Chez Anaïs Boudot, la photographie ne se regarde pas seulement : elle se traverse. À la Galerie Binome, pour sa troisième exposition personnelle, l’artiste déploie un ensemble inédit de séries récentes (2025–2026) où les images de famille, les architectures fragiles et les fragments d’objets domestiques composent une véritable archéologie de l’intime. Les portraits sont partout. Mais ce ne sont pas ceux de l’artiste. Dans Les généalogiques comme dans Les chambres, Anaïs Boudot travaille à partir de négatifs sur verre chinés — supports emblématiques de la photographie familiale entre la fin du XIXᵉ siècle et les années 1950.

Vue d’exposition Nos reconsructions, Anaïs Boudot, 2026

Des visages posent, des corps se tiennent droits, des sourires hésitent. Des images sans légende, sans descendance connue. Orphelines.

Plutôt que de restaurer ces archives, l’artiste les réactive. En chambre noire, elle dispose les plaques sur papier photosensible, mais interpose entre la source lumineuse et l’image des fragments de verre texturé et d’objets domestiques aux motifs géométriques. Avant même l’insolation, elle construit de véritables architectures : toits, cheminées, pans de murs. Des maisons apparaissent — ou plutôt des maisons impossibles, aux perspectives inversées, aux volumes instables. On ne sait plus si l’on regarde l’intérieur ou l’extérieur. Le refuge ou la façade. Le souvenir ou sa fiction.

Anaïs Boudot, Les généalogiques, Dissociation, 2025
négatifs sur verre anonymes
structure de verres chinés et vitrail Tiffany
pièce unique – 19,5 x 30 x 10 cm

Anaïs Boudot, Les ouvertures, Triptyque mer, 2025
3 tirages gélatino-argentique sur plaque de verre, peinture acrylique
châssis de fenêtre en bois peint
pièce unique – 38 x 135 cm

Une fois révélées, ces images semblent issues de matrices tridimensionnelles : Anaïs Boudot ne projette plus seulement un négatif, mais un objet. Un objet chargé d’affects, de symboles, de tensions. La maison y devient le cœur battant du travail : lieu de mémoire, de construction identitaire, mais aussi espace de non-dits, de silences, de fractures. Une histoire de famille, oui — mais jamais lisse.

Anaïs Boudot, Les généalogiques, Le pensionnat, 2025
négatifs sur verre anonymes
structure de verres chinés et vitrail Tiffany
pièce unique – 17 x 19 x 18,5 cm

Cette réflexion prend une forme littérale dans les maisons de verre de la série Les généalogiques. Réalisées selon la technique du vitrail Tiffany et assemblées par de fines soudures à l’étain, ces petites architectures contiennent les photographies anciennes comme si elles abritaient encore leurs habitants. Légèrement brinquebalantes, elles tiennent debout par équilibre précaire — à l’image des liens familiaux qu’elles évoquent. Chaque pièce est unique, nommée comme un personnage ou une dynamique affective — Le daron, Sororité — autant d’indices narratifs qui suggèrent des récits possibles sans jamais les figer. L’artiste ignore tout de l’histoire réelle de ces familles bourgeoises du début du XXᵉ siècle ; elle en invente les zones d’ombre, attentive à ce que les images ne montrent pas : absences, secrets, ruptures.

Vue d’exposition Nos reconsructions, Anaïs Boudot, Galerie Binome, 2026

Vue d’exposition Nos reconsructions, Anaïs Boudot, Galerie Binome, 2026

La dimension réparatrice du travail apparaît avec force dans la série Mascarade. Ici, une même photographie d’enfants déguisés en adultes — fausses poitrines, visages graves, aucun sourire — est transférée sur des assiettes anciennes. Des assiettes comme celles de nos propres repas familiaux. Anaïs Boudot les casse volontairement, puis les réassemble à l’étain patiné. Les fêlures restent visibles. Les cicatrices font tenir l’image. Les familles aussi se brisent, semblent dire ces objets, mais peuvent être recomposées — autrement.

Avec Les ouvertures, le point de vue s’inverse. Les images, cette fois issues des propres archives de l’artiste, sont enchâssées dans des châssis qui évoquent des fenêtres. Nous ne regardons plus la maison de l’extérieur : nous sommes dedans, face au dehors. Après avoir exploré des mémoires anonymes, Anaïs Boudot introduit la sienne, amorçant un déplacement du vernaculaire vers l’intime. Le foyer devient un espace à reconquérir, peut-être à réinventer — comme lorsqu’il faut trouver sa place dans une famille d’adoption, réelle ou symbolique.

Vue d’exposition Nos reconsructions, Anaïs Boudot, Galerie Binome, 2026

Vue d’exposition Nos reconsructions, Anaïs Boudot, Galerie Binome, 2026

À la Galerie Binome, Anaïs Boudot ne montre pas des souvenirs. Elle fabrique des lieux pour les accueillir. Des maisons de verre pour des fantômes familiers. Et, peut-être, un espace où nos propres histoires peuvent venir se réfléchir.

INFORMATIONS PRATIQUES

mer04fev13 h 00 minsam04avr19 h 00 minAnaïs BoudotNos reconstructionsGalerie Binome, 19 rue Charlemagne 75004 Paris

Alix Decreux
Diplômée d’un master Lettres & Humanités – Écritures et médias à la Sorbonne Nouvelle, Alix Decreux est rédactrice culturelle depuis l'obtention de son baccalauréat. Forte d'expériences en rédaction, communication et relations presse, elle est aujourd'hui pigiste pour plusieurs médias et écrit sur l’art et les pratiques culturelles contemporaines.

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