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Carte blanche à Brigitte Manoukian : Le napperon taché

Temps de lecture : 1 minute et 22 secondes

Pour sa première carte blanche, notre invitée de la semaine Brigitte Manoukian, responsable de la galerie Fontaine Obscure, partage avec nous ses réflexions sur la photographie. Sur ce qu’elle projète comme visions du monde. À travers ce cliché du napperon taché, Brigitte Manoukian a photographié le visible mais aussi l’invisible…

« Quel que soit le cliché, il faut rajouter à l’émotion que le lecteur ressent, un questionnement, forçant son imagination, comme s’il avait une énigme à résoudre. Au-delà de la première couche de sens en existe une autre, et la complexité de l’image, comme celle d’un être, sera d’autant plus forte qu’elle restera inaccessible. ».
Fouad Elkhoury, La sagesse du photographe.

Combien d’histoires peut contenir ce petit napperon aux couleurs délavées trouvé dans un tiroir de meuble en formica. Il appartenait à Maritza, qui s’installa ici dans le sud, après un périple Kharpet – Alep – Beirut – Marseille. Probablement un bout de tissu – elle récupérait tous les bouts de tissus, Maritza – qu’elle agrémenta joliment d’une dentelle blanche. J’avais bien tenté de le laver mais la tâche était tenace, et tant mieux, il était comme il fallait avec cette auréole brune. Probablement un djevzé trop chaud y avait été posé et avait brulé le tissu.
J’en ai fait une image pour raconter mes histoires.
Exposé ici et là, il est arrivé un jour dans la chapelle-mosquée du Fort de Ghar El Melh en Tunisie.
« Ah, mais oui, me dit un soir une visiteuse. C’est le mouchoir pour attester de la virginité des femmes la nuit de noces. Chez nous aussi, on fait comme ça… ».
Les photographies projettent des visions du monde, des idées, des intentions et sont porteuses d’imaginaire. Pour peu que la photographie questionne, s’empilent alors toutes les couches de sens possible. J’ai photographié le visible mais aussi l’invisible. Le napperon de Maritza raconte pour moi l’exil, les douleurs, et la maison à rebâtir. Il raconte autant la douceur de ses yeux, ses mains qui s’agitent pour faire le repas, aérer la laine des matelas l’été, coudre un tissu, faire le café. Il raconte une histoire de femmes.
Alors, l’auréole peut être celle du sang… sûrement même.
Les photographies ne nous appartiennent plus dès lors qu’on les partage.

http://www.brigittemanoukian.com/