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Rencontre avec Franck Gautherot, codirecteur et fondateur du Consortium (Dijon)

Temps de lecture : 6 minutes et 2 secondes

« 40 ans d’histoire mais nous sommes encore dans l’adolescence ! »

Le Consortium dont la notoriété est internationale a eu l’instinct de montrer très tôt des artistes comme Richard Prince, Cindy Sherman, On Kawara, John Armleder, Sturtevant, Ugo Rondinone.. déplaçant le curseur de l’art en dehors de la capitale. Doté aujourd’hui de 4000m² et de 16 salles d’exposition dans une ancienne usine de la rue de Longvic , nous rencontrons, alors qu’il rentre de Corée où il signe une exposition, Franck Gautherot l’un des co-fondateurs de l’aventure et commissaire de l’exposition dédiée à l’artiste américaine Jay DeFeo. Conjointement Stéphanie Moisdon propose Matthew Lutz-Kinoy et Pierre Keller avec Eric Troncy et enfin Anne Pontégnie Rebecca Warren (en partenariat avec la Tate).
Un interview où l’anti-conformisme et la liberté de ton n’ont pas disparu en 40 ans !

1. Quel est l’ADN du Consortium et comment a été pensée la manifestation des 40 ans en 2017 ?

L’ADN du départ était l’indépendance et une pratique collective.
Si on remonte aux origines, l’ADN du Consortium est multiple et fondé sur la décision prise il y a 40 ans d’un certain nombre de copains, post-étudiants de s’associer pour montrer de l’art contemporain (le Coin du miroir) dans une géographie et un temps d’avant le TGV où en dehors de Paris il y avait peu de lieux dédiés à de l’art contemporain mis à part le musée de Grenoble, Marseille, le CAPC à Bordeaux, le restant étant des structures associatives agissant comme contre pouvoirs dans le contexte des années 1970.

Nous étions en fin de parcours universitaire avec l’envie d’inventer quelque chose sans penser au système marchand ni ici ni à Paris, trop loin et couteux, ayant la chance en Bourgogne d’avoir une université avec comme professeur d’art contemporain Serge Lemoine avec la carrière que l’on connaît qui lançait des
des invitations à des artistes de venir faire des conférences avec des moyens rudimentaires quand on compare à maintenant.

Malgré cela, nous étions portés par la liberté de choix avec une sorte d’arrogance de croire en l’auto suffisance, une position que l’on ne tiendrait plus aujourd’hui, mais inévitable à l’époque. Il faudra attendre 1982 pour que nos activités bénéficient du label centre d’art inventé par Jack Lang.
Très vite à cette indépendance s’adjoint un volet de production, 2ème branche de l’ADN autour d’artistes d’obédience conceptuelle même si nous invitons Boltanski, Le Gac ou Annette Messager qui ne rentrent pas dans cette catégorie. Ce qui donne envie aux artistes de s’investir un peu plus dans un contexte alors totalement inexistant sur l’échiquier de l’hexagone où ils peuvent prendre des risques sans grande incidence.
En 40 ans nous assistons à un changement complet de paradigme avec l’arrivée du numérique et de l’internet, l’émergence de nouvelles zones géographiques et un milieu de l’art qui s’élargit considérablement à la suite, entre autre, de l’exposition de Jean-Hubert Martin « les Magiciens de la terre ».
Il était nécessaire d’ouvrir cette boite de pandore et de considérer d’autres scènes, d’autres pays et d’autres modernisme que le modernisme occidental.
Ce nouveau contexte nous entraine à confier la rénovation et l’extension du bâtiment à l’architecte japonais Shigeru Ban et son associé français Jean de Gastines.
Si bien qu’en terme de surface nous passons de 40m3 au 1er étage d’une librairie alternative à 3000m3 aujourd’hui, ce qui entraine des couts supplémentaires et un changement dans la relation avec les artistes puisque la notion de production n’apparait plus essentielle. Cette partie de l’ADN du départ est passée en second plan, les artistes que nous invitons ayant les moyens ou leur marchand n’attendent plus le contexte d’une nouvelle exposition pour développer de nouvelles pièces. L’attractivité des surfaces nous conduit aussi à nous diriger plus vers des monographies, des expositions de groupe, un aspect plus classique.
Notre avant gardisme et radicalisme à l’origine a muté en une sorte de classicisme antédiluvien !
Nous avions fêté les 20 ans du Consortium en 1998, un marqueur important, orchestré pendant 1 an de toute une programmation multidisciplinaire et une publication suite à l’invitation du Centre Pompidou de montrer notre collection (350 œuvres au total). Cette sorte de trésor de guerre devenant officiellement visible !
20 ans après c’est le Centre Pompidou qui nous a sollicité en nous proposant de sélectionner un certain nombre d’œuvres de leur collection. Ayant le même âge nous avons fini par accepter, sur la base de synergies communes, avec trouvé le titre par Xavier de « truchement. Son décès pendant l’exposition fin juin a sonné comme une disparition dans la célébration.
Un autre jalon et changement d’époque s’est opéré à la mort de l’un des trois co-fondateurs Eric Colliard en 1995 ce qui déclenche la venue d’Eric Troncy qui arrive avec une autre génération d’artistes, Pierre Huyges, Maurizio Cattelan..

2. Genèse et enjeux de l’exposition The Ripple Effect, dont vous êtes le commissaire, réalisée avec le soutien de la Jay DeFeo Foundation et qui se poursuivra à l’Aspen museum of art dans le Colorado.

Nous avons toujours montré des artistes femmes, de plus très présentes dans les années 1980 sans en faire pour autant une revendication.
Jay De Feo a tous les handicaps dès le départ : c’est une femme, elle est en Californie et à San Francisco plutôt que Los Angeles. Elle s’inscrit dans la mouvance de la Beat Generation donc des scènes autres que l’art visuel mais devient mythique car pendant 8 ans elle s’attelle à une peinture, « the Rose » qui s’arrête au moment de son expulsion de son atelier. Cette toile vit alors une longue errance de cette toile immortalisée à sa délicate sortie de l’atelier par Bruce Conner. Après sa mort en 1989 un estate a été organisé avec l’atelier pour revaloriser toute cette histoire, avant que le Whitney ne lui consacre une grande rétrospective en 2013. A la suite de nombreux échanges avec la directrice de la fondation et témoignages d’artistes pour qui elle est une référence nous avons opté pour une monographie étendue en invitant une dizaine d’artistes, certains ayant créé de nouvelles pièces à cette occasion comme Tobias Pils, d’autres ayant sélectionné des œuvres en correspondance. Une publication sortira en mai et l’exposition va voyager au Aspen Art museum avec qui nous avions déjà collaboré en 2015 autour de Roberto Cuoghi et dont le nouveau bâtiment a été signé aussi par Shiberu Gan.
L’exposition cherche au delà de la postérité de Jay DeFeo à montrer la diversité des mediums qu’elle utilise.

3. Comment se décide la programmation à plusieurs ?

Nous avons toujours pris les décisions en commun et il nous serait difficile de décrire le processus. Nous sommes arrivés au stade des automatismes avec une façon de travailler en commun autour d’une même esthétique qui s’est considérablement élargie. Nous avons rarement des conflits sur la programmation, les seuls pouvant intervenir concernant les coûts. Nous partageons une certaine intuition au fil de nos rencontres comme dans les années 80 à New York
Nous nous sommes beaucoup tourné vers la scène anglo-saxonne parce qu’il était plus facile d’aller à New York, nous étions plus attirés vers l’Ouest jusqu’à ce que je rencontre Seungduk Kim pour nous tourner vers l’Asie, ce qui nous a ouvert à d’autres esthétiques comme avec l’exposition de Yayoi Kuzama.
Même si nous n’avons pas révélé comme le font les galeries, les artistes, nous avons donné les moyens à certains d’oser une expérience particulière comme avec Boltanski et proposé pour la première fois en France, les monographies de plusieurs artistes internationaux.

4. Qu’est ce que l’Archipel ?

Nos différents champs d’action fonctionnent en effet comme un archipel avec un centre névralgique ici et des satellites constitués ou virtuels.
-Les Presse du réel ont été fondées dès 1992 et au fil de nos efforts est devenu un éditeur important pour l’art contemporain et les sciences humaines mais peu de gens font le lien avec le Consortium.
Dans la galaxie il y a également la société Anna Sanders films de production de cinéma qui fonctionne avec des artistes co-actionnaires (Pierre Huyghes, Philippe Parreno, Charles de Meaux..)
-Les Nouveaux Commanditaires : le Consortium est médiateur de la Fondation de France à travers cette procédure qui permet d’initier des commandes dans l’espace public.

-L’Académie Conti, un espace d’exposition créé en 2012 avec le Domaine de la Romanée Conti .
Depuis son inauguration, y ont été exposés Bertrand Lavier (FR), Karen Kilimnik (USA), Thomas Houseago (USA), Joe Bradley (USA), John Armleder (CH), Wade Guyton (USA), Kim Gordon & Rodney Graham (USA).

A l’occasion du prochain cycle d’exposition en juin notre exposition sous forme de biennale « l’Almanach » nous allons mobiliser tous nos savoir-faire dédiant le 1er étage à une librairie Presses du Réel, une salle de cinéma Anna Sanders et l’exposition des dernières donations entrées dans la collection.Nous allons organiser également un festival de musique, un cycle de conférences avec le Centre Pompidou, une exposition au Domaine de la Romanée Conti, publier deux ouvrages rétrospectifs, lancer un magazine semestriel et présenter notre nouvelle identité graphique signée de l’agence M/M Paris.
Nous sommes sur la voie de la normalisation !

5. Quels sont les prochains défis qui attendent le Consortium ?

Se pose la question cruciale de survie aujourd’hui, n’ayant pas réalisé que rouvrir le batiment avec une surface multipliée par 2 mais le même budget de fonctionnement devenait très difficile. Grâce à des contrats au Quatar ou en Asie remportés par Seungduk Kim et moi nous avons bénéficié de ressources nous permettant de continuer les expositions sans que l’argent public augmente. A présent ils sont terminés et l’on se retrouve avec un financement public qui ne couvre pas la totalité des salaires.
Nous rediscutons avec les partenaires financiers dont la ville à qui nous avons fait un don important d’œuvres en 2014, une partie de notre histoire s’inscrivant dans un bien commun.
40 ans après nous devons réorienter et réinventer l’économie du Consortium à travers un certain nombre de pistes et zones d’accompagnement comme la société des Amis et un comité consultatif. L’idée d’un think tank pourrait nous permettre aussi de réfléchir à un certain nombre d’enjeux à venir.

Infos pratiques :
4 raisons de prendre le TGV jusqu’à Dijon !
Jay DeFeo, The Ripple Effect
Rebecca Warren, Tout ce que le ciel permet
(largement saluée par la critique, coup de cœur !)
Pierre Keller; My ColourFul Life
Matthew Lutz-Kinoy, Southern Garden of the Château Bellevue
jusqu’au 20 mai 2018

Prochainement :
l’Almanach 2018
à partir du 20 juin 2018
37 rue de Longvic, Dijon
www.leconsortium.fr