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Lausanne, son futur « quartier des musées » à la gare (Plateforme 10, qui regroupera le Mudac, le MCBA et le musée de l’Elysée), son lac, sa cathédrale, ses collines, dont l’une d’entre elles surplombe la ville et a inspiré au XIXème siècle le banquier Charles-Juste Bugnion qui y acquiert cette belle maison de maitre entourée d’un vaste parc aux essences rares. L’Hermitage, Fondation privée depuis 1984 possédant une importante collection d’artistes suisses et internationaux, c’est un bonheur de la découvrir par cette chaude journée d’été à l’occasion de l’exposition « Ombres, de la Renaissance à nos jours ».

Ambitieux projet regroupant 140 œuvres et 90 artistes, guidé par une approche transversale et affranchie, où alternent peintures, dessins, vidéos, photographies et installations avec notamment Christian Boltanski et son magique Théâtre d’ombres spécialement conçu pour le grenier.

L’ombre est la sœur jumelle de la lumière et n’a cessé de fasciner les artistes de tous temps. Comme la fenêtre (qui avait fait l’objet d’une précédente exposition très remarquée à la Fondation en 2013), elle est un thème récurrent dans l’histoire des arts. Pline l’Ancien l’associe à la naissance de la peinture dans ce très poétique récit de la jeune Corinthienne amoureuse, repris par le peintre belge Jean-Benoît Suvée dans ce magistral clair-obscur dans l’une des sessions d’ouverture du parcours. Platon avec sa scène primitive de l’allégorie de la caverne est l’une des grandes figures tutélaires inspirant des artistes de toutes générations comme Vito Acconci qui dans une célèbre vidéo de 1970 se livre à un épique combat avec son ombre et rejoue les enjeux de la projection de soi.

Le miroir est en effet intrinsèquement lié à l’art de l’autoportrait comme en témoigne la première salle sous l’égide de Rembrandt, dont Delacroix est l’un des brillants héritiers dans ce magistral regard de jeunesse lancé au monde incarnant tout son génie à venir. Les leçons du Caravagisme et suiveurs dont Antiveduto Gramatica (Joueur de théarbe), sont aussi évoquées avec cet usage de la chandelle apprécié dans le nord de l’Europe comme chez Jacob Jordaens (Saint Famille), Wolfgang Heimbach ou Trophime Bigot.

Le paysage n’est pas en reste, teinté de sublime par les romantiques : clairs de lune de Caspar David Friedrich et son ami Carl Gustav Carus. Etrangeté planante de l’ombre qui sera reprise au XXème par Félix Valloton et ses 40 couchers de soleil ou Hans Emmenegger, avant que les symbolistes (Léon Spillaert), expressionnistes (Munch), surréalistes (Dali, Magritte, Ernst, De Chirico), ne la colore de projections paradoxales et psychiques reprises plus tard par Jung. Le portrait du Dr Haustein par Christian Schad est révélateur de cette ambivalence de l’ombre, entre attraction et répulsion.

Après une importante parenthèse photographique (Man Ray, Lee Friedlander, Edward Steichen, Raoul Hausmann), cette « écriture de l’ombre et de la lumière »(extrait du catalogue), Picasso et Warhol ouvrent les enjeux de la période moderne et contemporaine qui n’est pas en reste. Se livrant tous deux à l’autoportrait à l’ombre ils reprennent les principes formels classiques, tout en maniant l’art de la dissimulation, interrogeant chez Warhol l’essence même de la représentation avec la série des Shadows qui inspirera à Joseph Kosuth « One and three Shadows ». Hiroshi Sugimoto ira même jusqu’ à l’abstraction et disparition de l’ombre dans une blancheur quasi spectrale.

D’ailleurs l’ombre a t-elle une couleur ? Michel Pastoureau, médiéviste et spécialiste, revendique le gris aux multiples nuances comme chez Sol LeWitt, adepte des protocoles de l’ombre portée.

Si aujourd’hui le reflet de soi est partie prenante de nos stratégies narcissiques sur les réseaux sociaux, ce double apprivoisé n’en finit pas de brouiller les pistes et interprétations, ouvrant toutes les dérives possibles. Le duo Tim Noble & Sue Webster en guise de conclusion reprend les codes des silhouettes, dioramas et autres lanternes magiques très populaires dès le XVIIIème, avant que Duchamp et Boltanski ne se partagent les combles de la Fondation.

Instable, fugitive, invisible, l’ombre ouvre à la 4ème dimension. Elle reste l’un des plus grands mystères de la création. D’ailleurs Hitchcock n’a t-il pas nommé l’un de ses films Vertigo sous l’emprise du double ? Précipitez-vous à l’Hermitage Vaudois pour cette traversée sans retour !

INFORMATIONS PRATIQUES
Ombres de la Renaissance à nos jours
Commissaires : Sylvie Wuhrmann, Aurélie Couvreur et Victor Stoichita
Conférences, projection spéciale
Jusqu’au 27 Octobre 2019
Fondation de l’Hermitage
Route du Signal 2,
Lausanne, Suisse
Ouvert tous les jours sauf lundi
Restaurant élégant dans l’ancienne ferme du domaine, l’Esquisse
Tarifs : Adultes CHF 19.
Accès Depuis la gare : Prendre le M2 direction « Croisettes », descendre à l’arrêt « Bessières » puis prendre le bus no 16, direction « Grand-Vennes ». Descendre à l’arrêt « Hermitage »
Catalogue indispensable éditions La Bibliothèque des Arts, 216 pages, CHF 49
https://www.fondation-hermitage.ch

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