Pour sa deuxième carte blanche, notre invitée de la semaine, Séverine Gay Degrendele – commissaire d’exposition du festival Impulse, dédié à la valorisation de la photographie émergente – partage ses réflexions sur l’évolution de notre métier et du monde de la photographie. Dans ce nouvel opus, elle explore les enjeux de la création, du suivi des artistes à la mise en espace de leurs œuvres, et interroge ce qui fait la singularité et la force d’un photographe. Dans ce nouveau texte, elle nous invite à comprendre comment se construit un sujet, de sa genèse intime à sa rencontre avec le public.

« De tous les mystères du monde, celui de la création ayant toujours été le plus mystérieux, nations et religions furent unanimes à relier le processus créateur à l’idée du divin. Car tout ce qui est, nous est également accessible et notre esprit peut le saisir sous la forme du fait.(…)

Ce miracle que quelque chose naît de rien et défie néanmoins le temps, il existe un domaine dans lequel il est parfois donné d’en faire l’expérience : celui de l’art.(…) Pour que l’on puisse parler de miracle, il faut que, parmi tant de livres et de tableaux, il y en ait un à qui la grâce de la perfection permet de survivre à notre époque et à bien d’autres époques encore. Dans ce cas, mais dans ce cas seulement, nous sentons que l’esprit a de nouveau pris forme dans un être humain et que le mystère de la création de notre monde s’est à nouveau répété dans une œuvre. »
– Le mystère de la création artistique, Stefan Zweig. Éditions Pagine d’Arte, collection ciel vague, 2019

Au fil de mes rencontres, discussions, accompagnements, lectures et échanges avec des pairs, le constat est clair : les photographes sont nombreux, différents, leurs aspirations sont pourtant les mêmes : produire des récits qui expriment ce qu’ils sont, traduisent leur rapport au monde, rendent compte de leurs engagements, disent leurs points de vue. Pourtant le chemin, bien que toujours passionnant, est aussi souvent complexe, long et épuisant s’il n’est pas jalonné d’échanges, de confrontations avec des pairs, des experts, des « autres » en capacité d’apporter une distanciation critique permettant de faire le pas d’après. 

Entretien avec 11 artistes – Louisiana Channel

Cependant il ne faut pas faire d’amalgame, il y a une différence radicale d’objectifs et d’ambitions entre « le one shot » et l’œuvre qui appellent des accompagnements de natures différentes. Il ne faut pas confondre création et créativité, ni croire que l’on sera en mesure d’accomplir un récit en 10 jours, de devenir photographe en 15 jours, qu’être exposé est une finalité et le graal de la reconnaissance, qu’un livre peut naître en un seul workshop. Grand nombre de structures, appuyées par une diffusion largement amplifiée par les réseaux sociaux, proposent des formats courts promettant un résultat quasi immédiat. Si ces propositions se veulent constructives, elles restent trop souvent en surface. Au cours de nos nombreux échanges beaucoup m’ont confié avoir « fait avec » le nom du mentor, le groupe, appréciant ce moment partagé qui rompt la solitude de l’auteur mais sans en retirer un réel enseignement pour leur propre pratique, notamment de celui qu’on garde pour l’après. 

« Jane Evelyn Atwood dit qu’il faut 40 années pour faire un photographe. Les très nombreuses possibilités pour vous positionner sur la scène photographique ne rendent pas les choses plus simples à moyen et long termes, tout au plus vous permettront-elles d’être à la une quelques semaines ou quelques mois. Rien n’est acquis dans la rapidité et l’effervescence. »
– Artiste photographe, Fabiène Gay Jacob Vial. Éditions Eyrolles, 2018.

Why exhibit_ vol.2 On curating photography. Fw Books © Severine Gay Degrendele

Faire œuvre demande de la recherche, de la constance, de l’implication, une cohérence entre différents récits et donc différents travaux et une résonance avec sa mythologie personnelle. Pour transformer une série d’images en une narration cohérente il faut accepter de se documenter au-delà de ce que l’on sait. Il faut aller chercher dans la sociologie, la poésie, l’archive, l’anthropologie et bien d’autres encore. Effectuer ce geste n’est pas s’éloigner de son sujet, de sa propre sensibilité c’est donner des racines à son projet, le construire et lui trouver une forme de résonnance/d’appui qui servira à la définition de son ancrage dans le réel.

« Savoir regarder une image, ce serait, en quelque sorte, se rendre capable de discerner là où elle brûle, là où son éventuelle beauté réserve la place d’un «signe secret», d’une crise non apaisée, d’un symptôme. Là où la cendre n’a pas refroidi. »-

– Georges Didi-Huberman – Penser par les images : autour des travaux de Georges Didi – Huberman, Éditions Cécile Defaut, 2006.

Livres sur la curation – photographie © Severine Gay Degrendele

Construire son sujet c’est aussi accepter que l’idée initiale a besoin de temps pour se déployer, un temps pour infuser sa série, son propos. C’est également un exercice de renoncement. Nombreux photographes me disent au moment de l’éditing : « Je veux garder cette image, c’est ma préférée. / C’est celle qui représente le mieux ma série. / Je suis attaché.e à cette image car ». L’éditing est un exercice de renoncement, celui qui consiste à se dégager de l’attachement affectif à une image au profit de la rigueur et de la cohérence du récit narratif. Il s’agit de comprendre et d’apprendre que la force d’une série ne réside pas dans l’accumulation de ses « meilleures » images, mais dans la tension qu’elles créent ensemble, dans le dialogue qui viendra servir le propos de son auteur.  

Construire puis réussir son sujet, c’est accepter que notre vision initiale soit bousculée, soit remise en question afin de permettre à la série de s’émanciper pour atteindre son universalité. C’est à ce prix que l’on passe de “son” sujet à un “bon” sujet qui, parce qu’il est travaillé, devient intelligible pour les autres et sait aller à la rencontre de son public.

L’imaginaire n’est pas un vase clos, c’est un moteur qui a besoin de carburant. Mais une fois ce carburant trouvé et le récit construit, comment lui donner corps dans l’espace ? Comment la structure du sujet servira-t-elle, demain, la monstration ?

Revue Talweg 06, Pétrole éditions © Severine Gay Degrendele

« Given that the initial purpose of visual art is to be seen, it is no surprise that exhibitionary venues are among the primary pivots, or nodes, around which art worlds are constructed. Competing conception of where, when, and how this seeing might take place means that these venues contribute significantly to the making of aesthetic meaning. »

Curating the complex & The open strike,Terry Smith. Sternberg Press, 2021.

« Étant donné que la vocation première de l’art visuel est d’être vu, il n’est pas surprenant que les lieux d’exposition figurent parmi les pivots, ou nœuds, essentiels à la construction des mondes de l’art. La coexistence de différentes conceptions quant au lieu, au moment et aux modalités de cette vision implique que ces lieux contribuent de manière significative à la création du sens esthétique. »

Curating the complex & The open strike,Terry Smith. Sternberg Press, 2021.

Si l’accompagnement façonne l’œuvre dans l’intimité du dialogue, la monstration est le moment où le récit s’affranchit de son auteur pour aller à la rencontre de son public. Exposer ou publier n’est pas une simple étape, une case à cocher sur sa to do list de la réussite d’un parcours, c’est un acte de langage. 

« Le visuel n’est pas le sens de l’image, le message qu’elle porte ou les informations positives qu’on peut y puiser. Il est ce jeu des éléments formels portés par ses signes visibles – êtres ou choses perçus en elle -, jeu qui lui donne son mouvement interne, qui fait sa force imageante. »

Parler la photographie, Étienne Helmer. Éditions Mix, 2017.

Ce langage, comme le souligne Étienne Helmer, ne réside pas dans un message figé, mais le « jeu formel » qui donne à l’image son mouvement interne. Le rôle de la mise en espace est de créer les conditions pour que cette force narrative soit révélée, quel que soit le support choisi. 

La monstration devient alors un dialogue entre les supports, les médiums et leur articulation. Par exemple, il n’y a pas de hiérarchie entre la verticalité du mur et le volume au sol, mais une complémentarité nécessaire. Ou encore en faisant converser l’image fixe avec l’objet éditorial ou l’archive, on dépasse la série isolée pour proposer un récit total. Chaque élément occupe une place précise, pensée en fonction de ce qu’il apporte à la cohérence de l’ensemble et de comment il sert le propos de l’auteur.

« Working spatially and translating a visual narrative an exhibition starts by inviting the visitor to follow a certain path through the space. I try to engage and hold the gaze through sightlines, leading the body via strong images, variations in format, and the deployment of different materials. In this way, I hope to direct the path a visitor takes, and by doing so, to create a sequence in which they receive these different elements that add up to a larger narrative in the overall exhibition. » 

« Le travail spatial et la traduction visuelle d’une exposition débutent par une invitation au visiteur à suivre un parcours précis dans l’espace. Je cherche à capter et à retenir son regard grâce à des lignes de fuite, guidant son corps par des images fortes, des variations de format et le déploiement de différents matériaux. De cette manière, j’espère orienter le parcours du visiteur et, ce faisant, créer une séquence où il perçoit ces différents éléments qui, ensemble, forment un récit plus vaste au sein de l’exposition. »

Le rôle de la mise en espace est de mettre en forme les récits des auteurs afin d’asseoir une narration cohérente transformant ainsi la vision intime du photographe en un récit curatorial lisible et incarné. Le principe de la monstration pour Impulse est précisément de proposer et/ou de réinventer des propositions artistiques qui servent le discours global de l’auteur. Chaque partie d’un dispositif a une place précise : mon rôle est de traduire une intention et des concepts en une expérience sensible pour le public. L’enjeu est aussi de faire en sorte que les références, quand elles irriguent fortement le travail de l’artiste, ne soient pas seulement citées, mais qu’elles habitent l’espace de monstration pour obliger le visiteur à sortir d’une contemplation passive et à entrer pleinement dans la série du photographe. Les scénographies sont là pour accompagner le récit, appuyer sur ses points forts et montrer la création émergente avec justesse, au sein d’une programmation cohérente et rigoureuse. 

Dans cette optique la scénographie n’est jamais exclusive, elle est un lieu d’hybridation où l’image fixe, l’image en mouvement, l’objet photographique, l’édition, la micro-édition convergent pour servir le discours global de l’auteur. La multiplicité des formes, lorsqu’elle est justifiée, permet au récit de se déployer et de trouver son ancrage au sein de l’espace de monstration. 

Passer de la série à l’exposition, qu’elle soit collective ou individuelle, est un exercice qui demande de la rigueur et de la réflexion afin de penser l’exposition comme un récit spatial. Ce récit doit être questionné et structuré afin de donner à l’œuvre toute sa force tout en restant fidèle à la narration initiale de l’auteur. Une monstration réussie n’est que la partie émergée d’un processus de maturation. 

Pour que l’œuvre puisse ainsi s’émanciper dans l’espace, elle doit d’abord avoir été portée, questionnée, structurée, comme en amont le propos de l’auteur. C’est ici que l’accompagnement prend tout son sens. 

INFORMATIONS PRATIQUES

jeu12mar(mar 12)14 h 30 minsam30mai(mai 30)19 h 00 minIMPULSE FESTIVAL - 6ÈME ÉDITIONGalerie Impulse, 19, rue Jouvène, 13200 Arles


+Galerie Impulse 19 rue jouvène, 13200 Arles
Jeudi au Samedi de 11h à 13h – 14h00 à 19h
+Galerie Actes Sud 47 Rue du Dr Fanton, 13200 Arles
Lundi de 13h30 à 19h – Mardi au Samedi de 10h à 19h
https://www.instagram.com/festivalimpulse/

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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