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Art & déconfinement : Valeria Cetraro « Essayer de sortir d’un système qui nous prend en otage, où nous sommes dépossédés de notre métier ou des motivations qui nous animent… »

Temps de lecture estimé : 7mins

Valeria Cetraro participe au volet 2 de Restons Unis d’Emmanuel Perrotin aux côtés de : Galerie Danysz (cf notre interview), Laurent Godin, Edouard Montassut, Mor Charpentier (cf notre interview), New Galerie et Sultana. Elle revient sur le gage d’optimisme transmis par cette invitation en plein confinement et le choix du titre de cette exposition collective, « You’ll never walk alone » chanson historique mythique qui a ressurgi dans les stades confinés récemment.

Valeria Cetraro partage aussi ses réflexions sur ce monde d’après que nous idéalisons, la place des foires et le nécessaire recentrage sur les valeurs essentielles d’une galerie.

Comment avez-vous accueilli la proposition d’Emmanuelle Perrotin de participer ainsi que 6 autres galeries au 2ème volet de Restons Unis ?

Je trouve cette initiative très généreuse et j’ai accueilli avec enthousiasme cette invitation d’Emmanuel Perrotin qui a mis à notre disposition une grande partie de son équipe qui a montré beaucoup de disponibilité tout au long de la préparation. Dans ce moment complexe que nous vivons c’est très positif pour nous d’accéder à de tels réseaux et visibilité en ce qui concerne chaque galerie invitée mais aussi la communauté des galeries dans son ensemble puisque l’idée d’Emmanuel Perrotin était de célébrer la réouverture dans un moment où nous étions les seuls, les centres d’art et musées étant encore fermés. C’était comme un nouveau commencement. J’ajouterai aussi que la proposition d’Emmanuel Perrotin qui nous a appelé chacun personnellement est arrivée en plein confinement, ce qui nous permettait de pouvoir se projeter dans une nouvelle exposition physique avec des confrères que je connaissais plus ou moins. Cela offrait une bouffée d’air frais de pouvoir s’imaginer au-delà du confinement !

Quel(s) artistes allez-vous présenter ? Quels ont été vos parti-prix communs pour organiser la scénographie de l’exposition ?

Je propose 3 artistes français : Pierre Clément, Hendrik Hegray et Laura Gozlan. Nous avons décidé d’un commun accord avec les autres galeries de laisser à chacun d’entre nous une totale liberté concernant aussi bien le nombre d’artistes que le type d’œuvres choisis. Nous avons rapidement échangé et décidé que chacun présenterait plusieurs artistes et chacun d’entre eux, plusieurs œuvres, ce qui donne lieu comme vous le verrez à une exposition assez foisonnante avec beaucoup de diversité. C’est à l’image des profils des galeries invitées, ayant des problématiques similaires que chacun essaie de résoudre à sa façon. Chaque galeriste est un peu un monde à part et c’est ce qu’il en ressort. Il était intéressant de partager cela sans chercher à créer une homogénéité ou une mise en scène, même si nous avons bien sûr fait des modélisations et projections 3D. C’est une exposition qui se prête plus à être visitée plus que vue sur un écran, ce qui est assez paradoxale sortant d’une période où nous devions tout regarder par l’image.
En ce qui concerne le choix du titre : « You’ll never walk alone » est une chanson écrite en 1945 au succès retentissant pendant la 2ème guerre mondiale, reprise comme chant emblématique de Liverpool et qui a résonné dans les stades vides en guise de soutien pour les soignants pendant le confinement.

Quel bilan dressez-vous de cette période où tout un écosystème se trouve fragilisé et menacé ?

Le bilan d’un point de vue économique est bien entendu négatif mais à un moment donné j’ai souhaité m’attarder aussi sur ce qui émergeait de positif dans cette période. Premièrement j’aimerais souligner tout le travail effectué par le Comité professionnel des Galeries d’art, par certaines institutions ou centres d’art comme le CNAP, ou les Frac qui ont maintenus leur activité. Ils nous ont permis de ne pas nous sentir isolés et de réaliser que nous pouvions compter sur ces structures.
Pour ce qui est de l’omniprésence du digital je pense que cette situation a amené à une prise de conscience de l’importance de la galerie comme lieu physique. On m’a souvent demandé si je pensais que tout pouvait être totalement dématérialisé, si l’on pouvait se passer du lieu alors qu’aujourd’hui nous avons pu constater que privés d’ espace nous avons vécu une situation en cascade, nous empêchant de rencontrer notre public, nos collectionneurs, nos artistes…
Dernière chose, la question des foires et de la fréquentation des galeries qui part plus d’ un constat post confinement car nous avons accueilli beaucoup de monde, des personnes qui habitent le quartier du marais mais que nous n’avons pas l’habitude rencontrer et qui allant souvent dans les foires, ne venaient pas dans la galerie. Il serait donc nécessaire de réfléchir à comment retrouver un public que nous avons un peu perdu, ce qui est un long débat mais reste positif.

Comment vos artistes ont réagi et les avez-vous soutenus ?

Les artistes sont souvent confrontés à ce genre d’incertitude donc étaient en quelque sorte mieux préparés que d’autres pendant cette période. De plus nous travaillons depuis plusieurs années ensemble et nous avons vécu d’autres moments difficiles, de sorte que nous savons pouvoir compter les uns sur les autres. D’un point de vue artistique, cette situation n’a pas été source d’inspiration pour la plupart d’entre eux mais nous avons trouvé d’autres façons de travailler, de monter des dossiers ensemble, d’imaginer des projets, de rédiger des catalogues,… de manière plus pragmatique et visant à trouver des solutions économiques plus concrètes et directes.
J’ai un mode de fonctionnement particulier avec les artistes dans le sens où ils sont partie prenante des problématiques de la galerie autant que je peux l’être des leurs. Nous avons continué à travailler ensemble de façon continue tous les jours y compris avec ceux qui sont à l’étranger, considérant la galerie comme une entité qui génère une réflexion sous différentes formes que nous avons cherché à maintenir. Je ne sais pas comment cela se passe pour les artistes qui n’ont pas de galeries, mais pour nous tous cela a été très bénéfique de pouvoir compter les uns sur les autres.

Comment imaginez-vous le monde d’après et les bonnes résolutions vont-elles se maintenir ? 

C’est difficile à dire car nous sommes encore sous une sorte de choc et ne connaissons pas les retombées réelles, humaines et économiques. Mais ce que je trouve un peu dommage c’est que l’on commence à penser le monde d’après seulement maintenant alors que normalement il ne faut pas attendre d’être dans une situation aussi difficile pour penser l’après. J’ai parlé tout à l’heure des nombreuses difficultés auxquelles nous faisons face avec les artistes tous les jours. Nous n’avons pas attendu ce moment pour repenser notre modèle de travail, à la fois collectif et économique. Je pense qu’il faut essayer globalement de sortir d’un système qui nous prend en otage, où nous sommes parfois dépossédés de notre métier ou des motivations qui nous animent. Cela peut paraitre assez banal mais nous devons assumer des prises de risque permanentes comme si tout était basé sur ce que nous n’avons pas encore. Je ne sais pas comment sera le monde de demain mais je souhaite qu’il soit plus focalisé sur ce que l’on a déjà, sur un travail au long terme et sur la possibilité de repenser la valeur de l’essentiel.

INFOS PRATIQUES
Restons Unis 2
You’ll never walk alone
Du 13 au 27 Juin 2020
Galerie Perrotin, Espace Saint-Claude
Du 23 mai au 14 août la galerie PERROTIN invite 26 galeries parisiennes à présenter une sélection de leurs artistes. Quatre présentations consécutives par groupes de 6 ou 7 galeries, d’une durée de deux semaines chacune, seront à découvrir à l’espace Saint-Claude.

À la galerie :
• Cryptide
Pia rondé & Fabien Saleil
Prolongation jusqu’au 27 juin 2020
• à venir :
Ludovic Sauvage
Vivid angainst Colorful Doubt
du 4 au 25 juillet 2020
Galerie Valeria Cetraro
16 Rue Caffarelli
75003 Paris
http://www.galerievaleriacetraro.com/

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime. http://fearofmissingout.over-blog.com

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