A l’occasion de la réouverture très attendue du Château d’Eau, rencontre avec Magali Blénet qui dirige cette institution emblématique de Toulouse fondée par Jean Dieuzaide avec une ambition unique à l’échelle de l’hexagone. La carte blanche donnée à l’artiste Sophie Zénon, récemment interviewée, déroule une narration circulaire transhistorique et explore pleinement le potentiel de ce lieu qui se voit enrichi et reconfiguré après d’importants travaux pour un budget total de 4,2 millions d’euros.

La Château d’Eau, Toulouse © Léo Itarte

Nouvelle entrée du public, nouveau parcours de visite, espaces redistribués (bibliothèque, billetterie), amélioration des dispositifs techniques de conservation, pour répondre aux évolutions du medium photographique notamment en matière de monstration, tout en respectant la valeur patrimoniale du site classé Monument historique. Autant de défis que nous détaille Magali Blenet qui insiste sur une volonté de s’inscrire dans des écritures photographiques plurielles. Après Sophie Zénon, les photographes français et internationaux : Pierre Elie de Pibrac, Chema Madoz et Helena Almeida seront accueillis tandis q’une exposition dans le cadre du Bicentenaire de la photographie sera confiée à l’historienne de l’image Nathalie Boulouch qui proposera un dialogue entre les collections du Château d’Eau et celles du musée Paul Dupuy selon de nouvelles synergies toulousaines et au-delà. Le Château d’Eau doté d’une bibliothéque et d’un fonds de livres photographiques majeur, a également constitué une collection au fur et à mesure de ses expositions. Autant de missions qui accomplissent et poursuivent l’élan fondateur de départ. Magali a répondu à mes questions.

Magali Blénet @ Estelle Blénet

Marie de la Fresnaye. Qu’est-ce qui vous a motivé par rapport au Château d’Eau ? Quel projet défendez-vous ?

Magali Blénet. Je suis arrivée au Château d’Eau avant le projet de réhabilitation. Auparavant, j’étais en charge de la Mission photographie au service culturel de la Mairie de Toulouse. La Mairie de Toulouse a voulu changer la gestion du Château d’Eau suite à des difficultés rencontrées avec l’association désignée par Jean Dieuzaide même si le Château d’Eau avait été créé en tant que galerie municipale. Les bâtiments appartenaient à la Ville et étaient financé presque entièrement par la mairie. Il y a eu donc le souhait de remunicipaliser sa gestion. L’ancien directeur, Jean-Marc Lacabe, est alors parti à la retraite et j’ai assuré l’interim de la direction pendant la période Covid.

Une situation de transition pour l’équipe synonyme d’importants changements, pas simples à mener et à impulser. C’est un lieu que je connaissais, bien sûr, et qui est très enthousiasmant. Le Covid est arrivé et nous avons du fermer alors que l’on venait d’ouvrir une exposition. Un contexte exigeant qui s’ajoutait à la phase de remunicipalisation. Au moment où le poste de direction s’est ouvert, j’ai alors décidé de postuler et de poursuivre le travail engagé.

Château d’Eau, Vue du chantier © Caroline Andrivon

MdF. En terme de chantier, avez-vous rencontré des décalages de calendrier ? Quels sont vos premiers retours d’expérience ?

MB. Les délais ont été respectés même si nous sommes encore dans les finitions sans que le public s’en aperçoive. Nous aurons un véritable recul en juin au moment de l’ouverture du parc. En ce qui concerne les premiers retours, nous constatons que la nouvelle entrée fontionne, ce qui constituait un pari au départ. Cela ne détourne pas les visiteurs, ce qui est une très bonne nouvelle.

De plus j’avais certaines appréhensions autour de notre décision de localiser les services de Boutique et de Billeterie au même endroit, même si l’espace n’est pas très grand et identifié. Or, pour l’instant cela fonctionne assez bien. Si l’on doit faire un premier bilan, nous avons la satisfaction de s’être doté d’un outil de travail à la fois en termes de projets artistiques, d’accueil du public et d’espaces de médiation. Nous avons franchi un cap, ce qui se ressent également dans les premiers retours visiteurs.

Château d’Eau vue du chantier © Mathis Benestebe

MdF. MB. En matière de visitorat, comment vous situez-vous ?

MB. J’aurai une réponse plus précise là-dessus après une année de recul. Ce que j’ai pu observer est une progression constante depuis 2020, avec un total de près de 40 000 visiteurs annuels en 2023 (dernière année complète avant fermeture). Lors de notre week-end de réouverture nous avons accueilli un millier de visiteurs, ce qui est un signal fort.

MdF. Pour revenir à l’ADN et la spécificité du lieu, le Château d’Eau, galerie municipale, est l’un des premiers centres dédiés à la photo en France ?

MB. Le Château d’Eau est en effet la première institution publique française dédiée à la création photographique. Je fais la distincition avec d’autres institutions comme le musée Niépce par exemple, qui a été à peu près contemporain, mais qui était à ce moment-là plus centré sur la technique et sur l’histoire de la photo. Ici nous sommes dans un lieu dédié à la création photographique contemporaine. Et à l’époque, la seule galerie privée en matière de photographie était la galerie Agathe Gaillard à Paris (ouverte en 1975).

MdF. Le Château d’Eau porte également un volet édition, l’une de vos missions ?

MB. Tout à fait et c’est l’une de nos missions importantes. Jean Dieuzaide a défendu un projet très complet à l’époque puisqu’il y avait toute la chaine de production et de diffusion. Une exigence que nous poursuisons avec l’exposition de Sophie Zénon et le livre d’artiste qui l’accompagne « L’herbe aux yeux bleus » aux éditions Païen. Nous envisageons une édition par an pour rester à la mesure de nos moyens.

MdF. Sur quel budget fonctionnez-vous ?

MB. Hors masse salariale et hors fluides pour le site, nous sommes sur un budget de fonctionnement d’à peu près de 210 000 €, financé par la Ville de Toulouse, à l’exception de certains partenariats portants sur des projets précis. Nous bénéficions par ailleurs des services supports de la Ville de Toulouse et de la Direction des Musées et Monuments (pour la sécurité et la surveillance, les services financiers et comptables, le transport et assurance des œuvres, la production de mobilier de scénographie, etc.)

Tour © Sophie Zénon

MdF. En matière d’architecture du lieu, nous nous trouvons dans le nouvel espace du carrel dans la bibliothèque, un espace atypique : quelles en sont les fondations ?

MB. Nous sommes dans des espaces assez atypiques et incroyables y compris dans la tour, un lieu dévolu à l’origine au pompage des eaux et ouvert à présent à des exposition de photos. Ici, en effet, nous nous trouvons sous le Pont-Neuf, dans une extension qui longe la Garonne. Un ouvrage méconnu du grand public et une véritable gageure technique au niveau de l’arche. Cette extension nous a permis de repenser véritablement l’espace de la bibliothèque avec ce carrel entièrement insonorisé et de gagner en surface pour la partie bureaux et adminstration.

MdF. En ce qui concerne le fonds de la bibliothèque : quel fonctionnement ?

MB. Nous fonctionnons à partir d’un budget qui reste modeste (autour de 15 000€ par an), complété par des dons qui peuvent être importants. Nous avons un total de 16 000 ouvrages environ, ainsi qu’un large fonds de revues spécialisées et des livres qui vont de livres techniques de la fin du XIXᵉ sur la photographie à certaines éditiions originales comme « Paris de nuit » de Brassai ou « Les Américains » (édition française) de Frank et des choses très contemporaines. Nous pouvons revendiquer l’un des plus principaux fonds de livres photos en France.

MdF. Une valeur ajoutée assez peu connue ?

MB. Oui même si à Toulouse, les gens le savent et même au-delà. Nous accueillons régulièrement des chercheurs qui viennent d’ailleurs en France mener des projets. Nous réalisons dans ce sens un important travail d’accessibilité de notre fonds en ligne qui va être effectif sous peu.

La spécificité de la Bibliothèque du Château d’Eau, c’est d’être en accès libre sans inscription préalable avec un accès direct aux livres.

MdF. Si l’on devait comparer aux autres fonds de livres photographiques en France comment vous situez-vous ?

MB. Les principaux fonds en France sont notamment Arles, l’Institut de la Photographie à Lille et et la MEP – ainsi que la Bibliothèque Nationale de France, bien sûr. Nous sommes juste après !

Galerie 2 © Sophie Zénon

MdF. En ce qui concerne l’exposition d’ouverture, vous avez choisi Sophie Zénon, comment avez-vous découvert son travail ?

MB. Je l’avais rencontrée à Arles il y a plusieurs années. Ensuite, je l’ai revue sur le salon Approche en 2023 autour d’un travail d’émaillage sur métaux dans le prolongement d’une résidence en Limousin. Sa démarche autour de cette dynamique d’hybridation et de dépassement de catégories m’intéressait, je le trouvais très fort et à plein d’égards. De plus, son travail rejoignait certains de nos enjeux autour de la réouverture du Château d’Eau en matière de monstration du medium dans la Galerie 2 où l’on peut accueillir des installations et des œuvres vidéos. Sophie a cette capacité de traverser les paysages pour livrer comme une expérience sensible. Une dimension qui me tenait à cœur pour le Château d’Eau, nouvelle génération. Que l’on puisse expérimenter quelque chose, de l’ordre d’une vibration du lieu dont les profondeurs sont alimentés par les mouvements de l’eau. J’avais une intution par rapport à sa démarche qui devait être confirmée par la suite.

MdF. Ce qui est intéressant aussi dans le projet de Sophie est ce dialogue noué avec d’autres institutions toulousaines à partir d’œuvres transhistoriques empruntées : une volonté d’ouverture du Château d’Eau ?

MB. C’était l’une de nos motivations, dans la mesure où Sophie avait travaillé avec des institutions muséales ailleurs. Je tenais à ce que l’on invite le musée des Augustins, également en phase de réouverture. J’en avais parlé avec Laure Dalon, la Directrice, et nous avons identifié la démarche de Sophie comme pouvant faire le liant. De plus nous avons pu élargir nos conditions et nos capacités de conservation et de monstration avec la réouverture, ce qui a permis ce dialogue.

Tour sous-sol © Sophie Zénon

Tour sous-sol © Sophie Zénon

MdF. Le spectre historique est très large puisqu’il couvre aussi bien des statuettes égyptiennes que des œuvres contemporaines.

MB. Tout à fait. Sophie a réuni aussi bien des statuettes égyptiennes, des pots d’apothicaires, des Vanités du 17ème que des œuvres plus contemporaines qui viennent des Abattoirs. Sophie a puisé dans les collections de 4 institutions toulousaines. Elle a tissé des liens formels et conceptuels à partir d’époques et de médiums très différents. Un dialogue avec d’autres formes d’expressions visuelles et sensibles.

Tour sous-sol © Sophie Zénon

MdF. Pour aller vers l’œuvre de commande, les crânes : quel est l’origine du projet ?

MB. Lors de mes échanges avec Sophie elle m’a spécifié qu’à chaque fois qu’elle mène un projet, une exposition, elle tient à ce qu’il y ait une création spécifique. Dans la partie consacrée à la série In Case We Die, autour du rapport à la mort, elle a souhaité revenir sur l’histoire des crânes. Ces 4 crânes en porcelaine ont été réalisés à partir de l’IRM de son propre crâne. Une façon de se mettre en scène au cœur de l’exposition.

MdF. Maintenant, en termes de programmation, après l’exposition de Sophie, qu’est-ce-que vous souhaitez initier et à quel rythme ?

MB. Il y a une série de petites choses nouvelles qui vont marquer notre projet de programmation, notamment en ce qui concerne les capacités d’accrochage offertes dorénavant dans le parc. Cela sera l’occasion d’inviter la jeune création, notamment toulousaine. Deuxième volet, à partir de la délocalisaiton des services de billetterie-boutique hors de nos espaces d’exposition, l’idée sera de maintenir le Château d’Eau toujours toujours ouvert, ce n’était pas le cas précédemment entre chaque exposition. Cela représente une petite gageure de maintenir ce lieu accueillant et au-delà du calendrier des expositions. Cela suppose d’élaborer une sorte de jeu de Lego ! Globalement, en terme de rythne on reste sur l’idée de trois grandes expositions dans la tour par an et quatre à six expositions dans la seconde galerie. Même si certaines expositions peuvent s’étendre sur les deux espaces, comme c’est le cas actuellement avec Sophie.

Tour © Sophie Zénon

Dans la seconde galerie on va accueillir une exposition d’Anne Desplantez, une photographe toulousaine. Le projet qui a été exposé dans le cadre de L’été photographique de Lectoure, s’articule autour des Enfants du Sarthé, projet participatif réalisé dans un foyer d’aide sociale dans le Gers. Un projet engagé qui nous permettait de rentrer en discussion avec Lectoure. Après, nous allons accueillir Pierre-Élie de Pibrac et son projet sur le Japon, « Hakanai Sonzai » traduisible par « je me sens moi-même une créature éphémère » qui a été présenté au musée Guimet. Nous menons ce projet avec un autre lieu à Toulouse : la Chapelle des Cordeliers qui expose son projet sur Cuba, favorisant une circulation entre les deux lieux.

Dans la tour, on va travailler, après Sophie, avec la Fundacio Foto Colectania, une collection et un lieu d’exposition à Barcelone. L’exposition réunira les artistes espagnol Chema Madoz et portugaise Helena Almeida autour de leurs esquisses, leurs dessins préparatoires.

MdF. L’idée est d’exposer et de mettre en avant les artistes femmes ?

MB. En tout cas, de ne pas les oublier ! De les avoir au programme. C’est quelque chose auquel je suis attentive en effet. Et puis il y a une volonté d’alterner les écritures photographiques, de ne pas se cantonner à un type photographie. A la fin de l’année, après avoir accueilli le Prix de la photo sociale, nous allons proposer une grande exposition dans le cadre du Bicentenaire.

MdF. Quelle sera cette exposition pour le Bicentenaire ?

MB. Comme je l’initie à chaque fois, j’invite des personnes extérieures pour les commissariats en l’occurence Nathalie Boulouch, qui est une historienne de la photographie et qui va venir faire une investigation dans nos collections et celles des Musées des Arts Précieux Paul-Dupuy et Georges Labit, qui sont plus anciennes que les nôtres.

Tour © Sophie Zénon

MdF. Les collections du Château d’Eau : quelles origines, caractéristiques ?

MB. Elles sont en réserves muséales mutualisées. On les fait circuler et on les présente à certaines occasions comme aux Abattoirs en 2024 à l’occasion des 50 ans du Château d’Eau avec l’exposition « Ouvrir les yeux » ou en 2015 aux Jacobins à l’occasion des 40 ans de l’établissement.

Les collections réunissent 5 000 photographies. Elle se sont constituées au fur et à mesure des expositions suite à des dons ou des acquisitions. Nous sommes majoritairement sur de la photographie contemporaine, en reflet des différentes directions artistiques. Ces collections racontent l’histoire du Château d’Eau mais également une certaine histoire de la photographie contemporaine avec des ensembles exceptionnels comme celui de l’artiste Shinoyama par exemple, un cas unique en Europe suite à son exposition ici en 1976.

INFORMATIONS PRATIQUES

ven21nov(nov 21)13 h 00 min2026lun30mar(mar 30)19 h 00 minSophie ZénonL'humus du mondeLe Château d’Eau - Pôle photographique de Toulouse, 1, place Laganne 31300 Toulouse


http://www.chateaudeau.toulouse.fr

ET AUSSI
Exposition le Ciel
Jusqu’au 31 mai 2026
Musée des Augustins
21 Rue de Metz
31000 Toulouse
www.augustins.toulouse.fr

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Rencontre avec Sophie Zénon, réouverture Château d’Eau Toulouse, « L’humus du monde »

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime.

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