Parmi les stands incontournables de l’édition 2026 d’Art Brussels le solo show de l’artiste suisse Marc Bauer à la Keteleer Gallery a retenu toute mon attention, d’autant que j’ai récemment vu son travail au Kunstmuseum de Bâle en écho à l’exposition manifeste The First Homosexuals. L’artiste dont les œuvres font partie de grandes collections internationales, compose un récit à partir de sources très précises en regard d’un contexte politique ou historique ou plus autobiographique, laissant certaines zones blanches, sans image, comme pour souligner la part manquante ou oblitérée de nos souvenirs, de nos mémoires.

La charge subjective et émotionnelle qui se dégage de ces scènes est très forte. Ses personnages dans une sorte d’indécision, de vulnérabilité, de désenchantement, semblent se soustraire au réel. Et soudain d’une bacchanale paradisiaque jaillit des bombes. Un véritable statement oscillant toujours entre fiction et documentaire dont il nous décrypte les enjeux. Marc Bauer a répondu à mes questions.

Marc Bauer – Fear Rage Desire, Still Standing, Kunstmuseum Basel | Neubau Courtesy de l’artiste Photo Credit: © Julian Salinas

Comment avez-vous souhaité organiser le solo show ?

Plus qu’une simple sélection d’œuvres, je propose une véritable installation. L’ensemble se déploie en deux volets complémentaires : l’un, à dominante narrative, s’appuie sur des textes ; l’autre privilégie les images et leur capacité à dialoguer. De cette rencontre entre éléments hétéroclites naît un récit, au cœur de ma démarche. Il revient alors au spectateur d’en démêler les fils et d’en recomposer le sens.

Qu’est-ce qu’elle nous raconte cette histoire ?

Il s’agit pour moi de traduire ce que nous traversons actuellement sur le plan politique, marqué par une violence diffuse et persistante. J’ai le sentiment d’un état de sidération permanent face aux événements en cours. Mon intention est de refléter ce moment précis, notamment à travers ce portrait, qui incarne une forme de prise de conscience : celle d’un dysfonctionnement, d’un basculement perceptible dans notre réalité.

S’agit-il d’un autoportrait ?

Non. J’ai pris comme modèle mon assistant.

Portrait de Marc Bauer © Julian Salinas

Qu’est-ce qui se passe avec cette sorte de vision apocalyptique faussement paradisiaque ? C’est un peu Dubaï ?

Oui, c’est en effet cette image qui me traverse : celle d’un bain de minuit, peuplé de jeunes silhouettes en fête, dansant ou se laissant porter par l’instant. Puis, soudain, la scène bascule : des missiles surgissent, et tout devient incertain, presque irréel. La perception se trouble, on ne sait plus ce qui est en train de se jouer. L’ensemble prend alors l’apparence d’un feu d’artifice crépusculaire et mortifère, dont les couleurs vives séduisent le regard autant qu’elles en brouillent le sens.

Qu’est-ce qui est véhiculé au niveau du message ?

Le message prend racine dans mes textes, à partir d’une pratique de l’écriture que j’entretiens depuis toujours. Nombre de mes dessins intègrent ainsi des fragments textuels. Ici, je m’intéresse à la fois à la sidération provoquée par la destruction et à la fascination qu’elle exerce : une forme de beauté trouble émerge, comme si cette violence racontait quelque chose qui nous attire malgré nous.

Il y a, dans cette ambiguïté, une tension essentielle : la violence peut susciter un rejet, mais aussi une forme d’aimantation. Observer des gestes violents peut, paradoxalement, capter le regard et éveiller un intérêt presque esthétique. C’est précisément cette ambivalence que je cherche à explorer, cette dimension sidérante où la beauté et la violence se confondent et troublent notre perception.

Pour revenir à l’exposition du Kunstmusem Basel, le contexte était différent car il s’agissait d’une réponse à l’exposition « the First Homosexuals » : qu’est-ce-se joue avec ces slogans féministes ?

Pour les textes de cette exposition, je me suis nourri de la lecture de nombreux manifestes féministes. Mon intention initiale était d’en proposer une forme de compilation, mais je n’ai pas trouvé exactement ce que je cherchais. J’ai alors choisi de retenir une phrase, empruntée au Scum Manifesto de Valerie Solanas : « On doit changer radicalement le système ». Il m’importait de citer explicitement cette référence, comme un point d’ancrage dans ma démarche.

Marc Bauer, Sans titre, crayon et craie lithographique sur papier, 2025. Copyrights © Studio Marc Bauer

Qu’est-ce que vous avez pensé de l’exposition elle-même très resserrée par rapport à sa version initiale ?

En effet, l’exposition a été réduite d’environ un tiers pour ce volet suisse, ce qui lui confère une densité particulièrement marquée. Cette contrainte a également conduit à resserrer, voire à atténuer, les grandes trajectoires narratives initialement envisagées. Dans ce contexte, le catalogue apparaît comme un complément indispensable, un espace d’approfondissement dans lequel il est nécessaire de se plonger pour saisir pleinement la démarche.

En France, où êtes-vous présenté ?

Avant le Covid, j’ai présenté plusieurs expositions dans différentes institutions, notamment au Frac Auvergne et au Centre culturel suisse à Paris.

Début 2025, j’ai également réalisé une exposition personnelle à la Galerie Peter Kilchmann, intitulée L’Avènement. J’y explorais l’idée d’un basculement politique, comme si une forme de dictature venait soudainement s’installer en France : une intuition qui faisait écho à ce qui s’était produit aux États-Unis, à la veille de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

Avec le recul, j’ai le sentiment que ce projet est arrivé trop tôt. Le public ne s’en est peut-être pas pleinement saisi de toutes les strates de lecture possibles.

Marc Bauer – Fear Rage Desire, Still Standing, Kunstmuseum Basel | Neubau Courtesy de l’artiste Photo Credit: © Julian Salinas

Que pensez-vous de Bruxelles ?

J’ai vécu ici il y a longtemps, en 2002. Depuis, la scène a profondément évolué, et de manière positive : elle est devenue particulièrement dynamique.

Pour conclure : Quelles thématiques reviennent de manière récurrente dans votre œuvre ?

Je m’intéresse à la manière dont le corps peut devenir un espace de projection des tensions liées à l’identité. Mon travail interroge les mécanismes de représentation : comment identifier les figures, mais aussi comment révéler, à travers elles, des rapports de force et des structures de pouvoir souvent invisibles.

INFOS PRATIQUES :
Art Brussels 2026
Événement terminé
Brussels Expo
https://www.artbrussels.com

In the City :
https://www.visit.brussels/fr/visiteurs
https://www.visitflanders.com/fr

Marc Bauer
Fear Rage Desire, Still Standing
Jusqu’au 2 mai 2027
Kunstmuseum Basel | Neubau
https://kunstmuseumbasel.ch/fr/expositions/2026/marc-bauer

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime.

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