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Vous avez jusqu’au 20 mai pour voir la formidablement intelligente exposition que consacre le Jeu de Paume à Susan Meiselas. Voilà le type d’exposition de photographie qui manque terriblement aujourd’hui. Trop souvent encore, les institutions, galeries, festivals… se contentent : d’aligner les photographies encadrées, le plus souvent de la même façon, selon une scénographie à peine teintée de cimaises “pantonées” pour bien montrer qu’on a réfléchi à l’espace; ouvrir les portes; encaisser les tickets d’entrée et attendre que ça parle ou pas, sans s’en soucier davantage. Ce processus s’épuise et épuise la photographie qui peine aujourd’hui à justifier qu’elle relève d’une compétence, et qu’elle est un métier. Un métier aujourd’hui, ça veut plus rien dire pour beaucoup. Or être photographe, c’est un métier, montrer la photographie relève d’un métier qui s’apprend, s’expérimente, s’aligne avec le monde qui va.

Susan Meiselas prend à bras-le-corps son métier de photographe. On devine la relation ambivalente qu’elle entretient avec l’image, à la fois son langage et son mensonge. Une image possède toujours une vérité et une contre-vérité. Meiselas n’accepte pas le paradoxe et l’enserre dans un territoire signifiant dont elle délimite les frontières.

C’est quoi la photographie (au sens de discipline)? C’est quoi une photographie? Ça dit quoi du photographe, du photographié, du lieu, de l’Histoire, du passé, du présent?

A plusieurs questions, plusieurs réponses. Chaque travail photographique de Meiselas engendre un dispositif qui lui est propre. Le Nicaragua, d’abord les images en 1978 au moment de l’insurrection. Puis trente années durant, elle recueille les témoignages des personnes photographiées et co-réalise le film, Pictures from a revolution (1991). Elle poursuit, en 2004, en accrochant des bannières de ses images initiales là où elles ont été prises à l’époque et interrogent les habitants. Le film Reframing history co-réalisé avec Alfred Guzzetti rend compte de ce travail in situ.

La ligne de l’échange s’écoule ainsi : d’abord la rencontre, la photographie, le discours, la photographie, l’enregistrement sonore, vidéo, la diffusion, la rediffusion. Susan Meiselas se saisit de tous les dispositifs d’enregistrement. L’art est en grande partie enregistré depuis deux cent ans : la photographie, le cinéma, la musique, tout ce que nous voyons est enregistré, il n’y a guère que le sport et certaines actualités qui soient en direct. Par un processus d’accumulation d’enregistrements, Meiselas retranche les ambiguïtés, les contresens qu’une image peut susciter. Allan Sekula disait qu’”une image ne vaut pas mille mots, mais mille questions”. Ces mille questions, Meiselas y répond à travers les multiples voix qu’elle retranscrit afin d’épuiser l’image de sa polysémie. Loin de toute théoricisation de l’image, elle fait répondre par les intéressés et casse la distance plastique qu’une photographie porte en elle. Elle se méfie de la photographie en tant qu’objet, déplacé dans un contexte journalistique, ou muséal, en tant qu’instant d’un instant, en un lieu donné. Le monde vomit chaque jour des milliards d’images, et une même image peut être à la fois une icône, un souvenir et un rebut. L’installation Médiations créée à partir des images du Nicaragua en 1978 présente trois bandeaux d’images, en haut les photographies parues dans la presse, au milieu les pages du livre, montrées une à une; enfin, en bas une sélection des planches-contacts et des photocopies d’œuvres non éditées. Médiations peut se lire verticalement, horizontalement, de gauche à droite, de droite à gauche, en diagonal, en zig-zag… dans tous les sens, bref comme une seule gigantesque image. Il n’existe pas de véritable sens de lecture d’une image, il y a seulement un cadre. Médiations serait comme une méta-photographie avec le cadre et le hors-cadre, Meiselas dit elle-même : “il existe toujours une tension à l’intérieur d’une photographie entre ce qu’elle cadre et ce qu’elle laisse en dehors”. Ce qui est en dehors, c’est ce que l’observateur qui regarde cette image invente autour, la possibilité d’un imaginaire nécessaire qui part du cadre et de ce qu’il contient pour aller au-delà.

La série 4 Irving Street (1972), repose sur un autre dispositif, en apparence plus simple mais qui touche à l’essence du déplacement photographique. Après avoir effectué leur portrait, la photographe demande aux protagonistes de commenter leur représentation. Les images sont alors montrées avec les commentaires manuscrits du modèle. Jeu de mise en abyme où la photographe chahute l’iconique exercice du portrait en y adjoignant un discours et pas celui d’une tierce personne ou le sien, comme il est de coutume. Jeu de Narcisse entre le modèle, sa propre image, ce qu’il y voit et ce que la photographe a saisi une fraction de seconde. On est qui? On est quoi vu à travers une image? Est-ce qu’on existe encore? Est-ce que c’est moi ou quelqu’un qui joue à être photographié car il se sait photographié? Ce qui se pense, ce qui se dit, ce qui est vu hors-cadre est inclus dans le cadre. Les signifiés iconiques

Vaine entreprise ou vision démiurgique de l’artiste qui ne supporte pas de voir son oeuvre figée dans un présent trop vite passé. Susan Meiselas se méfie des images, de ce que peut seulement dire une photographie. Elle a recours à un légendage précis et à des textes qui si on les prend séparément pourraient chacun faire l’objet d’une autre proposition. La série Carnival Strippers (1975) donne à voir la vie de strip-teaseuses accompagnées de leurs voix. L’enregistrement sonore pourrait appeler des milliers d’images et chaque photographie des milliers de commentaires. C’est justement, à propos que Susan Meiselas choisit ce dispositif pour éviter le bavardage ou le silence de la photographie. Elle épuise les signifiants de l’image.

Au fond, un photographe avisé sait qu’il faut se méfier de son art. Susan Meiselas délimite la capacité symbolique et iconique de l’image en lui donnant un discours, le seul valable pour elle, celui du sujet.

INFORMATIONS PRATIQUES
Susan Meiselas, Médiations
Jusqu’au 20 mai 2018
Commissaires : Carles Guerra et Pia Viewing
Jeu de Paume
1, place de la Concorde
75008 Paris
http://www.jeudepaume.org

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