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Rencontre avec Mathieu Mercier, sur son aire de jeu au Havre (le Portique)

Temps de lecture : 8 minutes et 12 secondes

Le Portique, centre d’art contemporain du Havre, a réouvert en 2017 triplant sa superficie et offrant une nouvelle vitrine en prise avec le territoire et le public. Agissant comme un véritable laboratoire de formes et d’idées il donne carte blanche à Mathieu Mercier qui renoue avec ses origines familiales et déploie dans tout l’espace du site une vaste aire de jeu où le regardeur oscille entre surprises et reconnaissances, concepts et affects, matériaux et perception.

Il a répondu à nos questions.

 « Je manipule des objets pour coller à mes idées qui sont abstraites ».

Marie de la Fresnaye : A quand remonte votre 1er contact avec l’art ?

Mathieu Mercier : J’ai commencé par la photographie à l’âge de 16 ans par le biais d’un oncle qui m’avait passé le virus et à l’école.

N’ayant aucun lien avec les techniques de l’art en général, la photographie me semblait le moyen le plus simple pour aborder l’image. C’était facile d’avoir un appareil et de faire développer l’argentique à l’époque. Très vite j’ai voulu intégrer une école d’art plutôt par défaut essayant depuis longtemps de fuir le système universitaireJe suis arrivé aux Beaux Arts avec l’idée romantique de rébellion contre la société or très vite je me suis aperçu que c’était une erreur d’appréciation et de jugement.

L’une des contradictions des écoles d’art est de prendre l’artiste comme modèle tout en sachant très bien qu’il n’y a que peu d’élus donc je ne pensais pas vraiment être artiste au début. Par contre on est très conscient en sortant que tous les métiers liés à l’image sont possibles. J’imaginais donc quelque chose de plus pragmatique lié au design, graphisme.

En fait j’ai tout découvert aux Beaux Arts connaissant Magritte probablement pour les mauvaises raisons à l’adolescence et rien d’autre.

J’ai eu cette chance de rentrer dans une école nationale (ENSA Bourges) où tout était ouvert et non cloisonné à un atelier comme à Paris où j’ai été refusé. J’aurais pu faire les mauvais choix au début alors que là j’ai pris de face toute l’histoire de l’art du XXème, dégagé de nombreux problèmes matériels et responsabilités que je peux avoir aujourd’hui.

Nous étions un groupe d’étudiants très motivés qui s’est constitué sur plusieurs années avec Saadane Afif,  Pierre Malphettes, Sammy Engramer, Laure Tixier, Rainier Lericolais, aujourd’hui reconnus, ce qui a créé une dynamique remarquée par nos professeurs à l’époque. Le contexte était différent, internet n’existait pas, ce qui impliquait un vrai partage des informations entre nous.

M. d. l. F. : Comment définissez-vous votre pratique, eu égard à vos différentes casquettes (commissaire, galeriste, éditeur, professeur..) ?

M. M. : Tout cela ce ne sont que des étiquettes, alors que je fonctionne plus par intuition.

Il est certain qu’une part de mon vocabulaire est liée à l’art, ne venant pas de cette culture là j’ai vite pris conscience que je devais apprendre cette forme de langage.

Le paradoxe est que l’on peut considérer que l’art est universe. Décrire matériellement ce que l’on voit (les rapports d’échelle, les matières, les références, la symbolique etc) est probablement la meilleure méthode pour arriver rapidement à ce que je cherche à incarner. Je viens d’une génération d’artistes pour qui le fond doit coller à la forme. Il faut que cela résiste un minimum et quand même offrir un certain nombre de clés pour que le regardeur puisse s’aventurer sans abandonner.

Je ne me considère pas comme un artiste conceptuel car je m’attache à produire des formes.

Une chose est sûre est que ma pratique  nait d’ un désir de produire des abstractions qui la plupart du temps me ramène à un certain nombre de références que je raccorde à la réalité  du monde desobjets.  Ce  va et vient est pour moi en la trivialité de l’objet et le sentiment abstrait est une perpétuelle motivation.

M. d. l. F. : « La case départ », genèse du projet.

M. M. : Plusieurs raisons à ce titre :

D’une part mes liens avec Patrick Lebret, le directeur du Portique qui a eu une pratique artistique pendant de nombreuses années et que je rencontre d’abord comme faisant partie de la famille que constitue les anciens  de  l’Institut des Hautes Etudes en Arts Plastiques. Ensuite il participe à la création d’un premier centre d’art en 1997, « le Spot » où j’ai eu ma première exposition personnelle  en dehors d’une galerie.

Deuxième raison, les origines de ma famille au Havre du côté maternel même si je n’y ai jamais habité,

La 3ème raison est que je voulais jouer avec un certain nombre de pièces jamais montrées, des pièces d’atelier ou des prototypes, éditions, ce que je peux me permettre ici

Ce n’est pas parce que j’ai été exposé au musée d’art moderne de la ville de Paris que je refuse des projets dans des structures plus petites.

Ici il m’a été permis d’improviser complètement, sur place, avant et même après le vernissage.

La case départ induit cette notion de jeu.

Enfin la dernière raison est la vocation première du bâtiment, une école avec cette place dédiée au savoir et à l’éducation.

La scénographie :

Le 2ème étage reprend des volumes de salles de classe et la distribution d’origine, ce qui influe beaucoup un rapport à la lumière, à l’ambiance,

le 1er étage a la même organisation sans le couloir original, c’est pourquoi j’ai ajouté une cimaise pour redéfinir quelque peu  la circulation originale.

Je fais toujours une analyse préalable de l’espace, sans que cela soit de l’in situ proprement dit.

Par exemple pour l’exposition de ma collection au Centre d’art Micro Onde (Monochromes & Readymades, 2014) l’espace étant très difficile j’ai joué au maximum de ce que je pouvais en comprendre, sans le détourner à partir de jeux  de perspectives.

M. d. l. F. : Votre rapport à la collection

M. M. : Je ne fais pas trop la différence entre artiste et collectionneur, ce qui ne veut pas dire que les collectionneurs sont des artistes mais je pense que constituer une collection est engager un travail sur soi, une recherche qui peut s’apparenter à une pratique.

J’ai collectionné dès le début de ma pratique en achetant ou faisant des échanges, veillant toujours à produire des œuvres ou produits dérivés accessibles à quiconque (comme ici à partir de 50€). Très vite je me suis orienté vers l’acquisition de multiples par intérêt d’abord dans la diffusion de certains mouvements comme Fluxus. De plus les artistes qui m’intéressaient en produisaient beaucoup comme Duchamp, Beuys..étant devenu galeriste à mon tour en ayant crée le concept d’une galerie spécialisée dans l’édition  (il ne mérite vraiment pas que je lui fasse de la pub . J’ y ai assuré pendant 7 ans la conception des expositions J’avais l’ambition que cela devienne une plateforme incontournable pour tous les producteurs d’éditions dans le monde en y créant des expositions thématiques pointues

De nombreux éditions de qualité sont aujourd’hui proposées à Paris  chez MFC-Michèle Didier, à la Librairie Lambert et même chez Perrotin. Les salons Multiples Art Days et Off Print permettent de nombreuses découvertes. Internet a aussi beaucoup facilité l’acquisition de ces œuvres éditées.

Au jour d’aujourd’hui j’ai reconstitué un club qui n’en n’est pas vraiment un, le « Coop Club », autour d’éditions autoproduites par les artistes et dont les ventes se font intégralement au profit des auteurs.

Parrallèment j’assurais entre 2 et 3 commissariats par an mais je vais ralentir le rythme pour me concentrer sur mon propre travail. Je consacre beaucoup de temps aux accrochages, la plupart de ceux que je vois restant très conventionnels et peu pertinents. Je m’amuse beaucoup et dans de nombreux contextes à réaliser des accrochages y compris dans la sphère privée. Je vais très vite à l’essentiel face à un espace, presque comme le ferait un architecte, peut-être une vocation ?

Je me suis lancé également dans l’édition et j’ai réédité la « boîte en valise » de Marcel Duchamp J’ai mis 5 ans pour arriver à la qualité nécessaire au prix le plus accessible.

Le language me pose plus de problème,écrire est douloureux, placer du vocabulaire sur une œuvre me semble limté, donner un titre oriente trop le regard.

Quand j’avais réalisé l’exposition pour le musée d’art moderne en 2007 (Sans titres 1993-2007) j’avais conçu un plan avec  des notices écrte en collaboration avec Julien Fronsacq .Ellesouvraient des pistes, sans que la circulation ne soit gênée par la lecture des cartels.

D’une manière générale je trouve que les définitions faussent notre rapport à l’art.

Elles ont définie des catégories hiérarchisées avec en première ligne la peinture et la scupture sur la base des vestiges du paléolithique  Ce qui est à mon avisune grave erreur.   Il y a forcement eu une production sensible avant d’arriver à des représentations si complexes. Ce qui me pousse à penser que la contemplation et la collection sont à l’origine de l’art et à conclure que l’art a toujours été conceptuel car réalisé à la conscience de lui-même.

La démarche du Louvre d’Abu Dhabii ou Louvre Sens a ceci d’intéressant qu’elle illustre cette nécessité de l’humanité de produire un certain nombre de signes pour créer du sens. L’art n’est pas autre chose. C’est ce qui explique mon intérêt aux choses et aux objets .avec cette nuance, les choses ont des qualités et les objets ont une place. Je pense tous les jours aux origines de l’art. Il y a probablement eu 20 ou 30 000 ans  de chose naturelle collectionnée pour leur capacité à créer du sens entre les hommes des readymades sauvages en quelque sorte !

M. d. l. F. : Place des artistes français, stratégie et évolution du marché

M. M. : Il y aurait de nombreuses raisons pour expliquer notre place sur la scène internationale.

Une forme d’arrogance typiquement française doublée d’une forme très contradictoire de complexe d’infériorité, sur le terrain

Ma génération avait tendance à croire qu’il fallait attendre que les choses viennent à nous plutôt que de démarcher et de les réclamer.

L’art des anglo-saxons consiste à s’approprier un style ou un signe.  Immédiatement identifiable, il devient une forme de logo Il est intéressant de constater que mis à part Huygue et Parreno, les artistes français les plus identifiés sont Buren, Boltansky et A. MessagerLa plupart des artistes aujourd’hui ne revendiquent plus une manière de faire en utilisant qu’un seul médium, ils fonctionnent sur des ruptures et des concepts hérités de la modernité. Ils sont plus difficilement identifiables car la compréhension du travail nécessitent une analyse et pas simplement la reconnaissance visuelle d’une exploitation de style.On peut aussi  lier ce problème d’usage des formes à un problème de langue, de communication, même si cela commence à changer avec internet et l’usage courant de l’anglais. Internet, Taschen et easyjet  ont été aussi largement responsables de l’accélération des échanges pour une jeune génération.

Nous souffrons notamment de ne pas avoir une vraie revue internationale, certains systèmes de distribution des livres  nous empêchent de passer les frontières.

La place de l’état est une grande chance avec ces collections incroyables et ces aides assez confortables, mais laissent redevables avec des réseaux  souvent guidés par des résultats à court terme. Il faudrait accepter qu’une fois la mise en place d’un véritable succès international, l’artiste échappe totalement à l’action gouvernementale.

On apprendrait probablement beaucoup sur la manière dont les étrangers nous perçoivent. Encourager les expositions personnelles plutôt que de multiplier les collectives me semblerait plus efficace pour aider à la compréhension des démarches des artistes

Les galeries sont aussi responsables, peu de galeries étrangères veulent travailler en collaboration avec les galeries françaises. La majorité des galeries, excepté les 5 premières régulièrement citées, n’ont pas ce pouvoir et ne se le donne pas non plus. Quand les artistes français commencent à rayonner ailleurs elles ferment les portes plutôt que de les ouvrir.   Je suis dans la situation inverse, je ne travaille actuellement qu’avec des galeries étrangères (Galerie Mehdi Chouakri, Berlin Galleria Massimo Minini, Brescia Galerie Lange&Pult, Zürich, Galerie Luis Adelantado, Valencia.

En ce qui concerne l’internationalisation, il y a toujours eu des artists run space et j’ai participé à 20 ans à des initiatives à Amsterdam avec des moyens de communication plus compliqués à l’époque (le fax, le courrier). J’ai d’abord fait l’effort de travailler à Berlin avant la gentrification des années 90. J’ai tout organisé ensuite pour partir aux US en 2000 et entre temps me suis percuté à une nouvelle donne après 2001.

Les artistes d’aujourd’hui sont  aussi responsables de la dynamique des réseaux.

Touefois la circulation des images et des informations font que l’on attache de l’importance à des simulacres  , sans véritable concept de la part des artistes ni structure sérieuse où elles sont prétendument montrées mais dont la circulation se fait à l’aide uniquement desréseaux sociaux !

Les choses vont continuer à évoluer en ce sens, mais nous sommes en train de rentrer dans une crise qui sera relativement violente, les gros devenant encore plus gros, les plus petits tiendront le coup car ils fonctionnent sur leur propre énergie et nombreux au milieu disparaitront. Ces structures sont dans une économie peu viable nous voyons un désangagement croissant des collectivités pour la culture et la situation économique ne permet plus aux collectionneurs de fonctionner sans réflexion au moindre coup de coeur.

M. d. l. F. : Prochains projets.

M. M. : A Valence à la galerie Adelantado, ville où je vais habiter avec un projet d’atelier, d’appartement ..

Ensuite en Italie dans les galeries Minini père et fille à Brescia et Milan en duo avec Bertrand Lavier, suivi d’un commissariat aux Arts et Métiers et un vaste projet utopique au Grand Palais qui j’espère ne restera pas à l’état de maquette …

INFORMATIONS PRATIQUES
La Case Départ
Mathieu Mercier
Du 17 février au 14 avril 2018
Le Portique, Centre Régional d’Art Contemporain du Havre
30 rue Gabriel Péri
76600 Le Havre
http://www.leportique.org/