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Rencontre avec Marianne Lanavère, directrice du Centre international d’art et du paysage de Vassivière

Temps de lecture : 4 minutes et 25 secondes

Quel bilan tracez-vous depuis votre arrivée en 2012 à Vassivière que vous qualifiez alors de lieu des possibles ?

J’avais comme projet à mon arrivée de continuer à favoriser le rayonnement national et international à travers de grandes expositions monographiques à des artistes reconnus qui se prêtent à ce dialogue fort avec l’architecture, tout en développant la dimension territoriale, comme l’avait fait Guy Tortosa de 2002 à 2005 avec les villages environnants. Etant sur un territoire hors sol, une île, ce lien direct avec la population locale manque même si lieu est identifié au niveau touristique. De plus, Chiara Parisi s’était concentrée sur des projets très ambitieux avec de grands artistes, ce qui est positif pour le centre d’art et son envergure à l’international mais elle n’a pas pu travailler ce lien territorial, à tel point que l’image du centre d’art était mal perçue par les habitants. D’autant plus que nous nous inscrivons dans un territoire souvent contestataire, très engagé dans des luttes politiques en faveur de l’écologie avec une histoire sociale de la résistance et de l’autonomie forte avec des communautés qui pensent les questions de l’utopie comme sur le plateau des Millevaches. Cela avait du sens pour moi quittant Paris de venir m’installer ici et de vivre le lieu à 100% pas seulement pour une programmation artistique ou un travail. Nous intervenons dans des villages, à travers la présence d’évènements comme le marché ou des fêtes populaires. Cela reste pour moi un défi d’associer ces 2 échelles, locale et internationale avec un équilibre à trouver.
Cela commence à se faire sentir comme ce soir au vernissage avec ces gens que je croise souvent mais qui n’étaient encore jamais venus ici.

La répartition du public

Sur les 70 000 visiteurs pour l’Ile de Vassivière et le parc de sculptures, on compte 10 000 visiteurs payants pour le centre d’art.
La population qui vit en Limousin représente 40% de notre public. Avec le récent découpage de la nouvelle région nous commençons à avoir un public d’Aquitaine et de Poitou-Charentes à partir d’actions de promotion ambitieuses.
Nous avons mis en place des stratégies visant à aller vers les gens et aussi à se positionner sur des thématiques qui peuvent les interpeller, comme par exemple avec l’exposition de Rebecca Digne qui aborde les questions de la gestion forestière et de l’utopie de construire un radeau.

L’exposition de Rebecca Digne en prise avec les enjeux que vous défendez

Nous ne pouvons pas regarder ce paysage de Vassivière de manière exclusivement esthétique mais sous l’angle des ressources. C’est aussi un changement que j’ai opéré. A mon arrivée j’avais plutôt un projet sur le paysage en tant qu’esthétique que je portais déjà à Noisy-le-Sec (La Galerie Centre d’art contemporain) et depuis toujours autour des questions de phénomènes, de rapport sensible au monde, de la perception et je me suis vite aperçue que ce paradigme ne pourrait fonctionner ici. Nous sommes face à un paysage très paradoxal car construit par l’homme avec cette forêt de conifères plantée dès 1930 et ce lac qui fait partie du réseau de lacs de barrage, à la fois pour produire de l’électricité mais aussi pour alimenter une centrale nucléaire située à 150 km d’ici. Malgré le faible taux de population cela permet de le préserver et de garantir une certaine authenticité de la nature et aussi du bâti. Ce territoire représentant aussi un potentiel d’extraction de ressources (l’eau, le bois avec cette industrie forestière très présente), je me suis tournée vers ces problématiques d’écologie. A part le centre d’art de Chamarande lorsqu’il était programmé par COAL et le CAIRN à Digne les Bains, il n’existe pas en France de lieu qui s’articule autour de ce volet art et écologie.
Je suis partie de l’anthropologie m’inspirant de textes sur le concept de nature, des interactions entre humains et autres êtres, de la place de l’art dans un territoire naturel protégé avec une politique d’aménagement et cette question de la ruralité contemporaine très complexe qui conduit à aller au delà des clichés. La campagne est aussi connectée et confrontée à la globalisation que la ville.

La collection : acquisitions récentes et choix

Je suis partie de ce « Bois de sculptures » qui existe depuis 1983, collection que j’ai trouvée très hétérogène sans une vraie réflexion menée en histoire de l’art. Cela ressemblait plus à une accumulation d’artefacts sur une île, alors que la notion du vide me semblait aussi essentielle, c’est pourquoi mes commandes envisagent plus des œuvres à protocole (aménagements paysagers sans ajout : Reto Pulfer et Liliana Mota) ou immatérielles (une œuvre sonore de Dominique Petigand). J’apprécie les artistes qui sont dans l’observation avant d’agir comme par exemple Gilles Clément qui a conçu une charte paysagère pour Vassivière en 2002. Je m’inscris dans un courant artistique qui n’existe pas mais qu’on pourrait nommer « art résiliant ».
J’ai également ralenti mon rythme ici avec l’équipe, on revendique des valeurs de slow work, allant parfois jusqu’à perdre du temps pour se rendre disponible à un visiteur de passage et aux projets des artistes.

Les résidences

Comme les expositions et les commandes de sculptures, les résidences relèvent de la création artistique mais sur un rythme plus long (entre 3 et 4 mois). Des productions pas toujours réalisées sur place mais stimulées par le contexte déterminant ou se réaliseront peut être quelques années plus tard. Les artistes résidents mais aussi architectes, écrivains sur le paysage s’inspirent de ce lieu et apportent un regard qui nous conduit sur des domaines où nous n’irions pas forcément. Il y a toujours des rendez vous proposés avec le public sous forme conviviale. Et même sans obligation de résultat les résidents font tous des expositions au château très abouties. C’est ce lien qui nous permet d’aller vers la population car un artiste ne représente pas l’institution comme nous, il a une approche singulière avec les gens.
(actuellement : Résidence de préfiguration d’aires de bivouac écologique en Millevaches, projet collectif à l’échelle du Massif central)

Les défis à venir

Je pars du constat que malheureusement la culture n’est plus financée pour elle-même. Mais de quelle manière pouvons-nous contribuer à l’aménagement de ce territoire grâce à l’art? L’art a un rôle à jouer dans l’aménagement du territoire. Notre équipe regroupe 9 personnes qui vivent ici. Notre budget total est de 600 000 euros à l’année et avec des financements extérieurs et nos recettes propres nous arrivons à 700 000 euros. Nous restons donc largement subventionnés par des fonds publics dans la mesure où nous contribuons à l’attraction de nouvelles populations, de touristes et surtout à créer une économie locale (42% de nos achats sont faits à des entreprises du Limousin).

Consulter notre interview de Rebecca Digne du 10 avril.

Infos pratiques :

REBECCA DIGNE
À la hauteur de la terre
jusqu’au 17 juin 2018

Centre international d’art et du paysage
Île de Vassivière
F-87120 Beaumont-du-Lac
Accès :
Le Centre d’art est situé au milieu de l’île de Vassivière. L’accès se fait par une passerelle (15 min de marche).
L’île est interdite aux véhicules motorisés, excepté pour les personnes à mobilité réduite.
Horaires :
mardi-vendredi : 14h-18h.
samedi – dimanche : 11h-13h / 14h-18h
juillet-août :ouvert tous les jours de 11h-13h / 14h-19h

www.ciapiledevassiviere.com/fr

Parcours Art et Paysage

Organiser votre séjour :
Hôtel La Caravelle pour réveils devant le lac !

à Limoges : découvrir le CRAFT, le Centre de Recherche sur les Arts du feu et de la Terre qui accueille de nombreux artistes ou le FRAC Artothèque du Limousin qui propose actuellement l’exposition l’Esprit de notre temps, nouvelles images fixes (et en mouvement).