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Partager Partager Bruno Fuligni est écrivain et historien, passionné par l’histoire policière et criminelle. Il a constitué au fil du temps une impressionnante collection de documents et de photographies d’archives policières. Dans cet ouvrage aussi singulier que passionnant, il dresse le portrait de la criminalité aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, dans toute sa complexité et sa diversité, en mettant en lumière le rôle de la photographie dans les enquêtes policières, tout en questionnant l’existence d’une « gueule d’assassin ». Bruno Fuligni © Renan Astier Qu’est-ce qui vous a donné envie de consacrer un ouvrage à ce sujet ? Cela fait très longtemps que je m’intéresse à l’histoire policière et criminelle française sous tous ses aspects. Je me suis rendu compte que la photographie avait joué un rôle particulier, avec cette spécificité que la France est pionnière dans ce domaine. D’abord parce que la photographie est une invention française. Cette invention, au départ, c’est l’œuvre d’artistes. Ni Niépce, ni Daguerre n’avaient la moindre intention policière ou judiciaire. Certains policiers et magistrats vont s’emparer de cette innovation pour la recherche et l’identification des criminels. Là encore, la France se distingue : dès 1874, tous les malfrats arrêtés à Paris sont systématiquement photographiés. Plus tard, sous l’impulsion d’Alphonse Bertillon, la photographie devient presque scientifique, avec la mise au point d’un protocole précis et de ces fameuses photos de face et de profil que les Américains appelleront mugshots. Les images sont prises à la même distance, sous le même angle, avec le même éclairage, sans ombre portée ni décor. Ces photographies, considérées à l’époque comme purement scientifiques, débarrassées de tout art, possèdent à mes yeux une force et une radicalité impressionnantes, et certaines atteignent même une puissance artistique. Gueule d’assassin Les photographies et les documents publiés dans l’ouvrage proviennent de votre collection personnelle. Qu’est-ce qui vous a poussé développer ce fonds au fil des années ? Ces images attisent ma curiosité depuis longtemps. Je me suis aperçu qu’un grand nombre circulaient et étaient parfois à vendre. J’ai donc commencé à constituer une collection de photos judiciaires, comprenant à la fois des clichés anthropométriques français et étrangers, et des photographies plus anciennes de criminels et assassins du Second Empire ou du tout début de la Troisième République. J’ai voulu éviter que certaines collections soient dispersées. Il existait des ensembles constitués par d’anciens policiers ou magistrats qui avaient conservé des photos liées à leur carrière. Cela me faisait mal au cœur de voir ces fonds dispersés, alors je les ai acquis en bloc. Peu à peu, j’ai rempli albums et tiroirs entiers. Sans rivaliser avec les collections impressionnantes de la préfecture de police, j’ai fini par constituer un fonds important. Pour moi, ce sont avant tout des documents. Normalement, un document historique est un écrit, mais il me semble que ces photographies en sont aussi, car elles on y trouve beaucoup d’informations : une date, un nom, des éléments précis, mais aussi de nombreuses indications manuscrites au dos. Et puis la photographie elle-même, dans ce qu’elle donne à voir, si on prend le temps de l’examiner, fournit beaucoup d’informations sur les origines sociales de la personne photographiée et sur les conditions dans lesquelles elle a été prise. Certaines images révèlent par exemple les traces d’une arrestation ou d’un interrogatoire brutal. Et derrière tout cela, se pose une vraie question sur la valeur de ces photos. Pour la 4ème de couverture, je me suis fait photographier à la manière de Bertillon par le photographe Renan Astier. On se rend compte que n’importe qui, pris ainsi, a l’air relativement inquiétant. Ces photos sont-elles simplement scientifiques, destinées à identifier les malfrats, ou est-ce que n’importe qui, photographié de cette façon, prend automatiquement une tête de malfrat? C’est une question centrale, et c’est l’un des thèmes du livre. Vous ouvrez l’ouvrage sur une période où la photographie n’existait pas encore. Qu’a-t-elle apporté aux investigations et en quoi a-t-elle bouleversé la manière de percevoir le crime et les criminels ? Avant la photographie, on disposait, dans certains cas, de gravures réalisées après l’arrestation, à destination au grand public. Les artistes accentuaient les traits les plus inquiétants, les moins aimables du personnage, pour en faire un vrai monstre. La gravure était longue et coûteuse ; les enquêteurs avaient recours à des signalements, des textes descriptifs (couleur des yeux, cheveux, forme du visage, taille, démarche…). Mais ces indications restaient assez vagues et peu fiables. La photographie va donner l’impression qu’on peut identifier quelqu’un plus facilement. Il ne faut pas oublier que la photographie sert aussi à identifier les victimes. L’histoire criminelle de la photographie commence avec le cliché du corps d’une femme entièrement nue, découvert dans une forêt de l’Ain. Cette image va permettre d’identifier la victime et, plus tard, de faire condamner à mort son assassin, Martin Dumollard, qui s’avérera être un tueur en série, même si le concept n’existait pas à l’époque. Nous sommes en 1855, lorsqu’un juge d’instruction a l’idée géniale de photographier le corps pour identifier la jeune femme inconnue dans la région et qui se révélera être une domestique venue de Lyon. En même temps que la photographie, la presse se développe. Les criminels photographiés après leur arrestation paraissent dans les journaux. Les savants se penchent sur ces portraits pour tenter de discerner des traits annonçant un destin criminel : on cherche depuis longtemps la « bosse du crime ». L’usage de la photographie pour reconnaître les récidivistes intervient plus tard, à partir de 1874. Pendant longtemps, il est impossible d’identifier avec certitude ces repris de justice, qui fournissent à chaque arrestation un faux nom pour se faire passer pour primo-délinquant. Avant les années 1830, il existait la marque au fer sur l’épaule qui indiquait que quelqu’un avait déjà été condamné. Cette peine barbare ayant été supprimée au XIXᵉ siècle, il devient très difficile l’identification des récidivistes. On fait appel à des policiers physionomistes qui sont censés les reconnaître, mais certains trichent pour toucher une prime. La photographie permet de conserver les traits d’un individu. Les malfrats comprennent vite le but de la manœuvre et résistent : ils bougent, grimacent, ferment les yeux, obligeant parfois à les immobiliser, ce qui donne des photos étranges et peu utilisables. C’est pourquoi, au milieu des années 1890, Alphonse Bertillon révolutionne le système avec ses photos anthropométriques, face et profil. Plusieurs étapes ont donc été nécessaires, mais ce qui est certain, c’est qu’avec la photographie, on peut désormais conserver le portrait de quelqu’un. Lorsqu’un individu est arrêté sous un faux nom, les mesures du corps et, plus tard, les photos et empreintes digitales permettent de certifier qu’il a déjà été arrêté sous un autre nom plusieurs années auparavant. Revenons sur la photo de la victime de Martin Dumollard, elle est étonnante car elle s’éloigne du cliché criminel : la victime a été déplacée et mise en scène dans ce que vous qualifiez de pose « érotico-religieuse ». Photographie de Marie Baday, victime de Dumollard, par Bernabé, 1855, sur le parvis de l’église de Tramoyes. C’est vrai, cette photo est extrêmement troublante. Il s’agit d’un corps de femme entièrement nu, découvert en pleine forêt par des chasseurs au bois de Montaverne. À l’époque, on n’avait pas l’idée de préserver ce qu’on appellerait aujourd’hui la scène de crime. Nous sommes sous le Second Empire, une période assez pieuse, ils ont donc très naturellement transporté le corps à l’église. Aussi étrange que cela puisse paraître aujourd’hui, c’est sans doute par respect pour la victime qu’il est disposé ainsi sur le parvis de l’église, dans une attitude assez artistique, qui rappelle certains tableaux de l’époque, avec cette différence que son visage est tuméfié : elle a été tuée d’un coup au front. Nous sommes à une époque ou dans les villages, tout le monde se connaît et où les déplacements sont rares. Pour le juge d’instruction, le premier enjeu est d’identifier cette jeune femme et de reconstituer son histoire. À la même époque, plusieurs cas de jeunes femmes qu’on a tenté d’agresser se présentent : elles venaient toutes de Lyon et avaient été attirées par un paysan promettant du travail. Celles qui ont survécu ont décrit leur agresseur, ce qui a permis d’orienter les recherches sur la ville de Lyon. Grâce à cette photo, la victime est identifiée : Marie Baday. Plus tard, le témoignage d’une autre jeune femme permet de confondre l’assassin, Martin Dumollard. Chez lui, on retrouve des vêtements et des bijoux des victimes. Il est arrêté, condamné à mort et exécuté en 1862. Il aurait pu n’être jugé que pour agressions et vols, sur la base des témoignages des survivantes, mais c’est la photo de Marie Baday qui prouve qu’il y a eu meurtre. Il avouera son crime, ainsi que deux autres meurtres. Cette photo est à la fois la première photo d’une victime, mais elle joue un rôle capital dans l’enquête et dans la condamnation. Pourquoi avoir choisi de consacrer des chapitres spécifiques aux femmes et aux enfants criminels ? Il me semblait important de les dissocier, car ce sont des photos beaucoup plus rares. Les femmes sont moins nombreuses : il y en a beaucoup en prison, mais souvent pour des drames familiaux, comme les infanticides, à l’époque l’avortement était prohibé… Les criminelles sont beaucoup plus rares. Ces images sont parfois très émouvantes, notamment quand certaines sont arrêtées pour complicité. On retrouve dans leurs regards quelque chose de bouleversant : des femmes dont la vie bascule parce qu’elles ont soutenu un proche qui s’était rendu coupable d’un acte terrible. Quant aux enfants, c’est encore plus rare. Pourquoi ? Parce que les mesures du Bertillonnage et les photographies anthropométriques servent surtout à reconnaître des adultes, dont les traits et les dimensions évoluent peu. Chez les enfants et les adolescents, les traits et les mesures changent beaucoup, ce qui rend ces clichés moins utiles. Ce qui est intéressant, c’est que parfois on retrouve un même individu, enfant puis adulte. Sur la photo enfant, le regard est naïf, curieux, encore un peu effaré. À côté, l’adulte est un criminel endurci, totalement impassible face au flash du photographe et à l’arrestation. C’est assez touchant. Ce qui est absolument rarissime, ce sont les photos de jeunes filles délinquantes. Je n’ai publié qu’un avis de recherche d’une jeune fille enlevée, même si elle semble s’être livrée à la prostitution. Je ne voulais pas que le livre limite la criminalité aux hommes : il fallait montrer que des femmes, de très jeunes enfants, étaient aussi impliqués dans des affaires criminelles. Enfin, pour les femmes, il y a quelques cas particuliers : les espionnes, mais aussi certaines qui, par une affaire criminelle, sont devenues des vedettes. C’est par exemple le cas de Valentine Merelli, emprisonnée en préventive suite à une grande escroquerie orchestrée par un employé du Comptoir national d’escompte, qui avait détourné de fortes sommes et se faisait passer pour un aristocrate. On ne sait pas si elle était complice ou si elle profitait simplement de l’argent sans en connaître l’origine. Elle a été acquittée, mais le procès l’a rendue célèbre. Elle est ensuite devenue actrice, a épousé un député et est devenue notable. Ici, la photo anthropométrique et la médiatisation du procès ont fait d’une criminelle présumée en vedette. Est-ce qu’il y a un portrait, une histoire qui vous a particulièrement marqué ? J’ai été assez troublé par une histoire. Le personnage central, Émile Philipponet, est sur la couverture du livre : c’est celui qui porte un chapeau. Quand on voit cette photo, il a l’air froid et terrifiant. En 1929, il s’était caché au Palais de justice pour assassiner le chef de l’identité judiciaire, Edmond Bayl. On a aussi sa photographie anthropométrique, car les fonctionnaires de la préfecture de police étaient photographiés de la même façon. Quand on compare les deux photo, Edmond Bayl a l’air d’un brave type pacifique et placide, tandis qu’Émile Philipponet ressemble à un monstre sanguinaire. Sauf que la réalité est complètement différente : Philipponet était un brave père de famille, chef d’entreprise, ancien combattant, très estimé. Il s’est retrouvé ruiné par une expertise bâclée de Bayl, qui arrondissait ses fins de mois de manière totalement illégale en vendant des expertises. C’est donc l’histoire d’une vengeance. Son expression s’explique par un état de fureur et de démence provoqué par la situation créée par Bayl. Je trouve que, dans cette affaire, les photos sont intéressantes parce qu’elles sont trompeuses. Elles obligent à aller au‑delà des photos. Quel regard invitez-vous le lecteur à porter sur ces images ? Un regard distancié. Il faut vraiment analyser ces photos, non pas comme une galerie de monstres, mais comme des documents historiques qui permettent de se faire une idée de ce qu’était la criminalité aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, dans toute sa complexité et sa diversité. Sans perdre de vue que les circonstances dans lesquelles sont prises ces photographies peuvent donner à quiconque une expression dure et menaçante. N’oublions jamais que les escrocs ou les tueurs en série peuvent avoir un visage tout à fait avenant, parfois même séduisant. Ce n’est qu’après l’arrestation et la détention préventive que ces visages deviennent effrayants. Finalement, même entre les mains de la justice et de la police, la photographie reste un art, et un art fait entrer beaucoup de subjectivité : celle du photographe, même avec toutes les contraintes imposées par Bertillon. Lorsque nous regardons un portrait, car il s’agit de portraits, nous projetons beaucoup de choses : nos idées, nos préjugés, nos peurs. Il faut donc en être conscient. INFORMATIONS PRATIQUES Gueule d’Assassin Bruno Fuligni Mareuil Editions 20x25cm, 192 pages 30€ https://www.mareuil-editions.com/product-page/gueules-d-assassin-la-photographie-%C3%A0-l-assaut-du-crime Marque-page0
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