Au Jeu de Paume, l’exposition Global Warning déroule près de cinquante ans de photographie de Martin Parr — des années 1970 à aujourd’hui — et prouve une chose : derrière les couleurs criardes et les scènes délicieusement absurdes, le rire a souvent un goût un peu amer. On a longtemps regardé Parr comme le grand chroniqueur ironique de la classe moyenne, des buffets trop garnis, des plages bondées et des tasses de thé très britanniques. Cette exposition change la focale.

Martin Parr
Seagaia Ocean Dome, Miyazaki, Japon, 1996

En réunissant près de 180 images, elle relit son œuvre à l’aune du désordre contemporain : crise climatique, surconsommation, tourisme de masse, dépendance aux loisirs et aux objets. En bref : l’Anthropocène en tongs, appareil photo jetable à la main.

Chez Parr, tout est affaire de contrastes saturés : couleurs flashy, cadrages serrés, détails qui débordent, plastique contre nature, junk food sur sable fin. Cette esthétique de l’excès mime celle du monde qu’il photographie. Le kitsch n’est pas un effet comique gratuit, mais le symptôme d’une société où le trop-plein visuel est devenu la norme.

Martin Parr Benidorm, Espagne, 1997

La plage — motif central de son travail, alors même que l’artiste ne sait pas nager — devient le théâtre parfait de nos contradictions modernes. On s’y détend pendant que la planète surchauffe, on y contemple la mer entre deux emballages de chips. Le plaisir et le gaspillage, le naturel et l’artificiel s’y entremêlent sans complexe.

Son arme ? Une forme de “guérilla visuelle” tout en douceur. Parr ne manifeste pas, il montre. Il ne dénonce pas frontalement, il accumule. Et dans cette profusion surgit le malaise. Comme il le disait lui-même en 2021 : il crée un divertissement qui contient un message sérieux, « si l’on veut bien le lire ». Pas militant — il rappelait volontiers sa propre empreinte carbone — pas vraiment humoriste non plus. Plutôt un observateur obstiné de ce qui nous fait détourner le regard.

Martin Parr
Salford, Angleterre, 1986

Force est de constater que personne ne sourit vraiment dans ses images. Les visages sont figés, concentrés, parfois hébétés. Une humanité absorbée par ses achats, ses écrans, ses glaces qui fondent à toute allure. Le sourire que provoque l’œuvre de Parr est inséparable d’un malaise.

Documentaires sans en avoir l’air, ses photos dissèquent aussi la mondialisation des modes de vie : des plages anglaises à l’Argentine ou en Indonésie, les mêmes poses, les mêmes déchets, les mêmes marques. Le tourisme l’emporte sur le rite, le folklore devient décor, l’expérience se consomme.

Martin Parr
Fort d’Amber, Jaipur, Inde, 2019

Sous ses airs de chronique légère de la classe moyenne globale, le travail de Martin Parr apparaît alors pour ce qu’il est : une archive lucide de nos contradictions contemporaines — et peut-être, déjà, de nos ruines ordinaires.

INFORMATIONS PRATIQUES

ven30jan(jan 30)10 h 00 mindim24mai(mai 24)19 h 00 minMartin ParrGlobal WarningJeu de Paume, 1, place de la Concorde 75008 Paris

ET AUSSI

ven30jan(jan 30)10 h 00 mindim24mai(mai 24)19 h 00 minJo RactliffeEn ces lieuxJeu de Paume, 1, place de la Concorde 75008 Paris

À LIRE
Martin Parr inaugure le Quai de la Photo
Entretien avec Delphine Dumont : Martin Parr, Unseen Amsterdam et Photo Brussels Festival 2022
Le marathon de Martin Parr au Frac Bretagne, une première mondiale !
Matthieu Chedid & Martin Parr : accords et désaccords !

Alix Decreux
Diplômée d’un master Lettres & Humanités – Écritures et médias à la Sorbonne Nouvelle, Alix Decreux est rédactrice culturelle depuis l'obtention de son baccalauréat. Forte d'expériences en rédaction, communication et relations presse, elle est aujourd'hui pigiste pour plusieurs médias et écrit sur l’art et les pratiques culturelles contemporaines.

    You may also like

    En voir plus dans Evénements