George Sand et Frédéric Chopin vivent à Nohant neuf années de passion, avant que George Sand ne se sépare du compositeur en faisant disparaître toute trace de sa présence. Un geste radical qui, paradoxalement, souligne une absence plutôt que de l’effacer. L’artiste photographe franco-espagnole FLORE, à l’invitation du Centre des Monuments Nationaux et dans le cadre du Bicentenaire de la photographie, convoque réminiscences et échos visuels de cette mémoire silencieuse, à la fois dans la maison, le parc et le jardin.

Au cours d’une résidence sur le temps long, l’artiste se laisse imprégner par le génie du lieu, comme une invitée sous les tilleuls parmi toute la colonie artistique réunie par George Sand (Delacroix, Liszt, Pauline Viardot) pour donner, par le prisme de plusieurs techniques photographiques : tirages argentiques cirés, tirages sur porcelaine, soieries, tirages sur pierre lithographique, tirages sur feuille d’or… la réponse la plus sincère et juste. « Je suis dans des mondes étranges » s’accompagne d’un ouvrage exceptionnellement édité à l’occasion du 150e anniversaire de la disparition de George Sand, où clichés in situ, herbiers glanés dans les jardins et partitions musicales de Chopin dessinent autant de constellations sensibles. FLORE revient sur le contexte de cette invitation et la figure de Chopin qu’elle esquisse en creux, les partis pris qui l’ont guidée en intérieur et en extérieur. De plus, FLORE qui nous confie ce que signifie pour elle le Bicentenaire de la photographie, bénéficie d’une exposition au musée de Picardie autour des collections d’Égyptologie. Une Égypte éternelle et minérale où elle convoque avec émotion la lumière et les sortilèges de son enfance. Elle a répondu à mes questions.

Portrait FLORE © Adrian Claret

Marie de la Fresnaye. Quels étaient les contours et l’origine de cette invitation à Nohant ?

FLORE. Les contours du projet étaient à la fois amicaux, si j’ose dire, et poétiques, sandiens en quelque sorte.. À l’époque, avec Edward de Lumley, qui avait été administrateur du domaine de Nohant pour le CMN, nous partagions le désir de concrétiser une collaboration. Une forme d’entente tacite s’était dessinée autour de Nohant comme lieu idéal.

MdF : Comment la résidence s’est-elle organisée ?

F : Je me suis rendue sur place une première fois afin de vérifier que je serais en mesure d’y mener un travail sincère, dans un lieu qui m’était alors inconnu. Une fois cette conviction acquise, le projet s’est déployé sur une durée de deux ans et demi.

Je suis dans des mondes étranges – Maison CF © FLORE / Courtesy Galerie Clémentine de la Féronnière

MdF : Étiez-vous déjà familière avec l’univers de George Sand et Frédéric Chopin ?

F : Après avoir réalisé une première série d’herbiers autour du jardin ressuscité de l’atelier de Delacroix, place de Furstenberg, puis une deuxième sur les traces de George Sand durant sa convalescence près de la Villa Tamaris à La Seyne-sur-Mer, montrée dans le cadre de ma rétrospective Le Temps du souvenir, j’étais effectivement déjà familière de George Sand et de son cercle d’amis.
D’autre part, comme beaucoup d’entre nous, je l’avais découverte très jeune, dans le cadre d’une éducation que l’on voulait complète pour une jeune fille : La Petite Fadette, mais aussi La mare au diable. À travers Alfred de Musset aussi, dont les œuvres faisaient écho à mon univers théâtral, j’avais lu Les Confessions d’un enfant du siècle et la réponse faite par Sand dans Elle et Lui..
Je connaissais également la maison de Nohant de réputation, sans jamais m’y être rendue, comme un lieu marqué par de profondes amitiés.
Ce lien restait toutefois d’ordre culturel.
Le choix d’axer le travail sur la présence de Frédéric Chopin s’est imposé parce que justement j’avais de longue date une relation plus intime avec lui.

MdF : Quelles ont été vos premières impressions en arrivant à Nohant ?

F : À chacune de mes visites, le lieu conserve intacte sa capacité d’émerveillement, sans jamais susciter la moindre lassitude. La maison s’apparente à une demeure rêvée, habitée, semble-t-il, par les traces de celles et ceux qui y ont partagé des instants de bonheur, mais aussi des conversations artistiques, des échanges politiques et des moments de fraternité.
Sans être véritablement vaste, elle reste suffisamment accessible pour que chacun puisse s’y projeter avec ses propres proches. Elle forme, avec son jardin, un écrin d’une rare singularité, dont l’harmonie renforce encore le charme.

Je suis dans des mondes étranges – Maison CF © FLORE / Courtesy Galerie Clémentine de la Féronnière

MdF : Comment avez-vous organisé le parcours à la fois intérieur et extérieur ?

F : Plus habituée aux expositions en galeries, dans des musées ou sur des foires, j’abordais ici une configuration inédite : pour la première fois, il m’était proposé de présenter une partie de mes œuvres au sein même d’une maison. Une maison pleine de meubles, d’œuvres d’art, de vaisselle etc. C’était l’occasion d’une réflexion passionnante, une sorte d’exercice d’équilibriste, car il m’importait à la fois de rendre visible mon travail et de ne pas m’imposer de manière intrusive.
Cette attention tenait autant à mon tempérament qu’à une conscience aiguë des contraintes propres au lieu. La maison, accessible uniquement en visite guidée et fréquentée par un public nombreux, exigeait une approche mesurée.
Avec Adrian Claret, le co-commissaire de l’exposition, nous avons rapidement envisagé comme alternative d’investir également le jardin. George Sand elle-même considérait cet espace comme une extension de la maison, soulignant la porosité entre intérieur et extérieur. C’est dans cet esprit que nous avons conçu le parcours, avec le sentiment d’avoir trouvé une juste articulation entre les deux.

Je suis dans des mondes étranges – Maison CF © FLORE / Courtesy Galerie Clémentine de la Féronnière

MdF : Au niveau des formats, des techniques, quels ont été vos partis pris ?

F : Les œuvres les plus précieuses et les formats les plus intimes ont été rassemblés à l’intérieur. On y découvre notamment des tirages argentiques cirés, caractéristiques de ma pratique, dont certains se déploient dans des formats pouvant atteindre 80 × 100 cm ainsi que de petites pièces sur feuille d’or, dont certaines, très délicates, atteignent à peine 13 × 18 cm. Une soierie, plus rare dans mon travail, y est également présentée. J’y montre aussi mes premières pièces en porcelaine pour cette occasion. Enfin, quelques estampes aquarellées, des tirages sur pierre lithographique, dans la lignée de celles réalisées pour Les Rêveries de Lavinia.
À l’extérieur, les œuvres prennent une toute autre ampleur. Le jardin et le parc appelaient des formats plus imposants, capables de dialoguer avec l’espace sans s’y dissoudre. Nohant se compose en effet d’un jardin romantique, mêlant fleurs et arbres fruitiers, prolongé par un parc plus sauvage. C’est dans ce dernier que prennent place les sujets les plus libres, oiseaux, biches ou apparitions, en résonance avec la dimension plus ouverte du paysage.

MdF : Le livre qui accompagne l’exposition comporte un volet à la fois texte et image. Comment avez-vous souhaité donner place à cette double direction ?

F : La réflexion qui sous-tend ce travail, ce temps consacré à tenter de faire ressurgir la présence de Chopin à Nohant, trouve, je crois, son expression la plus aboutie dans le livre. C’est là que se déploie pleinement la manière dont je l’ai envisagé, et sans doute ce qui en demeurera.
L’ouvrage repose sur un dialogue entre narration visuelle, fragments de texte et musique. Les images y développent leur propre récit, autonome, tandis que les textes, mis bout à bout, composent une histoire avec un début et une fin. À cela s’ajoute une dimension sonore : entourée d’amis musiciens, il m’importait que certains lecteurs puissent, en tournant les pages, entendre la musique.
Cette liberté de conception a été rendue possible grâce à Clémentine de la Ferronnière, ma galeriste et maison d’édition, qui m’a fait complètement confiance. L’ensemble s’organise ainsi autour de trois voix entremêlées.
Enfin, la nouvelle d’Aurélie Razimbaud, placée en ouverture, joue un rôle essentiel. D’une grande justesse, en évoquant la vie à Nohant, elle familiarise le lecteur avec le lieu où va se jouer le récit photographique, la présence de Chopin ravivée.

Exposition In situ © Tatiana Braoun / CMN

MdF : Par rapport au Bicentenaire de la photographie, puisque cette exposition fait partie de cet événement, qu’est-ce que cela vous inspire ?

F : À titre personnel, j’en éprouve une réelle satisfaction. Il est toujours frappant de constater à quel point ce médium, pourtant relativement jeune, offre un vaste champ d’exploration.
Je me réjouis également que des initiatives de cette nature existent, car elles permettent au public d’appréhender la photographie sous un angle renouvelé. Car, malgré sa pratique largement répandue, elle demeure, au fond, un médium encore méconnu.
Ces propositions contribuent à en révéler la richesse, à en affiner la compréhension, mais aussi simplement à en favoriser la rencontre. Elles rappellent surtout que la photographie est loin d’être limitée, se distingue au contraire par une grande diversité de formes et de possibles, bien au-delà de ce que l’on imagine souvent.

Exposition In situ © Tatiana Braoun / CMN

MdF : Autre actualité autour du musée de la Picardie et votre projet sur l’Égypte. Qu’est-ce qui se joue dans cette traversée ?

F : C’est une forme de boucle, quelque chose de profondément émouvant.
Une partie de mon enfance s’est déroulée à Alexandrie, que j’ai ensuite quittée, et c’est sans doute cette séparation qui m’a rendu ce pays encore plus attachant avec le temps. Retrouver aujourd’hui mon travail en dialogue avec des pièces d’égyptologie relève d’une expérience très forte. Cette rencontre a également été l’occasion d’échanger avec de nombreux égyptologues du Louvre, présents dans le cadre d’un nouveau dépôt en Picardie. Il y a quelque chose de fascinant dans leur engagement, dans leur passion pour leur métier et pour l’Égypte et l’intérêt qu’ils ont témoigné à mon travail m’a beaucoup touchée
J’ai séjourné en Égypte l’an dernier à l’occasion de l’exposition organisée par la galerie Tintera du Caire et j’en avais ramené un nouveau corpus dans lequel j’ai pu puiser pour créer quelques pièces inédites spécifiquement pour le musée de Picardie en témoignage de ma reconnaissance pour leur invitation.
Je crois qu’avec la commissaire d’exposition, Maya Derrien, nous avons réussi à établir un dialogue harmonieux entre les trésors des collections d’égyptologie du musée et mes photographies.
Les tirages ont été réalisés d’après des Polaroids dont le rendu flou et les couleurs fausses restituent tout à fait le flou de mes souvenirs d’enfance.
La confrontation entre des images contemporaines et un fonds patrimonial aussi ancien et précieux ouvre des résonances singulières, peu habituelles pour le public, et d’autant plus fécondes.

Je suis dans des mondes étranges – Maison CF © FLORE / Courtesy Galerie Clémentine de la Féronnière

MdF : Dernière question plus personnelle : Pourquoi FLORE en lettres capitales ?

F : J’ai pris mes distances avec mon père vers l’âge de 16 ans, à l’époque où, justement, je devais choisir un nom pour signer mes premières parutions, et je ne souhaitais pas utiliser son nom. À cette période, adopter officiellement le nom de ma mère s’est révélé complexe. j’ai donc commencé à signer de mon seul prénom en minuscules. Au fil du temps, dans certains contextes éditoriaux, l’association de mon nom avec celui d’autres photographes masculins pouvait prêter à confusion, laissant entendre que nous étions mariés. Comme ORLAN ou SMITH, j’ai trouvé cette petite parade.
Au-delà de l’aspect pratique, cette décision est également un geste symbolique, affirmant une identité artistique distincte et clairement identifiable.

Publication
« Je suis dans des mondes étranges »
Prix : 45 € – 128 pages
Publié par Maison CF, en partenariat avec le CMN et l’Institut Chopin de Varsovie

INFOS PRATIQUES :

sam18avrToute la journéedim01novFLOREJe suis dans des mondes étrangesMaison de George Sand, 2 place Sainte-Anne, 36400 Nohant-Vic


Tarif 9 euros
Dans le cadre d’un partenariat SNCF réduction TGV, Intercités…
Gare de Châteauroux avec liaison
Le billet vous donne accès à la visite uniquement commentée de la maison de George Sand. Jardin et parc en accès libre et gratuit.
https://www.maison-george-sand.fr/agenda/je-suis-dans-des-mondes-etranges-de-flore

ET AUSSI

sam11avr(avr 11)9 h 30 min2027dim03jan(jan 3)18 h 00 minFLOREÉgypte éternelleMusée de Picardie, 2 rue Puvis de Chavannes 80000 Amiens

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime.

You may also like

En voir plus dans L'Interview