisée dans les banlieues de Tanger convoque l’esprit des lieux.

L’exposition Claude Courtecuisse, en lien avec Lille Capitale mondiale du design

Le projet est né au moment où l’on apprenait que la métropole lilloise était retenue comme Capitale mondiale du design. Le choix de Claude Courtecuisse était en quelque sorte une évidence. Designer d’avant-garde au tournant des années soixante et soixante-dix, il a été très actif à Lille et dans la région en tant que pédagogue et a véritablement transmis une culture du design. C’est aussi lui qui, dès l’ouverture du Frac, a fait partie du Comité technique d’acquisition et a suggéré de créer un axe autour du design d’objets et des sièges en particulier. C’est donc à lui que l’on doit cette spécificité de la collection, qui est unique pour un Frac et unique dans la région des Hauts-de-France.

Cette exposition intervient aussi à l’occasion du dépôt dans notre collection d’un ensemble d’œuvres qui avaient été produites par le Centre Pompidou dans le cadre d’une exposition itinérante. Après avoir largement contribué au renouvellement formel du design et à sa démocratisation, Claude Courtecuisse se consacre, à partir des années quatre-vingts, à la photographie, au dessin et à la sculpture. C’est la première fois que l’on peut ainsi appréhender les différentes facettes de son art à la fois fragile, poétique et profondément humaniste.

Vue de l’exposition « Claude Courtecuisse », 2020, Frac Grand Large — Hauts-de-France, Dunkerque © Photo : Aurélien Mole

«CHRONIQUE D’UNE COLLECTION #2 : APPARATUS »

« Chroniques d’une collection » est une nouvelle série d’expositions consacrée à la collection. Ce chapitre, intitulé « APPARATUS » est réalisé en partenariat avec le Château Coquelle (Dunkerque) et le musée du Dessin et de l’Estampe originale (Gravelines) dans le cadre d’un projet transversal. Laetitia Legros, artiste associée au Château Coquelle, s’est interrogée sur le rôle de l’appareillage photographique et reprographique dans l’œuvre et le processus créatif. Elle a ainsi retenu une sélection d’œuvres mettant en jeu différents médiums, la photographie avec Hiroshi Sugimoto, la peinture avec Cheikh N’diaye, ou encore l’installation avec Lawrence Abu Hamdan. La question du point de vue et la position du corps qui perçoit est soulignée par l’installation centrale du pavillon réfléchissant de Dan Graham, l’un des fleurons de notre collection.

Prochains projets :

Le 23 janvier 2021 nous ouvrirons deux nouvelles expositions qui révèlent un aspect méconnu de notre activité : le soutien aux artistes émergents. Les différents dispositifs de résidence que nous pilotons favorisent des temps de recherche artistique et renouvellent les possibilités de production pour les artistes. ARCHIPEL est un programme de résidences lancé il y a plus de trois ans, en collaboration avec des écoles d’art de pratique amateur en région. Ce programme est très singulier car il permet aux artistes de bénéficier des ateliers des écoles et d’étendre leurs pratiques (céramique, gravure…). Ces résidences sont aussi des opportunités de rencontre avec un nouveau territoire, des habitants, des professionnels et des critiques d’art. Après avoir été accueillis à Boulogne-sur-Mer, Calais, Denain et Lille, les quatre artistes Jean-Julien Ney, Nefeli Papadimouli, Emmanuel Simon et Maxime Testu, présenteront le fruit de leur travail de résidence au Frac Grand Large

Parallèlement, le Frac Grand Large développe depuis 2018 des résidences d’artistes en entreprise : Donovan Le Coadou chez Total Oleum et Gilles Conan chez Calser. Ces résidences s’inscrivent dans un contexte particulièrement propice et caractéristique, celui d’une ville industrielle, troisième port de France, portée par des enjeux économiques et sociétaux de transition énergétique et de mondialisation.La fermeture de la raffinerie Total à Dunkerque en 2010 a donné lieu à la création d’un centre de formation transformant l’usage de ses infrastructures. Donovan Le Coadou y a été accueilli dès 2018 et a pu suivre l’évolution du chantier de démantèlement d’une partie du site. L’artiste présentera au Frac ses nouvelles œuvres issues de la résidence.

Une troisième exposition, qui ouvrira en janvier, s’inscrit dans la série « Chronique d’une collection » et sera consacrée à Yona Friedman, dont nous venons de recevoir un dépôt exceptionnel de maquettes et de dessins en provenance du Cneai (Centre National Edition Art Image). Artiste-architecte, Yona Friedman s’attache à la formulation de questions précises et concrètes sur l’habitabilité du monde et sur l’évolution de nos besoins tant matériels qu’affectifs. Son œuvre est d’une grande plasticité et se prête à la rencontre et au partage. Avec le Cneai, le Quadrilatère à Beauvais et le centre d’art Idem+Arts à Maubeuge, nous concevons cette exposition comme le point de départ d’un projet itinérant en région, ouvert à des collaborations avec des écoles d’art, des universités et des associations.

Retour sur cette période et son impact :

La pandémie nous a bousculés et la situation, qui demeure toujours incertaine, demande de nous adapter en permanence. Mais nous avons de la ressource et du désir. Cet été les expositions avaient été prolongées et nous avons retrouvé un public heureux de pouvoir se réapproprier les œuvres. Les projets hors les murs du Frac, en particulier dans les écoles – Élèves à l’œuvre (EAO) – ont été pour la plupart maintenus ce qui m’a de prime abord étonnée mais cela témoigne de l’attachement des partenaires, élèves et enseignants, à ces partenariats. Ils font tout leur possible pour que cela continue.

Donc on se protège, on protège les autres en faisant le nécessaire par rapport aux conditions de circulation des œuvres et des publics. Nous adaptons nos procédures mais nous sommes aussi portés par le sens et le besoin d’être confrontés physiquement à des œuvres. Car la rencontre artistique est une expérience physique !

Le Frac Grand Large — Hauts-de-France dispose d’une collection d’art et de design contemporains des années 1960 à aujourd’hui de plus de 1 800 œuvres. Il organise tout au long de l’année des expositions sur le territoire régional et transfrontalier. La diffusion de la collection s’accompagne d’une démarche de sensibilisation de tous les publics, à travers des visites, conférences, ateliers et projets participatifs.

Le Frac accorde une attention particulière à l’accompagnement des publics dans leur rencontre avec les œuvres. La médiation est envisagée comme une conversation ouverte et active. Des outils variés sont mis à disposition : livret d’exposition, livret adapté au public en situation de handicap, livret-jeux. Des ateliers sont également proposés aux enfants et familles pendant les vacances.

INFOS PRATIQUES :
« Un autre monde///dans votre monde »
Jusqu’au 14 mars 2021
Claude Courtecuisse
Jusqu’au 3 janvier 2021
CHRONIQUE D’UNE COLLECTION #2 : APPARATUS
jusqu’au 3 janvier 2021
Suite aux décisions gouvernementales, le Frac Grand Large est fermé depuis le 30 octobre.
FRAC Grand Large HDF
503 Avenue des Bancs de Flandres
59140 Dunkerque
http://www.fracgrandlarge-hdf.fr

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime.

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