Pour sa deuxième carte blanche, notre invitée de la semaine, la fondatrice et rédactrice en chef du futur média Selkies, Gwénaëlle Fliti, évoque le pouvoir de la photographie à travers l’histoire familiale et l’exposition de Manon Tagand, qui vient d’ouvrir au CENTQUATRE à l’occasion de la 16ᵉ édition du festival Circulation(s). Boîte noire est un projet transversal : à la fois road-trip, quête identitaire, jeu de piste, enquête documentaire et généalogique entre la France et le Cameroun, mené dans une démarche décoloniale.

Vernissage de la 16ᵉ édition du festival Circulation(s) au CentQuatre, à Paris, vendredi 20 mars, 19h. Je visite les différents espaces où se trouvent les expositions. Dans l’atelier 5, je m’arrête devant ce cartel : 

Boite Noire © Manon Tagand

« Alors que son père est expulsé de son appartement, Manon Tagand sauve ce qui lui semble important : appareils photos, milliers de tirages et négatifs, bobines de films et quelques vinyles. Son père décède quelques mois plus tard des suites de son alcoolisme, emportant avec lui les réponses aux questions qu’elle se pose. Qui était son grand-père ? Quel rôle jouait-il au Cameroun pendant les années 1950 ? Pourquoi y a-t-il eu autant de drames ? Elle décide de mener l’enquête et traverse la France à la recherche de la famille qu’elle n’a jamais connue. Sa série Boîte noire, qui se présente sous la forme d’un premier chapitre de recherches menées entre 2023 et 2025, est un projet visuel et sonore au long cours. À la fois road-trip, quête identitaire, jeu de piste, enquête documentaire et généalogie entre la France et le Cameroun, dans une démarche décoloniale. »

Boite Noire © Manon Tagand

Les deux premières lignes provoquent chez moi comme un effet miroir. Avant de poursuivre ma lecture, je me dis alors que, comme elle, j’aurais adoré sauver ce qui constitua le temple de mon histoire familiale : négatifs, diapositives, tirages, antiquités à forte valeur sentimentale. Seulement, des circonstances tout aussi tragiques rendirent cela impossible et ces archives furent, dans mon cas, perdues à jamais. 

Boite Noire © Manon Tagand

J’ai repensé aux flux migratoires qui obligent souvent les personnes à laisser derrière elles tous leurs albums de famille. J’ai repensé aux catastrophes naturelles qui détruisent en une seconde des décennies d’histoires sur papier photo, ou même aux crashs de disques durs qui nous forcent à faire un reset de nos vies. J’ai repensé à quel point la photographie jouait un rôle crucial dans la construction des individus. J’ai repensé alors à Manon Tagand qui, face au drame social que son père traversait, a réussi a emporté avec elle les pièces de son puzzle familial. Et les innombrables questions sans réponses qui allaient venir avec.

Boite Noire © Manon Tagand

« Qui sont ces personnes sur les images et sur les films ? […] Pourquoi mon père était-il persuadé que son père avait été assassiné ? […] Pourquoi le cercueil est revenu vide ? Pourquoi ma tante s’est-elle suicidée ? […] Qu’est-ce que ça fait d’être la petite fille de colons ? », écrit-elle.

Boite Noire © Manon Tagand

On apprend en effet que son « père François est né à Maroua, à l’extrême-nord du Cameroun, en 1949, à l’époque des colonies. [Son] grand-père René y était vétérinaire inspecteur, [sa] grand-mère Marcelle était professeure d’éducation physique. Ils étaient tous les deux employés par la France […] » Après la mort suspecte et successive de ses grands-parents, son père et sa tante se retrouvent orphelins. Puis, un jour, sa tante se jette par la fenêtre. Et enfin, peu de temps après avoir décidé de couper les ponts avec lui, le père de Manon décède à son tour. 

L’enquête généalogique de la photographe l’amène à traverser la France pendant deux jours seule en voiture pour aller à la rencontre de plusieurs dizaines de cousin·es dont elle n’avait jamais entendu parler avant. L’objectif : éclaircir les zones d’ombre qui entourent son histoire familiale, trouver enfin des réponses à ses questions. En rentrant, « le contrecoup a été rude », raconte-t-elle. Mais même si Manon Tagand a mis plusieurs mois à se remettre du tourbillon émotionnel que ces entrevues ont déclenché en elle, l’expérience s’est avérée positive. Et l’artiste compte bien poursuivre son travail. L’étape suivante ? Se rendre au Cameroun. 

Exposition in situ Boite Noire de Manon Tagand Gwenaelle Fliti

En attendant, sur la cimaise de l’atelier 5 au CentQuatre, un arbre généalogique est tracé, reliant les photographies à plusieurs branches et à des noms qui lui étaient inconnus il y a encore trois ans. Le regard teinté de fierté et d’excitation, elle confie : « Certain·es de ces cousin·es seront là demain pour le vernissage public. Pour la plupart, ils·elles ne se connaissent pas et vont se rencontrer pour la première fois ici ». Une preuve de plus que la photographie a un grand pouvoir.

Texte : Gwénaëlle Fliti, fondatrice et rédactrice en chef de Selkies

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