Temps de lecture : 3 minutes et 39 secondes

Après Stephen Gill, la Filature consacre une exposition à Marianne Maric, photographe qui a fait ses classes dans les instituts d’art de la région mais qui s’est imposée loin de l’Alsace, à Paris ou à Berlin.

« Du porno chic ? on lui a déjà posé la question, et la réponse est non. Il y a du jeu et de l’érotisme dans l’imagerie de Maric, c’est sa manière à elle de garder la laideur et la guerre à distance. Parce que tout n’est pas beau dans les banlieues du Haut Rhin et qu’il y a des trous noirs dans l’histoire d’une fille d’émigré serbe. »

« Filles de l’Est », le titre de l’exposition, génial et aguicheur, nous suggère des femmes belles comme des madones qui rayonnent dans des banlieues glauques, des terres lointaines où les noms finissent en « ic », comme Maric, dont le père était serbe de Bosnie. Il y a de ça, en effet, car les femmes sont au cœur de son travail et il y a l’Est aussi, alsacien ou balkanique, qui est un point cardinal de sa vie personnelle et de sa vie d’artiste. La monographie qui lui est dédiée permet en quelque sorte de relier ces deux bouts tout en dévoilant le travail d’une créatrice dont le travail extrêmement varié suit pourtant une trame précise et profonde.

Filles avec un s

Les filles sont omniprésentes dans la photographie de Maric. Copines ou rencontres électives, elles prêtent leurs corps, allongées sur la laine d’un tapis fleuri, dressées au milieu du béton d’une ville ou sur le marbre d’une statue antique. Parfois femme-objet quand Marianne improvise un fashion shoot, perchée sur des talons le visage coupé, ou femme radiante et incarnée, ronde ou maigre, qui vous regarde fixement avec des yeux trop bleus, les filles de Maric sont belles et multiples.

La photographe considère le corps féminin comme une architecture, un matériau sculptural. De fait, il est l’objet d’un hommage permanent, qu’elle réalise soit dans les règles de l’art, sous forme d’odalisque ou de nus laiteux (en référence à Ingres ou à Jean Jacques Henner -peintre alsacien du 19è siècle-), soit avec une irrévérence tout à fait punk où les muses se transforment en Lilith accroupies dans des fontaines ou des pisseuses juchées sur du béton.

Du porno chic ? on lui a déjà posé la question, et la réponse est non. En revanche oui, il y a partout du jeu et de l’érotisme dans l’imagerie de Maric, c’est sa manière à elle de garder la laideur et la guerre à distance. Parce que tout n’est pas beau dans les banlieues du Haut Rhin et qu’il y a des trous noirs dans l’histoire d’une fille d’émigré serbe. Un père mutique, une sœur disparue, des origines passées sous silence.

Les Balkans

C’est là que la trame nous mène dans les Balkans, à Sarajevo et Belgrade, deux villes où Maric a effectué des résidences en 2012 et tâché de recoller les morceaux de sa propre histoire, éclatée comme la cartographie locale.

La première image de l’exposition qui s’offre au visiteur est un gigantesque tirage argentique en noir et blanc où une femme nue, de dos, se tient face à un jardin qui évoque en tout point celui de l’Eden perdu. Ce jardin touffu, c’est celui du Musée National de Bosnie Herzégovine qui abrite aussi la célèbre Haggadah de Sarajevo, un manuscrit hébraïque du XIVe siècle, considéré comme le plus ancien du monde. Aujourd’hui laissé à l’abandon dans un pays ethniquement divisé ce site ne semble rester en vie qu’à travers son jardin botanique luxuriant. Cette image qui évoque un hymne à la vie et à la beauté traduit bien la démarche de Maric tout au long de ses séjours balkaniques. Plutôt que de montrer les stigmates de la guerre, elle a choisi de montrer la vie qui repousse comme l’herbe sauvage à travers le béton meurtri : Une fille, majestueuse dans sa nudité, se tient sur une piste de bobsleigh dans l’ancien site des Jeux Olympiques de 1984, aujourd’hui abandonné et parsemé de mines, une autre, flashée au cœur de la nuit seulement vêtue d’une culotte rouge, trône sur un énorme tank.

Dans l’exposition, c’est presque la moitié des tirages sont dédiés aux Balkans, d’un côté il y a ces filles, qui incarnent l’énergie vitale d’une jeunesse à peine apaisée. De l’autre des paysages, urbains ou bucoliques qui n’ont l’air de rien au premier regard alors qu’ils sont chargés d’histoire et de violence. Il y a cette maison de bois et de ciment posée dans la verdure qui a abrité le tunnel ralliant Sarajevo aux zones bosniaques durant le conflit, ce parc d’attraction, bâti à Prejidor l’une des villes de Bosnie qui connut l’un des plus grands nettoyages ethniques…et ces éclats d’obus qui ont créé des crevasses dans l’asphalte de la ville et qui, peintes en rouge ressemblent à des pétales de fleur.

La constellation Maric

Outre le travail réalisé dans les Balkans, l’exposition donne à voir les multiples facettes de la création de Marianne dont l’œil transversal l’a mené à toucher à la mode, au design et à la scénographie. Capable de concevoir des robes en forme de lampes géantes, de mettre en scène une grand-messe avec les instruments insolites des frères Baschet, Maric voue un culte polythéiste à la beauté. On la retrouve déclinée partout et sur tous les supports, sur un body en lycra brillant ou le cuir d’une veste sérigraphiée. Comme tous les adeptes de ce culte, l’artiste est un peu fétichiste, elle conserve le moindre fanzine, le moindre ruban et ces objets deviennent autant de grigris qui rejoignent et nourrissent un processus narratif hyper visuel et foisonnant.

INFORMATIONS PRATIQUES
Filles de l’Est
Marianne Maric
Jusqu’au 22 décembre 2017
La Filature
20 allée Nathan Katz
68090 Mulhouse
Entrée libre du mardi au samedi de 11h à 18h30, les dimanches de 14h à 18h et les soirs de spectacles
http://www.lafilature.org

Leave A Comment

Your email address will not be published.

1 Responses to “Marianne Maric, photographe et fille de l’Est à la Filature”

X
X