Pour faire suite à notre dossier publié hier sur les limites à poser concernant la retouche photo, il est évident que tout dépend de l’utilisation et du point de vue. Nous avons donc décidé d’interroger plusieurs experts pour nous éclairer sur la question : l’historien de la photographie André Gunther, la cheffe du service photo du quotidien Le Monde Pauline Eiferman, le duo de photographes de mode Bobby Buddy, ainsi qu’un spécialiste de la retouche.

L’image flottante

André Gunther, historien de la photographie

La photographie n’a pas été pensée pour être une représentation du réel, et le meilleur exemple que l’on puisse donner est le courant pictorialiste, qui s’exprime dès la fin du XIXᵉ siècle. Cette pratique, parfaitement assumée et revendiquée par ses acteurs, favorisant la mise en scène, la retouche et des procédés picturaux, a souvent été mise de côté par l’histoire de la photographie ou considérée comme une sorte de faux pas.
Pendant la majeure partie du XIXᵉ siècle, la pratique la plus courante de la photographie était celle du portrait, en grande partie fictionnelle : avec un décor, des accessoires, des costumes… Il y a une part réaliste, celle qui implique la ressemblance de la personne photographiée, mais la part fictionnelle, pourtant essentielle, a été systématiquement négligée.

Nous raisonnons comme si la photographie était exclusivement documentaire, et comme si tout le reste n’existait pas, ou relevait presque de la trahison de cette conception. Or, c’est précisément cette vision qui est biaisée, puisqu’elle relativise ou ignore un grand nombre de pratiques dans l’histoire de la photographie. On nous fait également croire que la retouche n’a pas d’histoire, alors qu’elle en a une – une histoire technique de la photographie, qui se prolonge aujourd’hui avec l’IA.
C’est cet aspect qu’il faut interroger : la photographie comme pratique censée garantir le document. Cela provient du début du XXᵉ siècle avec la photographie de presse, notamment pendant la 1ère Guerre mondiale, moment d’explosion des usages illustrés dans la presse. Les gens avaient besoin d’informations, et la photographie offrait alors une forme de vérité, une garantie acceptée par tous les usagers. Ils avaient le sentiment d’être témoins de l’événement : cela n’avait plus rien à voir avec l’illustration. On note ici un point de bascule.
La publicité, à son tour, s’est emparée de la photographie pour bénéficier elle aussi de cette garantie d’objectivité construite par les médias d’information. Par contamination, nous avons fini par privilégier l’image comme outil documentaire. Ce qui explique les difficultés d’accueil de l’IA générative aujourd’hui, alors qu’il ne s’agit que d’un simple outil d’illustration, dont les résultats n’ont aucun caractère documentaire – d’où la confusion.

Les guerres constituent des moments cruciaux de tension, pas seulement militaire mais aussi des conflits de représentation. La propagande en est un exemple, avec ses usages falsifiés ou orientés de l’image. En 2004, la première affaire mondiale impliquant des images numériques fut celle d’Abu Ghraib. Ces images ont servi de preuves de mauvais traitements, de torture et d’assassinats commis par des militaires américains en Irak. Elles n’ont jamais été remises en cause ni considérées comme des faux numériques : elles ont conservé leur caractère documentaire. Elles ont servi de preuves dans un procès, ce qui prouve qu’on leur a accordé pleine valeur de document. Cela contredisait les alertes de nombreux théoriciens de la photographie qui, dès la fin des années 1990, annonçaient que le numérique et Photoshop feraient disparaître la confiance dans les images.

La retouche a toujours existé. Elle a simplement été tenue à l’écart d’une compréhension globale et même de l’histoire de la photographie, sauf lorsqu’elle a fait scandale. Ce sont toujours les images documentaires dont on remet en cause l’authenticité. On ne se pose jamais la question pour d’autres styles d’images.
Mais la retouche change-t-elle la manière de comprendre une image ? La vision que nous avons des images – encore prioritairement documentaire – s’en trouve-t-elle affectée ? La retouche classique a toujours négocié ses marges de manœuvre. Par exemple, le World Press Photo a fait évoluer son règlement en autorisant certaines retouches, mais uniquement pour des interventions mineures : on peut modifier légèrement l’ambiance d’une photo, mais pas supprimer un élément enregistré. C’est la façon dont le monde de la photographie – qui est aussi une industrie et une économie – s’autorise à recourir à des outils de correction tout en justifiant leur usage. On a un usage raisonné de la retouche et à ces conditions, on peut continuer à considérer l’image comme objectif. C’est un arrangement qui existe en réalité depuis le XIXᵉ siècle. Cette négociation permanente implique le public, car celui-ci réagit aux propositions des professionnels. Ces derniers testent leur marge de manœuvre : si l’on va trop loin dans la retouche d’une image d’information, cela provoque un scandale et le public proteste.

Dans cette lignée, j’aimerais évoquer l’usage de l’expressivité dans la photographie d’information, qui pose également question. Si l’on prend par exemple l’élection de Donald Trump, différentes visions se sont exprimées dans la presse. Ces visions se traduisent par des choix iconographiques : un média hostile utilisera une image très expressive dans un sens défavorable, tandis qu’un média favorable choisira une photo souriante. Nous savons très bien lire les expressions du visage : c’est une compétence sociale. Ce n’est pas un problème photographique, puisque les deux images existent, mais un problème de choix éditorial. Pour moi, on franchit une limite, car il s’agit d’une pratique implicite.

Le problème de la retouche est similaire : elle oriente la vision. L’affaire est complexe et ne se limite pas à des questions techniques, à savoir si une image est retouchée ou non. En création, en fiction, en publicité, ou même dans la propagande, ce n’est pas un problème, c’est clairement admis. Le véritable problème, c’est d’utiliser la retouche sans le dire, dans un usage d’information.

Une photo retouchée est une image perdue

Bobby Buddy, duo de photographes (mode et artistique)

Nous travaillons en argentique pour des raisons esthétiques et expérimentales. Nous ne retouchons jamais nos images, car pour nous, l’erreur et l’imperfection font partie intégrante de l’image. Bien sûr, nous intervenons en chambre noire pour ajuster certains rendus, mais sans altérer l’esprit de l’image.
En revanche, dans notre travail commercial (en mode), les attentes sont différentes : les clients recherchent un rendu parfait. L’intégration d’une partie numérique et de la retouche devient alors presque incontournable. Nous avons choisi de faire cohabiter argentique et numérique. Lorsque nous travaillons en numérique, nous utilisons la retouche pour retrouver l’aspect de l’argentique : ajout de grain, chromies plus douces, réduction du contraste et de la netteté… Cette approche vise à redonner de l’identité à nos images.
Pour ce qui est de la retouche « client » : suppression d’un pli, d’une imperfection de la peau, modification d’un visage ou d’un volume, c’est pour nous une retouche destructrice. Elle n’apporte rien d’esthétique et dénature notre travail. Nous savons qu’à ce moment-là, notre création nous échappe. D’ailleurs, ces retouches ne sont pas réalisées par nos soins. Un jour, un retoucheur a combiné plusieurs de nos clichés, en collant la tête d’un modèle sur le corps d’un autre : c’était absurde.

 

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Pour nous, la photographie sert avant tout à capturer l’instant, une certaine représentation du réel. Nous mettons tout en œuvre pour que tout soit parfait au moment de la prise de vue, tout en cherchant l’accident photographique – car c’est souvent de là que naissent les images que l’on préfère. Ça n’aurait pas de sens de le créer en retouche numérique ! Lors de nos castings sauvages, nous cherchons des profils singuliers, authentiques. Nous ne voulons pas qu’ils soient lissés ou retouchés : ce qui nous intéresse, c’est leur vérité, avec leurs qualités et leurs défauts.
Corriger une chromie, un contraste, une densité ou un grain – comme on le fait à l’agrandisseur, n’a rien à voir avec le fait de supprimer ou lisser un élément. La vraie question est : où commence et où s’arrête une bonne retouche ? Et souvent, la limite ce n’est pas nous qui la fixons, c’est le budget du client : plus il est élevé, plus le temps de retouche s’allonge, et plus l’image est retouchée jusqu’à l’excès.
Nous revendiquons une approche puriste de la photographie argentique, qui doit subir le moins de traitement possible. Ce sont les petits défauts qui rendent une image vivante. La perfection n’est pas la réalité. Nous essayons toujours d’expliquer cela à nos clients, de leur montrer qu’un message passe mieux quand l’image paraît vraie. Un enfant avec une dent cassée ou les cheveux en bataille, c’est une représentation plus juste du réel.

http://www.bobbybuddystudio.com/

Retouche invisible

Benoit Lapray, retoucheur et photographe (publicité et artistique)

Je travaille dans la photographie publicitaire et je suis retoucheur depuis la sortie de mes études, il y a 20 ans. C’est amusant parce qu’au départ, à l’école, j’étais un vrai puriste de l’argentique, je ne voulais absolument pas entendre parler de retouche ! Mes relations ont fait que je me suis dirigé vers la photographie publicitaire, où la retouche tient une part essentielle. J’ai appris sur le tas, et j’avais, je l’avoue, des facilités.
En parallèle de mon travail commercial, je développe un travail artistique, et j’ai intégré la retouche parce que mes idées étaient difficilement réalisables. Par exemple, pour ma série « The Quest for the Absolute », où j’intègre des super-héros à mes paysages, je n’arrivais pas à avoir le rendu que je voulais ; c’est à ce moment-là que j’ai intégré la retouche dans mon processus créatif. Aujourd’hui, je suis revenu à une pratique argentique pour mes séries personnelles. J’ai opéré cette bascule quand j’ai débuté ma série « Monuments », où j’intègre des personnages de pop culture près de monuments parisiens. J’ai démarré en numérique mais je n’étais pas satisfait du rendu. J’ai tenté avec une chambre moyen format argentique et là, le résultat était celui que j’attendais. J’aurais pu donner un aspect argentique par la retouche, mais je me suis dit : pourquoi tricher ? Pourquoi reproduire l’effet de la pellicule quand on peut simplement utiliser de la pellicule, même si cela est coûteux ? Cette série illustre bien la fusion de la pratique argentique pour la prise de vue et du numérique pour l’intégration des personnages.

 

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En retouche, je ne me mets aucune limite, parce que la photographie artistique n’en a pas ! L’important, c’est le concept et le message. Dans mon travail, j’aime que la retouche soit invisible – du moins au premier coup d’œil -, je souhaite être le plus réaliste possible. Je me souviens, lorsque ma série « Monuments » a été publiée, des personnes m’ont contacté sur les réseaux sociaux pour me dire qu’elles étaient allées vérifier que les statues existaient vraiment ; ça les a fait rire de s’être fait avoir !
Aujourd’hui, j’essaie de m’éloigner un peu de tout ça, du fait de pousser les retouches à l’extrême. Je suis peut-être allé trop loin dans cette pratique, et cela me donne envie de revenir à une photographie plus authentique. Je limite la retouche à la chromie, au contraste… Avec la technologie et l’arrivée de l’IA, j’ai l’impression que tout un pan de la photographie revient vers des pratiques plus traditionnelles. C’est comme si on ne pouvait plus rivaliser avec la technologie, comme une envie de revenir à l’essentiel, à des choses plus authentiques.

https://benoitlapray.com/personal

La photographie comme reflet de la réalité

Pauline Eiferman, Cheffe du service photo au quotidien Le Monde.

Au Monde, la politique concernant la retouche photo est très claire : tant qu’elle se limite à la colorimétrie, au contraste ou au recadrage, il n’y a aucun problème. Les photographes sont libres d’utiliser Photoshop comme ils l’entendent. Nous collaborons avec des professionnels que nous connaissons depuis longtemps et qui connaissent notre déontologie : nos règles sont tacites. Dès qu’il s’agit d’ajouter, de dupliquer ou de supprimer un élément sur l’image, autrement dit de montrer une photographie qui ne reflète plus la réalité, c’est absolument interdit. La limite se situe là, précisément.
Nous sommes un journal, et à ce titre, nous devons préserver le lien de confiance avec nos lecteurs. Ils doivent être assurés que tous les éléments visibles sur une photo publiée sont bien réels. Nous travaillons également en confiance avec nos photographes : nous ne demandons pas les RAW (les négatifs numériques), cela représenterait un travail colossal. En revanche, nous travaillons à partir d’un editing large : nous pouvons recevoir jusqu’à 80 ou 100 images. Cela nous permet de comprendre comment a été réalisée la photographie finale. C’est aussi pour cela que nous collaborons avec des personnes qui connaissent notre niveau d’exigence.
Aujourd’hui, en revanche, un véritable sujet émerge autour de l’intelligence artificielle générative. Nous avons établi une charte de déontologie spécifique qui stipule que nous ne publions aucun contenu généré par l’IA. Il nous est arrivé d’en utiliser pour illustrer un article portant sur l’IA elle-même, mais dans ce cas, nous apposons un tampon rouge très visible (et, il faut le dire, assez peu esthétique) pour signaler que le contenu est généré. Cela doit être extrêmement clair. Mais cela ne concerne en aucun cas les photos de presse. Il m’est arrivé de recevoir des travaux de photographes intégrant de l’IA : il nous est impossible de les publier en tant que photographies documentaires. Cela n’a tout simplement pas sa place dans les pages du Monde.
Photoshop est un outil formidable à bien des égards, mais dès lors qu’il s’agit de publier dans la presse, les règles doivent être strictes, d’autant plus qu’avec l’arrivée de l’IA, un véritable doute s’est installé entre le lecteur et les images. Nous devons être irréprochables. Plus que jamais, notre métier consiste à authentifier les images et à garantir que tout ce que l’on voit dans les pages du quotidien Le Monde correspond à la réalité, sans manipulation. Et c’est précisément là que le travail des photographes sur le terrain prend encore toute son importance.

Retour sur notre dossier principal.

 

Article publié dans le numéro #386 de janvier du magazine Réponses Photo

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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