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Rencontre avec Agnès Violeau, commissaire de la programmation Satellite 2018 au CAPC, « NOVLANGUE_ »

Temps de lecture : 2 minutes et 50 secondes

Agnès Violeau, curatrice indépendante, est actuellement la commissaire de la programmation Satellite 2018 coproduite par le CAPC Bordeaux, le Jeu de Paume à Paris et le musée Amparo de Puebla au Mexique, nouveau partenaire.

Nous la rencontrons au CAPC à l’occasion de l’ouverture de l’exposition de Daphné le Sergent, « Géopolitique de l’oubli », second volet du cycle qui traite de l’impact du virage numérique sur notre mémoire et structure de pensée, le toucher cédant peu à peu la place au regard par une prolifération et bataille de mots et de signes.

 

  1. Comment a été pensé « NOVLANGUE_ » ?

 

J’ai construit cette programmation comme une trilogie d’expositions personnelles, qui constituent au final une exposition collective, écrite sur une année. Le titre Novlangue_ se réfère à la langue officielle imaginée par Orwell dans son roman dystopique « 1984 ». Plus largement, ce cycle met en correspondance la langue digitale aujourd’hui générée par ces nouveaux outils, et les comportements qui en découlent, avec le novlangue Orwellien.

Dans le roman cette langue est conçue à des fins d’emprise sur le développement de l’appareil critique, selon l’adage : « ce qui ne se formule pas n’existe pas ». Elle se voit diminuée, équarrie, tronquée, certains mots comme démocratie ou liberté n’existant pas, et construite sur le néologisme, l’association, le collage.  Le novlangue agit alors comme un écran basé sur l’affect où la parole spectacle et la non vérité dominent. 

C’est l’ensemble de ces éléments que j’ai trouvé intéressants de rapprocher avec les mécanismes de construction actuels du langage médiatique par le biais de cette agora que sont les réseaux sociaux. C’est une langue du commentaire permanent, une parole horizontale qui se construit sur un carcan (280 signes pour produire une idée), sur des mots clés et leur stylisation.

 

  1. Comment Daphné le Sergent répondait-elle à votre axe de recherche ?

 

C’est une artiste dont je suis le travail depuis 5 ans environ, c’est la plus jeune des 3 artistes invités.

Le premier Damir Ocko s’intéressait à la langue politique, comment se construit le discours politique aujourd’hui sous un format de collage, ou cut up.

Daphné le Sergent, à partir de la classe C du vocabulaire Orwellien (le langage technique), vient interroger l’écriture par l’image autour de cette idée d’overflow, d‘infobésité, de data déluge en prenant comme postulat cette économie de production d’images, les visiteurs d’un musée produisant aujourd’hui plus d’images que l’artiste lui-même. Pourquoi alors ne pas piocher dans cette banque d’images existantes qui nous envahit ? Elle va alors construire son travail de vidéaste à partir de cette collecte de sources existantes, construisant un récit par intertextualité.

Elle a répondu à mon invitation en discernant dans cette autorité de la machine, l’autorité d’un langage. La prolifération de contenus et de signes générant une division entre l’œil et la main, dont on sait qui sortira vainqueur. Sa méthodologie de travail à partir de ces images récoltées m’intéressait particulièrement : elle les travaille avec des calques, des logiciels pour aller jusqu’à la déperdition de l’information. Des images très pauvres ou au contraire très pixellisées ce qui va à l’encontre de ce que l’on essaie de traduire aujourd’hui visant toujours le meilleur rendu possible. C’est une belle métaphore de cette langue diminuée, compressée.

 

  1. Le 3ème artiste et cette 1ère programmation au Mexique

 

Alejandro Cesarco est un artiste uruguayen de la même génération, qui vit et travaille à New York. Je lui ai confié cette 3ème classe de vocabulaire chez Orwell qui est celui de la langue de la vie courante, des petits mots qui ne présentent aucune portée philosophique ou politique, aucune nuance possible (comme « boire, s’asseoir » …) . Il va alors imaginer des correspondances avec le champ lexical de la musique, celui du cinéma et de la littérature. Au coeur de sa pratique se joue la question de la traduction. Par exemple le mot répétition n’a pas le même sens s’il s’agit d’une répétition pour une pianiste ou la répétition d’un mot dans un texte. Il envisage la langue comme une composition écrite sur le modèle d’un ensemble musical.

 

Jusqu’à présent la programmation Satellite s’est construite entre le Jeu de Paume, le CAPC Bordeaux et la MABA en région parisienne, et c’est la première fois que le musée Amparo de Puebla (Mexique) rejoint le projet grâce à Marta Gili et à Maria-Ines Rodriguez qui y avait présenté, en février 2017, une partie de la collection du CAPC sous le titre « Toujours le musée comme témoin ».
Je suis honorée que cette collaboration se poursuive pour Satellite #11, qu’elle porte vers un autre horizon langagier.

 

Infos pratiques :

Daphné le Sergent

« Géopolitique de l’oubli »

jusqu’au 30 septembre 2018 au CAPC

Egalement : Danh Vo et Benoît Maire (cf nos interviews).

 

Prochainement au Jeu de Paume Daphné le Sergent, à partir du 5 juin.