Comme le souligne Nele Verhaeren dans son récent interview, c’est l’une des nouveautés très attendue de la 42ème édition d’Art Brussels : le secteur Horizons dédié aux formats XXL sous le commissariat de Devrim Bayar qui opère à la destinée du futur KANAL-Centre Pompidou dont les contours se concrétisent enfin. Devrim, que j’avais rencontrée au WIELS autour de la remarquable exposition de Jacqueline de Jong que l’on retrouve d’ailleurs parmi les 7 œuvres monumentales sélectionnées dans cet ambitieux programme, revient sur ce qu’il représente en termes de possibles autour d’une mise en avant d’artistes femmes et les atouts cosmopolites et régionaux d’Art Brussels au sein d’un paysage globalisé.

Elle nous partage quelques-unes de ses galeries de référence dans la capitale belge et nous dévoile les prochaines échéances du projet KANAL dont l’ouverture est annoncée au 28 novembre de cette année. Vaste paquebot de verre et d’acier de l’ancien garage-atelier Citroën d’une superficie totale de 40 000m2, une dizaine d’expositions viendront ponctuer cet évènement et quelques 300 œuvres en provenance du Centre Pompidou Paris exposées à l’occasion. Devrim que le public parisien avait découvert lors de son commissariat pour ELLES x Paris Photo 2025, a répondu à mes questions.

Devrim Bayar, Senior Curator, KANAL-Centre Pompidou photo Nanténé Traoré

Commissaire de la nouvelle section « Horizons » : qu’est-ce-qui vous a tenté dans cette proposition ?

En tant qu’actrice de la scène artistique bruxelloise, il m’importait de contribuer au développement d’Art Brussels et à son rayonnement auprès d’un public exigeant et curieux. La proposition de la section Horizons m’a particulièrement intéressée en ce qu’elle ouvre un espace dédié à des œuvres de grande envergure, à l’instar de ce que propose déjà la section Art Unlimited à Bâle.

Ce qui m’a séduite, c’est cette volonté de sortir d’une logique de marché parfois centrée sur des formats domestiques, pour offrir une visibilité accrue à des propositions plus ambitieuses, tant du côté des artistes que des galeries. Horizonspermet de donner toute leur place à des œuvres qui nécessitent de l’espace — physiquement, mais aussi conceptuellement — et qui invitent à une autre expérience du regard.

Cette section contribue ainsi à élargir les possibles, à soutenir des pratiques artistiques qui s’inscrivent dans une certaine générosité de format et d’échelle, et à proposer au public une rencontre différente avec l’art contemporain.

Anna Camner The Witness, courtesy the artist, Cecilia Hillstrom Gallery

Quel profil d’œuvres seront mises en avant ?

Les œuvres présentées dans Horizons sont très variées, tant en termes de médiums — peinture, sculpture, design, tapisserie — que de générations et d’origines des artistes. Pour cette première édition, j’ai retenu sept installations, dont une majorité réalisée par des femmes.

Malgré cette hétérogénéité, plusieurs résonances se dessinent entre les propositions. Un certain nombre d’œuvres dialoguent autour de motifs architecturaux, revisités. L’installation d’Aglaia Konrad réutilise les fenêtres elliptiques d’un bâtiment bruxellois emblématique du brutalisme, le CBR Building. Pour sa part, Zuzanna Czebatul investit l’espace avec des colonnes monumentales gonflables, évoquant à la fois les canons de l’architecture classique et une forme de ruine contemporaine. Enfin, Pao Hui Kao propose une expérience immersive et quasi méditative, en construisant un véritable espace à partir de matériaux délicats tels que le papier calque plié, la colle de riz et la laque Urushi.

D’autres œuvres, plus directement picturales, traduisent avec intensité des flux de pensée et donnent forme à des états intérieurs, parfois proches du chaos. C’est le cas de l’œuvre historique de Jacqueline de Jong, dont les peintures sur voiles de bateau déploient une énergie vibrante, en résonance avec les travaux sur papier de Ymen Berhouma, où gestes, lignes et accumulations témoignent d’un mouvement mental continu. Enfin, une œuvre d’Oswald Oberhuber, réalisée en 1983 pour le festival steirischer herbst à Graz, et plus jamais montrée depuis, ouvre un espace à la fois idyllique et fantasmé.

Vue générale © David Plas

Quelles spécificités représente Art Brussels au sein du paysage des foires ?

Art Brussels est ancrée dans la scène européenne, avec un équilibre intéressant entre ancrage local et ouverture internationale. La foire défend la découverte et l’émergence, notamment à travers la section Discovery et le stand de la Fédération Wallonie-Bruxelles, tout en maintenant un haut niveau d’exigence. Son esprit me semble également assez accessible et ouvert, moins intimidant que celui de certaines grandes foires globales. Enfin, elle s’attache à tisser de nombreux partenariats avec les institutions locales, afin de s’inscrire comme un moment fort dans l’écosystème artistique de la capitale européenne.

Kati HECK Zutat IV – Mantel, 2025
oil and pencil on canvas, artist frame 123 x 147 cm
48.4 x 57.9 inch Courtesy Tim Van Laere Gallery, Antwerp – Rome Photo: Tim Van Laere Gallery

Quelles sont les galeries à Bruxelles que vous suivez ?

Il y en a beaucoup, même si j’avoue privilégier les visites d’expositions en dehors des vernissages ou des dîners, afin de prendre le temps de découvrir les propositions dans de bonnes conditions.

Parmi les espaces que je suis particulièrement, la galerie Gauli Zitter, ouverte il y a un peu plus de deux ans, propose une programmation souvent centrée sur de jeunes artistes, avec une approche très curatoriale, en dehors d’une logique strictement commerciale, qui me parle beaucoup. De même, la galerie Damian & the Love Guru défend principalement de jeunes artistes, avec une énergie remarquable, malgré des moyens parfois plus limités.

Du côté du quartier autour de KANAL-Centre Pompidou, on trouve également plusieurs galeries que je suis avec attention, comme Wouters, qui présente notamment le travail d’Ellen Braga dans la section Horizons d’Art Brussels, ainsi que Christophe Gaillard, dependance et Greta Meert, qui proposent toutes des expositions souvent intéressantes.

Cybèle Varela
Image, 1974
Industrial paint on wood
61,5 x 75,5 cm
Courtesy of the artist and Galería Isabel Hurley

Curatrice en 2025 du parcours ELLE x Paris Photo : que retenez-vous de cette expérience ?

J’ai beaucoup aimé collaborer avec Paris Photo. La directrice artistique Anna Planas m’a invitée à curater un parcours de photographies avec pour seule ligne directrice de réunir des artistes femmes ou des personnes qui s’identifient comme telles. Mon parcours était transgénérationnel, allant de pionnières de la photographie comme Julia Margaret Cameron à de jeunes artistes comme Sabiha Çimen.

Présenté dans le cadre exceptionnel du Grand Palais, le parcours a bénéficié d’une très belle visibilité, grâce à un public nombreux et à une forte couverture médiatique. Nous avons également publié un catalogue que je trouve particulièrement réussi. Enfin, l’équipe de Paris Photo a été formidable.

Conservatrice en chef de KANAL-Centre Pompidou : quel est votre rôle ? et quelles sont les prochaines étapes du projet ?

En tant que curatrice senior au KANAL-Centre Pompidou, je développe le programme des expositions en étroite collaboration avec notre directrice artistique Kasia Redzisz, tout en supervisant une équipe curatoriale d’environ huit personnes.

La prochaine étape est bien sûr l’ouverture très attendue du musée à la fin du mois de novembre. La programmation a désormais été révélée et est disponible sur notre site web (www.kanal.brussels). Nous ouvrirons avec une dizaine d’expositions, mêlant présentations de collections, commandes monumentales, expositions thématiques et monographiques. La programmation est résolument multi-disciplinaire et couvre la création du 20ème et 21ème siècle.

Les mois à venir s’annoncent particulièrement intenses : ce sera la première fois que nous investirons pleinement les nouvelles salles d’exposition, avec une part d’inconnu malgré tout le travail d’anticipation mené. Nous sommes surtout impatient.es de pouvoir enfin partager avec le public le fruit de plusieurs années de travail.

Qu’est ce qui rend la scène de Bruxelles si attractive ?

La scène artistique bruxelloise est particulièrement riche et dynamique. Notre capitale, au cœur de l’Europe, attire de nombreux artistes venus des pays limitrophes et au-delà, que ce soit pour étudier dans ses nombreuses écoles d’art, de danse ou de cinéma, ou pour s’y installer après leurs études. Bruxelles est une ville cosmopolite, mais à taille humaine.

J’ai la chance de beaucoup voyager pour mon travail, mais je suis toujours heureuse de rentrer chez moi. Bruxelles reste une ville confortable au quotidien, comparée à d’autres capitales européennes, tout en offrant une scène culturelle particulièrement stimulante et accessible.

C’est sans doute cet équilibre entre vitalité artistique, diversité et qualité de vie qui en fait aujourd’hui un écosystème aussi singulier et attractif.

INFOS PRATIQUES :
Art Brussels 2026
du 23 au 26 avril 2026
Brussels Expo
Pl. de Belgique 1,
1020 Bruxelles, Belgique
Tarif 20€ / 10 € (réduit)
Ouvert au public les 24 et 25 avril de 11h à 19h et le 26 avril de 11h à 18h
https://www.artbrussels.com

En ville pendant la foire : galeries, expos…https://www.visit.brussels/fr/visiteurs

 

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime.

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