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Le 6 avril, l’Hôtel de Sauroy accueille cinq femmes photographes autour d’une thématique commune, celle des histoires de famille. Cette exposition réunit cinq auteures éditées par les éditions Filigranes. À cette occasion, 9 Lives magazine vous propose – tout au long de cette semaine – de rencontrer chacune des artistes exposées et de plonger dans leurs histoires familiales respectives. Aujourd’hui, c’est Alexandra Bellamy qui nous dévoile, à travers sa pratique documentaire, un secret de famille autour de sa naissance. À travers un récit autobiographique, c’est tout un récit volontairement fictionnel qui se déploie…

Bellamy / Bellamy © Alexandra Bellamy (cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Quelle est votre première rencontre avec la photographie ?

Enfant, ma mère me prénommait semelles de vent, ce qui n’était pas pour me déplaire…
En 1985, j’ai 15 ans. Un été, V., une amie de la famille, m’initie à la photographie. Ses travaux de portraitistes sont accrochés dans sa chambre. En format carré, et en noir et blanc, je regarde les visages de mon grand-oncle, de mon père et du sien. Leur présence me traverse. À mon retour, Paris devient un terrain d’exploration, mon premier sujet. Dès le début de ma pratique, un double mouvement s’initie qui ne cessera de se répéter. Un aller-retour permanent se met en place entre sortir, me déplacer, faire la rencontre de « l’autre », en faire une restitution, puis à l’intérieur être changée, fertilisée. Photographiquement et personnellement.

Bellamy / Bellamy © Alexandra Bellamy

Bellamy / Bellamy © Alexandra Bellamy

Dans quel contexte et comment avez-vous décidé d’entamer cette série ?

Ce livre est le récit photographique et narratif de mon histoire de secret. Un secret qui a entouré ma naissance en 1970 et qui m’a été révélé alors que j’avais 22 ans. Après un long parcours analytique et photographique j’ai éprouvé le besoin de donner une matérialité à cette histoire de non-dit.

En 2017, pour la première fois, je donne une forme à l’histoire de ce secret et je réalise un diaporama sonore. Un texte court l’introduit. Puis je poursuis ma recherche en travaillant sur une série d’autoportraits comme pour raconter le secret par mon visage mais aussi des photographies d’archives effacées et des paysages évocateurs de lieux d’enfance. Je nomme cette deuxième tentative « enfance réelle, enfance imaginaire» sans parvenir à l’aboutir.

C’est en 2019 que je rassemble clairement des photographies de lieux d’enfance ou qui les évoquent, des portraits de mes parents, et j’y ajoute des archives : polaroids issus d’albums et dessins sortis des cartons, des documents directement reliés au secret : lettres, test d’ADN et photogrammes issus de captations vidéos. En juillet 2020, quelques mois après le décès de mon père Claude, je décide de réaliser une interview de ma mère. Je lui demande de me raconter cette histoire, de son point de vue. Je lui fais face. Mon père n’est plus là. S’évanouit sans doute une forme de culpabilité, celle de mettre ce secret en pleine lumière…Le rêve d’un livre émerge. Quel objet serait plus adapté pour faire le récit de ce roman familial que je réécris lentement depuis mes 22 ans ?

Le travail d’Alix Cléo Roubaud sur la (re)photographie de ses souvenirs d’enfance et celui de Duane Michaels dans son rapport à la narration m’accompagnent.

Bellamy / Bellamy © Alexandra Bellamy

Bellamy / Bellamy © Alexandra Bellamy

Comment avez-vous décidé de traiter ce sujet ?

La même année, en 2020, je rencontre Marion Kueny, graphiste et directrice artistique. Je lui montre mes travaux et notamment ce projet en cours sur cette histoire de secret.Et c’est là que commence l’élaboration du livre.
Le récit se veut d’emblée non linéaire afin que, sur le plan formel, le projet éditorial restitue l’expérience du secret.

Marion retraduit graphiquement, par la circulation des photographies, des documents et une chronologie bousculée, mon expérience du secret, l’étrangeté que je ressens depuis toujours et qui émane de mes photographies. Ainsi sur chaque double page, les archives et le travail photographique artistique se font face, d’un côté l’archive comme preuve et, de l’autre, une photographie évoquant la trace (psychique) du secret. La pagination devient des dates. Les dates deviennent des légendes qui sont explicitées à la fin du livre. Légendes dont la temporalité ne correspond pas toujours à l’instant photographié, mais à une traduction ou à une (re)lecture de la photographie. La photographie de l’armoire entre-ouverte date du mois d’août 2021. Sa légende devient la date de naissance de mon père biologique…

La volonté de créer une sorte de « fiction documentaire » est affirmée dans le souci d’une mise à distance du récit autobiographique. Comme le dit Marie Robert (conservatrice en chef de la photographie au musée d’Orsay), dans la postface du livre, «l’assemblage d’éléments disparates compose un roman familial qui raconte non pas une histoire vraie, mais une vraie histoire.»
– En abordant le thème de la famille dans votre série, pensez-vous que la photographie joue un rôle de thérapie ?
Je dirais que ce thème de la famille, je n’ai réussi à l’aborder qu’après un long travail analytique ! Le processus créatif et ce que mes photographies m’ont révélé (pour avoir su les regarder…) se croisent avec le travail thérapeutique. Comprendre que mon regard était très imprégné de cette histoire de secret m’a pris beaucoup de temps !
Des camps d’extermination nazis en Pologne, en passant par l’Inde, la Moldavie, l’Ukraine et la maison de mon enfance, j’ai éprouvé les différentes strates des histoires passées et présentes, leur densité, leurs mythologies. Je cherchais toujours dans mon travail à faire un pas de côté, à révèler «l’envers du décor». Comme si il y avait une réalité et, derrière ses apparences, une autre réalité. Un écho … à cette révélation tardive du secret qui m’a fait revisiter après-coup, à l’âge de 22 ans, mes souvenirs d’enfance, mes perceptions et questionner le réel.

Bellamy / Bellamy © Alexandra Bellamy

Bellamy / Bellamy © Alexandra Bellamy

Hormis la thématique, y a t-il un lien qui vous rassemble toutes les cinq ?

Avant que Patrick Le Bescont ne me propose de participer à cette exposition en lien avec nos histoires de famille et nos livres réalisés ou à venir, je ne connaissais ni Laure, ni Catherine ni Rima. J’avais rencontré Sylvie et lui avait présenté mon travail. Comme elle, je gardais un souvenir très fort de notre rencontre. Il s’était produit une forme de « reconnaissance » mutuelle, de compréhension tacite.

Dans cette thématique de l’exposition il y a la question de nos origines mais aussi, en creux, celle de notre identité, celle que nous avons construite.
C’est peut-être cela qui, pour moi, filtre comme l’«autre» lien entre nous. Nos cinq identités singulières. Cinq femmes libres qui se sont déplacées, réinventées. C’est le mot « mouvement » qui me vient quand je les regarde…

Bellamy / Bellamy © Alexandra Bellamy

Bellamy / Bellamy © Alexandra Bellamy

INFORMATIONS PRATIQUES

mer06avr(avr 6)15 h 00 mindim17(avr 17)20 h 00 minCinq histoires de famillecinq regards — cinq artistesHotel de Sauroy, 58 Rue Charlot 75003 Paris

BELLAMY BELLAMY
Alexandra Bellamy
Postface Marie Robert
Direction artistique et graphisme : Marion Kueny
Édition Filigranes
Sortie en Janvier 2022
22 x 30 cm, 80 pages
ISBN : 978-2-35046-548-7
30€
https://www.filigranes.com/livre/bellamy-bellamy/
https://alexandrabellamy.com/

A LIRE :
Cinq histoires de famille Entretien avec Sylvie Hugues
Cinq histoires de famille Entretien avec Rima Samman
Cinq histoires de famille Entretien avec Catherine Poncin

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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