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Partager Partager Le jury, composé de quinze libraires répartis sur le territoire national, vient de dévoiler le nom du lauréat de la troisième édition du Prix des Libraires du Livre de Photographie. Le prix a été attribué au photographe suisse Vincent Jendly pour son ouvrage intitulé “One Millimeter of Black Dirt and a Veil of Dead Cows”, une plongée dans les entrailles du monde industriel, publié par André Frère Éditions. À ce titre, le photographe reçoit une dotation de 3 000 €, tandis que la maison d’édition bénéficie d’un soutien à la promotion de l’ouvrage en librairie. Dans les fouilles du futur, est-ce ce qui va rester de nous ? Des fossiles de vache et un millimètre de particules noires ? Attention ce livre est à l’image du territoire qu’il montre : il salit et se salit avec le temps ! Couverture “One Millimeter of Black Dirt and a Veil of Dead Cows” / André Frère éditions « En découvrant le port de Dunkerque, les pieds dans la boue de charbon, j’ai eu l’impression de fixer une sombre figure du passé, surgi du temps de la révolution industrielle. J’avais devant moi un paysage recouvert de mélasse et de poussière noires, brutal et crasseux, transformé à l’extrême, une incarnation sombre et spectaculaire de l’anthropocène, cette « ère de l’humain », une de ces visions qui suggèrent un effondrement imminent, avec des allures presque apocalyptiques ». Le travail photographique ici présenté par Vincent Jendly offre un témoignage exceptionnel sur un site qui l’est tout autant : la zone industrielle du Grand port maritime de Dunkerque (département du Nord). Créée à l’initiative de l’État français à la fin des années 1960, elle est un emblème des politiques d’aménagement du territoire, qui visent alors à moderniser et à « rééquilibrer » la France dans le contexte de croissance économique, urbaine et industrielle des Trente Glorieuses. Cet immense complexe est dédié à l’industrie lourde et accueille notamment une usine pétrochimique, une cimenterie et surtout l’une des plus grandes usines métallurgiques d’Europe. © Vincent Jendly / André Frère éditions À Dunkerque, en particulier, la faible profondeur des eaux et la présence de bancs sableux parallèles à la côte conduisent à la construction de nouveaux bassins et écluses, susceptibles d’accueillir des navires à grand tirant d’eau. Le 3 mars 1972, le premier ministre Jacques Chaban-Delmas inaugure l’écluse Charles de Gaulle, qui peut accueillir des bateaux de 100 000 tonnes. Trois ans plus tard, l’achèvement du Port-Ouest permet de recevoir des pétroliers de 300 000 tonnes. La digue du Braek, longue bande de bitume de 7 kilomètres, sépare désormais la mer du Nord des bassins minéraliers, où les bateaux peuvent décharger leur cargaison au pied des différentes unités industrielles, dont le fleuron est alors l’aciérie Usinor. Comme une frontière entre un ordre naturel des choses et une artificialisation extrême du territoire. Le paysage local est toujours dominé par l’immense (7 kilomètres carrés) aciérie Arcelor Mittal (qui a pris la suite d’Usinor) ; elle réalise à elle seule un tiers de l’activité dunkerquoise. Cette usine géante constitue l’objet principal, mais non exclusif, des photos rassemblées ici. Leur puissance évocatrice tient d’abord au fait de rompre avec une certaine représentation, souvent enjolivée et stylisée, de l’esthétique industrielle… Vincent Jendly nous plonge, sans effet ni filtre, avec une forme assumée de brutalisme incarnée par le choix du noir et blanc, au cœur même des dispositifs de production, au plus près des machines – là où même les hommes doivent se réfugier derrière des abris vitrés. En témoignent, par exemple, les photos spectaculaires sur les différentes étapes de la production de l’acier : importation (un minéralier se rapproche au loin) ; transformation en fonte liquide dans les hauts fourneaux (qui évoque presque une éruption volcanique) ; production d’acier liquide dans les convertisseurs, ces machines étranges et inquiétantes où de l’oxygène est soufflé pour réduire la teneur en carbone. © Vincent Jendly / André Frère éditions Comme Vincent Jendly l’écrit dans son texte de positionnement, les sites industriels de Dunkerque peuvent être considérés comme relevant de l’« anthropocène ». Depuis que le chimiste Paul Crutzen (Prix Nobel 1995) a popularisé cette notion au tournant du siècle, son usage s’est rapidement diffusé dans la communauté scientifique puis dans la société. Au terme d’un processus très officiel d’instruction du dossier entamé il y a quinze ans, l’Union internationale des sciences géologiques a toutefois exclu en avril 2024 l’inscription de l’anthropocène comme période géologique à part entière, l’estimant trop limitée pour entrer dans le classement des subdivisions géologiques. Il est pourtant peu contestable que les activités humaines, telles que l’industrialisation, l’urbanisation, l’exploitation des ressources naturelles ont modifié de manière significative les processus biologiques et écologiques de la planète. Dunkerque, laboratoire de l’anthropocène Par Aurélien Delpirou, maître de conférences en géographie à l’École d’urbanisme de Paris, extraits. À LIRE Les finalistes du Prix des libraires du livre de photographie 2025 Marque-page1
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