Pour sa première carte blanche, notre invitée de la semaine, Séverine Gay Degrendele – commissaire d’exposition du festival Impulse, dédié à la valorisation de la photographie émergente – partage ses réflexions sur l’évolution de notre métier et du monde de la photographie. Dans ce premier opus, elle interroge ce que signifie être photographe aujourd’hui : une pratique aux contours multiples, en constante redéfinition, qui se veut plurielle et sans frontières. À découvrir dans ce premier texte.

« Il veut. « Je veux que les artistes aient une réelle volonté de réussite. » La tiédeur lui est tout aussi étrangère que le manque de discipline ou de rigueur. « Artiste, c’est un métier difficile que l’on apprend, même s’il y a un terreau à la base.» Tous les grands savent que le talent s’apprivoise et se canalise. Être un artiste, être un auteur, c’est un comportement, un rythme de vie ; ce sont des usages liés à un secteur d’activité. Les artistes doivent être les premiers conscients de cela.
S’ils n’exercent pas leur métier, c’est-à-dire la production d’œuvres, de la meilleure façon qui soit, ils ne pourront jamais être acceptés et reconnus en tant que tels, comme des professionnels, de stature ou de niveau différents, et « nous ne pourrons pas parler de profession, et encore moins les défendre ». Apprendre, c’est d’abord une succession d’épisodes, de curiosité, de découvertes et de constance.»
Roger Pailhas, Rencontre” Fabiène Gay Jacob Vial, Éditions càmarseille, 2006.

J’étais tout juste majeure quand j’ai entendu Roger Pailhas prononcer ces mots. À l’époque, je pense que je ne comprenais ni toute la subtilité ni l’ampleur que ce discours, cette posture, exigeait pour bâtir un parcours professionnel d’artiste. Pourtant cette notion de métier est restée ancrée en moi, d’abord comme un écho à ma propre pratique artistique puis plus tard comme un postulat dans le métier qui est aujourd’hui le mien.

Il ne s’agit pas ici d’une forme d’injonction à la productivité, mais bien à la productivité dotée d’un sens, une production sensée et réfléchie. Être photographe aujourd’hui, ce n’est pas seulement produire des images, c’est entretenir une relation quasi viscérale et disciplinée avec sa propre vision. Cela demande un engagement total, un dévouement à l’œuvre. C’est accepter et s’approprier ce que l’on produit. Cela demande également d’être capable de voir son propre parcours, d’avoir un but : celui de trouver sa place et de s’inscrire dans l’écosystème du monde de la photographie.

Mireille Havet – Fonds Cocteau, Bibliothèque universitaire, Université Paul-Valéry Montpellier 3

Comme le souligne Michel Poivert dans son ouvrage 50 ans de photographie française, de 1970 à nos jours, si la photographie n’est pas une industrie culturelle classique, la construction d’une œuvre y reste « une ambition aussi forte que celle qui consiste à bâtir une œuvre littéraire ou cinématographique ». Tout comme le fait que la photographie « est pratiquée à une échelle que n’atteint aucune autre forme d’expression ».

Depuis de nombreuses années, la photographie est effectivement pratiquée par le plus grand nombre, l’image est partout, consommée, jetable. On confond alors souvent « faire des photos » et « être photographe ». Se pose fatalement la question de la qualité et de la pertinence des images face à cette profusion de propositions. Cela sous-entend également la nécessaire définition de ce que l’on veut faire, de ce que l’on veut atteindre avec sa photographie. La question de « Que veut dire être photographe ?» ne se définit plus par la technique ou encore la capacité à diffuser ses images, mais par une posture. On pourrait alors se demander s’il faut faire la part belle aux seuls artistes-photographes au sens institutionnel du terme. Je ne le crois pas. Dans ma pratique, et avec mes collaboratrices Fabiène Gay Jacob Vial et Martine Montegrandi, nous sommes confrontées à des profils divers, des sensibilités et des désirs d’écriture variés qui ne répondent pas toujours aux mêmes étiquettes.

Finir en beauté, Sophie Calle aux Rencontres d’Arles © Guillaume De Smedt

Nous pouvons bien évidemment distinguer plusieurs types de photographes, ici ma réflexion porte sur le photographe, l’auteur habité par un désir d’expression personnelle, de nécessité intérieure, sans, j’ai envie de dire, réelle distinction faite au « corps de métier », au niveau académique, ou encore d’échelle de pratique (amateur, professionnel, artiste, membre de clubs photo). Ce qui distingue l’auteur du « faiseur d’images » c’est cette urgence de dire, ce qu’il revendique et la force de son propos. Le photographe ne se contente plus de témoigner en montrant, il utilise la photographie comme un outil pour penser et retranscrire le monde, la vision qu’il en a et qu’il porte.

Être photographe et s’occuper de sa photographie, c’est accepter le temps long. C’est être capable de reconnaître son potentiel, de comprendre l’étape où l’on se trouve et de respecter sa propre cadence. C’est un dévouement à l’œuvre qui sous-entend d’avoir un but : celui de trouver sa place dans l’écosystème.

S’occuper de sa photographie, c’est enfin accorder du temps à un sujet. En reconnaître le bien-fondé, envisager ce qui y fait référence et ce à quoi il va se confronter. C’est y trouver un point de vue, construire une narration et s’appliquer à réaliser les photographies qui la servent. C’est puiser dans sa culture et son imaginaire, se documenter au-delà de ce que l’on sait, pour se donner toutes les chances de faire un bon sujet, et pas seulement son sujet.

Être photographe, c’est prendre en compte chacun de ces points et prendre le temps de comprendre comment l’on est touché, ému, puis en faire le terreau de sa démarche ; en un mot, être en capacité de se distinguer par une voix, un point de vue et une vision personnelle.

La pratique de la photographie s’est considérablement développée ces 20 dernières années, le nombre de personnes impliquées dans une pratique investie est en augmentation constante. Cela crée des parcours et génère des besoins, en premier lieu celui de progresser. Qu’il soit étudiant, professionnel ou amateur engagé, chacun tend à une maîtrise de l’expression personnelle.

Nous y voyons un véritable apport à la création, mais cela soulève une question fondamentale : qu’est-ce qui, au milieu de ce flux, fait réellement sujet puis (et) œuvre ?

INFORMATIONS PRATIQUES

jeu12mar(mar 12)14 h 30 minsam30mai(mai 30)19 h 00 minIMPULSE FESTIVAL - 6ÈME ÉDITIONGalerie Impulse, 19, rue Jouvène, 13200 Arles


+Galerie Impulse 19 rue jouvène, 13200 Arles
Jeudi au Samedi de 11h à 13h – 14h00 à 19h
+Galerie Actes Sud 47 Rue du Dr Fanton, 13200 Arles
Lundi de 13h30 à 19h – Mardi au Samedi de 10h à 19h
https://www.instagram.com/festivalimpulse/

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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