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Voilà comment commence ce livre photographique fait de noirs et blancs très contrastes, de présences et de fantômes, d’une course à travers le temps, ce présent des essais nucléaires français dans le Sahara, il y a Soixante ans….toujours à l’oeuvre par sa contamination, la bas, dans ces territoires au bout de l’oubli, loin des routes marchandes, au bord du désert, quand l’Algérie avant la Polynésie a été choisie pour ces premiers essais…

Course folle, Le photographe photographie tous les éléments de son voyage, personnes, scènes de vie ordinaire, cafés, murs, déserts, tout aspect fondamental de ce qui semble constituer le reliquat existant d’un théâtre de mémoire, mais sans regarder, sans vouloir voir, en fermant les yeux, métaphoriquement…

« J’ai traqué la lumière, je prenais régulièrement des photographies face au soleil.
J’ai eu le fantasme d’une photographie qui fait plisser les yeux » – Gregory Dargent

© Gregory Dargent

Le regard proprement irradié de Gregory Dargent tente d’avaler cette réalité, la contamine aussi, l’explore ensuite pour donner une photographie sèche et tendue, rèche, intense, sans concession possible, entre ombres et lumières, en grand contraste. Ainsi se succèdent les vues du désert, la route, le ciel ravagé, les pilônes électriques, l’ombre des murs maculés et sales, des silhouettes fantomatiques passent dans une aube improbable, un potentat en costume noir et lunettes fait figure de parrain, tout semble dire le désert brulé et la lente agonie sèche de l’ombre….quand, des rues mortes et vides d’un village à la nuit apparait une sorte de miracle, cette petite fille au milieu des turbans et burnous, comme un espoir d’ingénuité, une possible renaissance, dans un salut suspendu, comme une icône mariale au génie nu…

Gregory Dargent porte un cri défait dans un présent des préjudices, corruptif dissolvant de la léprosité des rues englouties, ombre fléchée de la bombe, des bombes, lumière spectrale aux antipodes des soleils africains. L’atome est ici une mort lente refusée, une improbable déraison, objet du cri qui tue….

Cette lumière spectrale a tout défait, tout consumé, tout irradié, tout avalé. C’est la lumière inscrite dans chaque image, de jour comme de nuit, Gregory Dargent, photographie ce soleil noir, explosif qui éclate à chaque pas. Tout cela est appréhendé dans une course folle, une sorte d’obsession, un invisible texte à venir, quelque chose qui réponde de la quête révoltée du photographe comme à cette question initiale, en forme d’introspection: pourquoi?

© Gregory Dargent

« Pourquoi ai-je éprouvé l’urgence absolue de photographier la vie au point zéro des explosions atomiques ? Pourquoi moi, fils et petit fils de militaires français ayant vécu à Alger jusqu’à la guerre, je suis parti là-bas 60 ans après, alors que l’Algérie fut un sujet si peu abordé et que je n’ai réalisé mon lien à cette terre que tardivement ?
Pourquoi exprimer cela en images alors que je suis musicien, joueur de oud ? Et affubler ce livre d’une consonne muette, ce H… juste un souffle.” – Gregory Dargent

Il semble bien que ces réponses soient en elles-mêmes inscrites dans la chair du pays, la terre et son ciel, dans une topographie des lieux contaminés soumis au silence et digérés par le temps, comme si tout était désormais hors de portée du regard, abominable, et incroyablement vivant, mais avec une distance , celle de la profondeur d’un miroir déformant. Un cauchemar ne se résout pas au poids de l’absurde qui le déborde.

Le photographe y tient lieu de témoin, de démiurge, yeux passablement exorbités, se servant de sa Caméra comme d’une canne d’aveugle, précipitant tout ce qu’il rencontre hors de l’engloutissement, préférant une douleur saine, un cri, ce refus constant, censé repousser ou alimenter l’ obsession brulante qui appelle une contre-lumière.

Gregory Dargent est cette catastrophe, sa mémoire et son actualité, toute sa lente corruption et en même temps son refus, intransigeant et fondamental. Musicien ce cri est aussi image, strident, discordant et complice, assembleur d’étoiles; c’est un cri qui oeuvre au contre temps de la bombe et qui en mime les effets, Gregory Dargent est un ogre qui avale tout sur son passage pour le rendre à lui même et sans doute au chant de l’harmonie, mais plus tard… Une sorte d’Urgence est devenue un composant essentiel de ce cri de refus et de sa propagation comme de cette contamination dont il dit:

Comment aurais-je pu savoir que moi aussi je me serais tout vu à l’intérieur au bout de ces 3 voyages ? … Sur un coup de tête il y a 2 ans, je m’improvise photographe et Il n’y a plus, pour le photographe éclair, ni nuit, ni jour fondus au spectre du halo de la bombe H…. Et je suis un des innombrables fantômes des 17 essais nucléaires français, 60 ans après”.

© Gregory Dargent

La photographie est à ce moment, l’héritière d’un trop de lumière, le reliquaire d’une disparition, un abîme, une concentration d’ existences, une sorte de canne blanche, se substituant sans doute au Litus ancien, voyant par l’inversion du tropisme ombre/Lumière, non plus l’extérieur du monde, mais l’intérieur de son être, flash des années après encore exposé au cauchemar de la déflagration, à cette sur lumière ancrée désormais au coeur de toute chose, qui est un Anti-monde H.… un autre âge, une autre Nature.

© Gregory Dargent

Course folle, le photographe photographie tous les éléments de son voyage, personnes, scènes de vie ordinaire, cafés, murs, déserts, tout aspect fondamental de ce qui semble constituer le reliquat existant d’un théâtre de mémoire, mais sans regarder, sans vouloir voir, en fermant les yeux, métaphoriquement… Gregory Dargent inscrit ce cri réel sur le film étrange de cette mémoire qui se fait paradoxalement photographie et par laquelle une sorte d’aveu de folie redouble les questions de départ. Un chemin vers l’irradiation intérieure …et de la brûlure qui s’enflamme, Odyssée faite de regards projetés, de portes ouvertes au dernier instant.

Une sorte d’éruption intérieure rend sensible à la lumière négative l’ombre du jour, la clarté de la nuit, dans une contamination nuclée si bien que s’inscrit sur ce film tout ce qui apparait au photographe du sens des traces de son passage, comme une trainée de cendres brulantes issues du volcan.

H est un livre sec et tranchant à la douceur des oueds oubliés, qu’on s’approprie à force d’écoutes. Un temps où murmurent les ombres qui passent étrangement dans cet outre monde, un objet de l’éblouissement plus que de l’irradiation.

« Gregory Dargent est déjà musicien, joueur de Oud, guitariste. Il compose pour la danse, le théâtre, le cinéma. “ Passionné des cultures méditerrannéenes, il fonde et dirige H, L’Hijâz’Car, l’Electrik Gem, réalise et interprète, sur le label Accords Croisés, Les Cavaliers de l’Aurès pour Houria Aïchi et Sirventés pour Manu Théron. Parallelement il accompagne Babx sur ses 3 premiers albums et collabore avec lui aux albums de Raphaele Lannadère et Camelia Jordana.” Source France Culture.

*Je suis l’attentat et la rixe, Louis Calaferte, Sartori.

INFOS PRATIQUES
H de Gregory Dargent
Saturne éditions
23×15,9 cm, 112 pages
Couverture bodonienne
35,00€
https://www.saturneditions.fr/h-gregory-dargent/
https://www.gregory-dargent.com

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