Pour sa première carte blanche, notre invité de la semaine, Guillaume Holzer, photographe et directeur éditorial de Bergger, partage avec nous une réflexion sur l’image et rappelle l’importance de sa matérialité à travers le procédé du tirage argentique. Dans ce plaidoyer, Guillaume Holzer invite à ralentir le rythme, accepter l’imprévu et adopter une utilisation raisonnée de la photographie pour lui redonner plus de tangibilité. Il revient également sur la définition même de ce que signifie « faire » une image.

Une image n’est pas une idée. Elle n’est pas un flux. Elle n’est pas un fichier. Une image, lorsqu’elle existe vraiment, prend corps. Elle occupe un espace. Elle réagit à l’humidité, au temps, à la lumière, à la chaleur. Elle a une peau, une densité, une mémoire physique. Elle n’est pas un instantané : elle est une matière révélée.

Nous vivons pourtant dans un monde où l’image a été séparée de son support, où la lumière ne touche plus rien, où tout circule, glisse, disparaît. La photographie, devenue immatérielle, semble flotter hors du réel. Mais une image privée de support n’est plus une image, c’est une apparition. Et les apparitions ne durent pas.

Ce n’est pas un hasard si l’argentique continue de fasciner ceux qui y reviennent après des années de pratique numérique. Ils redécouvrent que l’image peut être tenue, tournée, accrochée, respirée. Que le noir n’est pas un code hexadécimal, mais une superposition métallique dans les fibres d’un papier. Que le blanc n’est pas une valeur maximale, mais une zone préservée du révélateur. Que le grain n’est pas un effet visuel, mais la vie microscopique d’une émulsion.

Syndrome de Stendhal © Guillaume Holzer

L’image argentique implique le geste. Elle ne se produit pas, elle se fabrique. Elle n’obéit pas à une interface, mais à des bains successifs : révélateur, bain d’arrêt, fixateur, lavage, séchage, mise sous tension. Elle exige du temps, c’est-à-dire une forme de présence. Elle n’est jamais « instantanée ». Elle est révélée, interrompue, sauvée. Elle ne s’exporte pas : elle se fait.
Cette matérialité n’est pas un fétiche. Elle est un rapport au monde. L’argentique oblige à ralentir, à laisser entrer la lumière, à accepter l’imprévu, la fatigue d’une chimie, l’aléatoire d’un voile, la beauté d’un accident. Elle replace le photographe dans la situation d’un artisan et non d’un opérateur. Il ne « clique » pas : il expose, compose, attend. Il ne produit pas des images : il reçoit des empreintes.

Les pionniers de la photographie avaient compris cela instinctivement : ce qu’ils manipulaient n’était pas seulement une nouvelle technique, mais une nouvelle forme d’incarnation. Ils parlaient encore de plaque, de peau, de trace, de temps de pose, de lueurs. Aucun d’eux n’aurait imaginé une image sans support. Une image sans matière eût été, pour eux, une contradiction dans les termes, comme une voix sans souffle.

Or, nous sommes en train d’oublier ce que signifie « faire » une image. Nous la consommons, nous ne l’habitons plus. Nous l’effleurons, nous ne la portons plus. Nous l’archivons, nous ne la touchons plus. L’image est devenue immédiate, infinie, remplaçable, sans poids, sans mémoire.

© Guillaume Holzer

La photographie est née d’un choc : celui du monde venant s’inscrire dans une substance. Tant qu’il y aura du papier, du film, des sels, des bains, des mains, l’image gardera une épaisseur. Elle ne sera pas seulement un signe, mais une présence. Elle pourra se craqueler, se tacher, se patiner, se perdre, mais elle aura vécu.

Ce chapitre est une affirmation simple : oui, l’image peut encore avoir un corps. Et tant qu’elle en a un, elle nous oblige à habiter le réel autrement. Une photographie que l’on peut tenir entre deux doigts est une résistance à la disparition généralisée.

Mais si l’image a encore un corps, cela suppose que la matière qui le porte existe encore. Et ce n’est plus garanti. Car avant de parler du geste, il faut constater ce qui menace déjà le support même de la photographie : le papier baryté.

C’est l’objet du chapitre suivant (à découvrir demain, mercredi 19 novembre 2025).

La Rédaction
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